{"id":101,"date":"2010-08-30T19:54:11","date_gmt":"2010-08-30T19:54:11","guid":{"rendered":"http:\/\/hors-sol.net\/revue\/?p=101"},"modified":"2010-08-31T10:31:36","modified_gmt":"2010-08-31T10:31:36","slug":"100108","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hors-sol.net\/revue\/100108\/","title":{"rendered":"Priscilla Grosjean | Un regard"},"content":{"rendered":"<hr \/>\n<p><em>Nous nous sommes connus dans l&rsquo;inconnu. Elle \u00e9crit sur  tel ou tel sujet connu, \u00e9crivant, elle pousse le connu vers son origine  inconnue. Sensible \u00e0 cette d\u00e9marche, \u00e0 ce parcours oscillant, nous  pensons \u00e0 un autre inconnu, ici et l\u00e0, du pass\u00e9 au futur: <\/em>Celui qui ne m&rsquo;accompagnait pas<em>.<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p><br ><\/p>\n<p>Face \u00e0 cette \u00e9criture, face au spectacle des sons, le regard se pose  sur une sorte d&rsquo;\u00e9criture. L&rsquo;\u00e9criture voulue, sentie. Le choix d&rsquo;une  technique, d&rsquo;un sens du langage qui sera jeu voir je. Cette mati\u00e8re  trouve son sens dans une \u00e9criture exp\u00e9rimentale : exposition des mots,  de ponctuations pour atteindre ce qui est vu, entendu. L&rsquo;histoire  racont\u00e9e ne pourra prendre son sens que dans l&rsquo;\u00e9nigmatique voyage du  regard de l&rsquo;\u00e9crivain, de sa vision des mots qui soutiennent la mati\u00e8re  ressentie.<\/p>\n<p><strong>Ce que le lecteur ne verra pas<\/strong><\/p>\n<p>Approcher l&rsquo;\u00e9criture dans sa part d&rsquo;illisibilit\u00e9, ressentir ce qui  est incompr\u00e9hensible : telle est l&rsquo;\u00e9criture de Maurice Blanchot, telle  doit-\u00eatre l&rsquo;\u00e9criture. Cette mati\u00e8re expressive, subjective et recluse  n&rsquo;est que le compagnon silencieux et \u00e9nigmatique de la cr\u00e9ation  litt\u00e9raire soumise \u00e0 notre regard. L&rsquo;acte d&rsquo;\u00e9criture si atypique  n&rsquo;illumine que par soubresauts cet espace sombre mais \u00e9vident. L&rsquo;acte de  la lecture, ne peut se faire que mot \u00e0 mot jusqu&rsquo;\u00e0 la ponctuation :  l&rsquo;\u00e9cho, la cl\u00e9 \u00e0 cette sensibilit\u00e9.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;\u00e9criture est l&rsquo;atmosph\u00e8re, l&rsquo;attention que l&rsquo;\u00e9crivain porte \u00e0  ce qui l&rsquo;entoure. Alors la forme, la mati\u00e8re, le mat\u00e9riau du style, le  choix d&rsquo;une technique de r\u00e9daction est et doit \u00eatre le sujet premier du  livre, de l&rsquo;histoire. En fait c&rsquo;est l&rsquo;histoire racont\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;illisibilit\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n<p>Mot et image. Technique et image. Mati\u00e8re et image. Le contact doit  se faire. Mot \u00e0 mot avec le mouvement du jet de mots, des sens et  non-sens : pourquoi pas&#8230; Illisible face aux regards ext\u00e9rieurs,  essentiel pour l&rsquo;\u00e9crivain confront\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9cho, l&rsquo;expression d&rsquo;une  perception, d&rsquo;une ombre, voire d&rsquo;une r\u00eaverie solitaire. Mais, cette  relation ne peut que se heurter \u00e0 l&rsquo;image qui n&rsquo;est qu&rsquo;un reflet senti,  \u00e9prouv\u00e9, subi. Alors le secours d&rsquo;une id\u00e9e riante est in\u00e9vitable. Pour  cela l&rsquo;artifice, la m\u00e9thode, l&rsquo;habilet\u00e9, la technique sont n\u00e9cessaires.<\/p>\n<p>Si le lecteur est trop prompt \u00e0 finir le livre, si la lecture ne se  r\u00e9sume qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;acte redondant d&rsquo;un mode de lecture, de lisibilit\u00e9  toujours le m\u00eame, alors la forme, la mati\u00e8re est d\u00e9laiss\u00e9e, inhabit\u00e9e en  fin de compte. Il faut pressentir que sans cette adh\u00e9sion entre le  processus litt\u00e9raire et l&rsquo;image, l&rsquo;atmosph\u00e8re, un personnage sont  indivisibles, s&rsquo;attachent, s&rsquo;accouplent et d\u00e9pendent l&rsquo;un de l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Enfin, la d\u00e9formation, l&rsquo;imperfection deviennent l&rsquo;habitude habit\u00e9e  de l&rsquo;acte de l&rsquo;\u00e9criture : solitaire, peut-\u00eatre, illusoire surement mais  palpable \u00e0 coup s\u00fbr.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;\u00e9criture palpable&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>Le r\u00e9sultat est alors \u00e9vident, il se manifeste par ce jeu des  techniques, de la mati\u00e8re comme miroir de l&rsquo;\u00e9criture, essentiel pour sa  progression, son avanc\u00e9e.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres arts paraissent plus \u00e0 m\u00eame de rendre le lecteur voyant,  inspir\u00e9. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;identifier l&rsquo;histoire qui ne doit \u00eatre qu&rsquo;un  pr\u00e9texte \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture dont la ma\u00eetrise prime car elle habille le sens,  l&rsquo;\u00e9motion, le contact, l&rsquo;imaginaire, les visions du lieu et du  personnage. Elles sont indivisibles. Croire le contraire c&rsquo;est amener  l&rsquo;\u00e9criture dans une lecture vide, d\u00e9nud\u00e9e, inoccup\u00e9e. Un langage complet  o\u00f9 se refl\u00e8tent les sons, les formes. Percevoir une r\u00e9alit\u00e9, une  logique d&rsquo;\u00e9criture, vision de l&rsquo;\u00e9crivain. La n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une m\u00e9thode,  d&rsquo;un artifice rend f\u00e9cond, in\u00e9puisable ce corps multiforme. On ne peut  que tendre \u00e0 cela. Ainsi il ne s&rsquo;agit pas de copier ce que l&rsquo;on voit,  mais d&rsquo;en prendre les \u00e9l\u00e9ments et de fabriquer un nouvel \u00e9l\u00e9ment.<\/p>\n<p>Sugg\u00e9rer la lecture, animer l&rsquo;\u00e9criture. L&rsquo;\u00e9criture par son style, son  ton est l&rsquo;unique personnage de l&rsquo;histoire. En fait, c&rsquo;est le personnage  dominant, \u00e9l\u00e9mentaire, mais c&rsquo;est la cause de l&rsquo;acte d&rsquo;\u00e9crire, \u00e0 la  fois le but et l&rsquo;origine de cette d\u00e9marche.<\/p>\n<p><strong>Possibilit\u00e9s&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il y aurait une \u00e9criture du non-\u00e9crit. Un jour \u00e7a arrivera. Une  \u00e9criture br\u00e8ve, sans grammaire, une \u00e9criture de mots seuls. Des mots  sans grammaire de soutien. Egar\u00e9s. L\u00e0, \u00e9crits. Et quitt\u00e9s aussit\u00f4t.\u00a0\u00bb  Duras, <em>Ecrire<\/em>, La mort du jeune aviateur anglais<\/p>\n<p>On imagine alors qu&rsquo;il avait tendance \u00e0 laisser la bouche grande  s&rsquo;ouvrir et la bave d\u00e9goulinait. La t\u00eate lev\u00e9e de l&rsquo;oreiller, pour plus  d&rsquo;inspiration la t\u00eate se courbait en arri\u00e8re. La narine soufflait l&rsquo;air  que je recrache.<\/p>\n<p>D&rsquo;une chambre : large. Des deux fen\u00eatres.<\/p>\n<p>D&rsquo;un lit au centre : t\u00eate contre le mur.<\/p>\n<p>D&rsquo;une armoire vers la seconde fen\u00eatre.<\/p>\n<p>Un lac gel\u00e9. Des montagnes de collines vertes : seulement on ne voit que le blanc.<\/p>\n<p>Dans le lac \u00e0 part des rochers : on jette des pierres.<\/p>\n<p>Il s&rsquo;approche d&rsquo;une glace-oh ! : d&rsquo;un \u0153il sourd aux appels d&rsquo;une m\u00e8re, il quitte la chambre.<\/p>\n<p>De couloirs en couloirs : droit : droite : devant lui, il entre. La  porte est l\u00e9g\u00e8re. D&rsquo;une pi\u00e8ce grande les fen\u00eatres, il se dirige,  dispers\u00e9e de gens qu&rsquo;il ne connait pas encore. Concentr\u00e9 aux rires d&rsquo;un  verre. Plac\u00e9es dans chaque main les assiettes se finissent d\u00e9j\u00e0, \u00e0 la  pointe de ses pieds, ils tendaient leurs joues rassembl\u00e9s maintenant en  un petit groupe. On est assis. Il riposte, plac\u00e9 aux pieds qui le  cognent. La table est bien trop basse. Il se retrouve au milieu appel\u00e9  par tous : entendre, r\u00e9pondre, nombres de phrases interrompues : appel\u00e9  par tous, coup\u00e9 pour la plupart, il ne r\u00e9pondrait plus.<\/p>\n<p>On attend les derniers arrivants : six heures d\u00e9j\u00e0 les yeux sont  rieurs. Il n&rsquo;aper\u00e7oit que les rideaux : lisses. Journaux et livres : la  porte ouverte les laisse entrer. On se l\u00e8ve, on lape doigt par doigt, on  l&rsquo;affectionne. Pench\u00e9 vers sa m\u00e8re qui s&rsquo;attendrissait encore, on  recule de quelques pas bien plac\u00e9s, il sautillait de lignes en ligne du  parquet : il courrait vers le fond de la pi\u00e8ce pour attraper l&rsquo;autre  porte, pouss\u00e9 : il entre.<\/p>\n<p>De l&rsquo;unique table sombre : de papiers, bibelots dispos\u00e9s, de toutes  formes possibles. Du coin il aper\u00e7oit la statue, longe le mur, il s&rsquo;y  arr\u00eate. Touch\u00e9 d&rsquo;affection le l\u00e9opard jaune t\u00e2ch\u00e9 de noir meublait \u00e0 lui  seul la pi\u00e8ce en longueur : cass\u00e9. Il passe derri\u00e8re le rideau rouge  \u00e9pais. Appel\u00e9, attrap\u00e9es aussit\u00f4t, les lunettes qui descendent le long  de son nez, il tient sa respiration, rouge, d&rsquo;un bond il est suspendu au  dessus du sol, parquet halet\u00e9 par la voix de sa m\u00e8re : il enjamberait  la balustrade et roulerait jusqu&rsquo;en bas des escaliers&#8230; Il \u00e9coute les  voix saucissonn\u00e9es de morceaux de pain blanc, manquait de quelques  minutes, il embarquerait les serviettes, il les ferait voler par dessus  les t\u00eates&#8230;<\/p>\n<p><strong>Adapter<\/strong><\/p>\n<p>Adapter le langage \u00e0 ce qui est ressenti, expliquons. Il s&rsquo;agit de  situations o\u00f9 l&rsquo;\u00e9criture et sa technique doivent prendre en compte  l&rsquo;action, le sentiment, la perception du personnage qui rend compte de  l&rsquo;histoire, ainsi d&rsquo;images. Dans l&rsquo;article pr\u00e9c\u00e8dent, il y a une pi\u00e8ce  qui contient des adultes. L&rsquo;enfant appara\u00eet et s&rsquo;oblige \u00e0 faire la bise.  Son sentiment \u00e0 ce moment pr\u00e9cis est simple : il est difficile de par  sa petite taille d&rsquo;atteindre le visage de ces adultes. Ainsi, je ne dis  pas que la salle est pleine de monde en train de rire et de boire, que  l&rsquo;enfant perdu se trouve oblig\u00e9 de baisers ces joues d&rsquo;adultes et qu&rsquo;\u00e0  cause de ses petites jambes il se tend tant bien que mal et se trouve  retenu malgr\u00e9 lui dans les bras de cette foule&#8230; Mais je dis :  \u00ab\u00a0Concentr\u00e9 aux rires d&rsquo;un verre. Plac\u00e9es dans chaque main les assiettes  se finissent d\u00e9j\u00e0, \u00e0 la pointe de ses pieds, ils tendaient leurs joues  rassembl\u00e9s maintenant en un petit groupe. On est assis. Il riposte,  plac\u00e9 aux pieds qui le cognent. La table est bien trop basse. Il se  retrouve au milieu appel\u00e9 par tous&#8230;\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La mati\u00e8re du langage est essentielle pour d\u00e9chiffrer la situation,  l&rsquo;atmosph\u00e8re d&rsquo;un lieu et surtout comprendre ce que peut ressentir le  personnage qui subit l&rsquo;histoire. Le jeu du style est associ\u00e9 \u00e0 cette  logique d&rsquo;\u00e9criture, celle d&rsquo;un langage qui se red\u00e9finit par rapport \u00e0 la  situation r\u00e9elle en pleine action.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous nous sommes connus dans l&rsquo;inconnu. Elle \u00e9crit sur tel ou tel sujet connu, \u00e9crivant, elle pousse le connu vers son origine inconnue. 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