Guillaume Vissac • t • 11

Nous somme très honorés d’accueillir pour l’été une série de Guillaume Vissac intitulé t. Guillaume Vissac est auteur et éditeur. Il est l’une des valeurs sûres de la littérature à venir. Il publie ses textes ainsi que son journal et une traduction quotidienne d’Ulysse de Joyce sur son site Fuir est une pulsion.
A suivre tous les jeudis.

 

des scarabaeoidea

Il y a des regards et des scarabées sur le sol. Lui, par exemple, le front à la vitre. Il regarde par la vitre. C’est au huitième étage. Les scarabées, ils sont venus comment jusqu’au huitième étage ? Quelqu’un pourrait chercher sur un téléphone si les scarabées volent mais je l’ai tue cette pensée près de moi. Il y a du bruit dans mon dos, du mouvement. On est plusieurs mais on est séparé. On a froid. On attendait. Je veux dire on attend. Dans la cuisine il y a une discussion qui s’ouvre timidement sur la question de la chair animale. Il est en train de dire, de parler. Ne voulait pas qu’on le force à manger de la chair animal. Personne ne va forcer personne, tu sais. C’est juste, disait le type, celui qui était le front à la vitre et qui maintenant, depuis qu’il était question de chair animale, avait l’air mélancolique, c’est juste qu’on n’aura peut-être pas tous le choix de faire ou de pas faire. Par faire, il voulait dire manger. L’autre comprendra, et ne remettra plus le sujet sur la table, il regarde simplement les boîtes de conserve émiettées sur le bord du placard. Combien de temps ça peut se conserver une boîte de conserve ? J’essayais de ne plus confier toutes mes questions existentielles à la paume de ma main, j’essayais de ne plus systématiquement m’en remettre aux dispositifs électroniques et aux lueurs. Aux écrans. J’essayais de faire comme lui, j’imagine, poser mon front contre la vitre et voir remuer loin les arbres à froid, les branches, les volumes de bois vert et les feuilles alliant l’ocre à l’orange. Quelqu’un dira : il faut qu’on reste ensemble. J’étais d’accord avec ça. Je regardais l’ocre plier et j’étais d’accord avec ça. Qu’on reste ensemble. C’était une belle parole. Et j’ai pas besoin d’écran pour savoir que tous les scarabées ne sont pas forcément coprophages, non. C’était un mot que j’avais appris à l’école, coprophage, mais ça ne s’appelait pas l’école, ça s’appelle des études supérieures. Je n’étudierai pas ni la faune ni la flore au cours de ce cursus mais il se trouve qu’un jour on m’a appris ce mot. J’écoutais. Je me remémorais le mot, le son du mot et l’empreinte de son poids sur un sol onctueux, à supposer que ce mot sache marcher comme nous pourrions le faire. J’entendais aller venir à l’étage du dessus. Ne devait-on pas rester ensemble ? Certains étaient passés à l’étage au dessus et les mouvements, dans les constructions humaines empilées les unes sur les autres, laissent des traces. Je n’ai pas étudié ça non plus, au cours de mes études, les constructions humaines. Je n’étudierai plus jamais rien de ma vie ; juste, juste je le ferai, mais ça n’aura aucune appellation formelle, et c’est bien mieux comme ça. Celui qui était le front froid sur la vitre a vu que je faisais la même chose que lui, il va venir bientôt me toucher à l’épaule, par connivence, puis sourire. Y a encore de l’eau chaude dans les tuyaux, dit-il, et puis moi je dirai je suis bien. C’était une drôle de formulation et j’en ai conscience en le disant mais je le dis malgré tout, ça doit venir de ces bouts d’aube qu’on a en tête en permanence, ces mots cyanosés qui existent à la place des nôtres, prêts à sortir d’eux-mêmes (mais je peux pas lui dire tout ça, pas vrai ?). Alors je lui dis rien, je reste là sans dire. Il y a un scarabée sur le bout d’une chaussure et je m’en suis voulu de me demander aussi cliniquement combien de temps vivait un scarabée dans la nature. Dans la nature, et puis, ici. L’autre est reparti de m’avoir touché l’épaule en faisant attention de ne marcher sur rien. Personne. Il n’y a plus aucun bruit à l’étage, signe que le mouvement ça court, ça rue, ça se déplace. Ces scarabées n’ont pas de pinces au niveau des mâchoires (mais je suppose qu’on dit des mandibules), ils étaient du genre fin, plus modeste. Il n’y avait rien, personne au sol, à part l’errance des arbres, enfin les feuilles des arbres, le bruit froncé des branches, et l’ocre qui t’apaise à supposer qu’on croie aux conjonctions d’osmoses issues d’une vie sauvage qui s’approcherait de nous. C’était pas toutes les feuilles et c’est pas tous les arbres mais le son se déplace, là, diffus. J’appréciais ça, que ce soit diffus, ça voulait dire qu’on avait encore un peu de temps devant nous, du temps de chaleur et du temps d’être ici tous ensemble. J’avais mal dans les hanches à force d’être debout alors je vais coincer mon pied derrière ma jambe pour un déséquilibre. Le bruit grinçait aux murs ou dans le sol, c’était pas venu du bois, c’est plus flou, sinueux. Je crois pas que ce soit une matière naturelle mais je crois pas pour autant que ce soit le béton qui fasse, qui déforme ces bruits. Peut-être dans les armatures métalliques qu’il y a dans et autour des fenêtres ? Celui qui ne veut pas manger de la chair animale n’est plus dans la cuisine, il va traverser le salon et prendre une fille dans ses bras pour lui chuchoter des choses à l’oreille c’est un truc qu’il peut faire. Son geste appelle cela. Ces mots, je crois pas que ce soit de la peur, je crois pas que ce soit de la parole non plus. Peut-être que c’est ça, la tendresse ? Dans la cuisine, il y a des lierres aux murs, du moins j’appelle ces taches épaisses des lierres. Ils venaient de la fenêtre, d’une partie fêlée de la fenêtre, d’un bris de verre de cinq ou dix centimètres de diamètre qui laissaient faire la branche. C’est tout sauf ocre, c’est lierre. C’est une couleur qui s’appartient à elle. Bien sûr, je serais bien incapable de déchiffrer ce qui est écrit sur ces boîtes mais j’irai quand même regarder dans le placard l’étendue de ces boîtes, leur volume et leur nombre et l’aspect de l’étiquetage extérieur, la photo ondulée, déteinte, dépigmentée parfois, parfois complètement blanche, blanchie, exsangue, décollée du cylindre. Les scarabées ne vont pas vers les conserves, probablement à cause du dur, du métal. Je dis : peut-être qu’on peut voter ? Mais personne ne rebondit sur ma voix haute, à cause du fait que l’un d’entre nous, celui qui a le front froid collé sur la vitre et qui va me toucher à l’épaule, est en train de parler dans la pièce à côté. Soudain, ça me revient : est-ce qu’il y a des livres ici ? Je sais qu’il aime les livres. Peut-être que ça lui ferait du bien de lire. La langue d’ici, on est peu de monde à la comprendre alors je retourne à mes scarabées noirs, sur mes chaussures, et à ma vitre au front. Lui, il sera là dans mon dos à expliquer aux autres que pour l’instant, la seule chose à faire, c’est attendre et ne pas changer de position. On n’a plus trop l’habitude d’être plus tous ensemble, c’est pour ça que c’est important la façon dont on est, on se comporte. À ce moment-là, face à l’errance des arbres, de l’autre côté de la vitre, mais voyant néanmoins la scène dans mon dos prendre place, les gestes et les visages des autres, je me suis dit j’ai pas, j’ai pas peur. Juste ces mots, c’était important pour moi à ce moment-là, ces mots, j’ai pas peur, au-delà du fait que peut-être ce n’était pas réellement réellement le cas. Quelqu’un s’est inquiété de savoir si j’allais bien et je dirai tout simplement j’ai pas très envie de parler pour l’instant et la personne est restée en face de moi et m’a gardé dans l’œil longtemps. Assez pour que, tous les deux, ensemble, épaule l’épaule mais sans vraiment se toucher, on puisse rester là face à la vitre et le ciel blanc cassé, plein de sable et de silence l’un pour la bouche de l’autre. D’ici, on peut pas voir les animaux, probablement pour ça qu’on s’en remet aux insectes. Scarabées. Je veux partager cette pensée à voix haute avec tout le monde pendant un temps et puis je dis rien, je me tais, je voudrais pas faire ça, briser le silence que j’ai construit moi-même sur nous. Dans la cuisine, celui qui a le front à la vitre parle avec un ami. C’est idiot de dire ça ici, un ami. J’aurais tout aussi bien pu dire quelqu’un. J’avais envie d’être immergé dans de l’eau chaude et duveteuse. Il y avait de l’eau chaude dans les tuyaux mais je ne bougerai pas. Épaule l’épaule, celle à ma droite s’est appuyée sur la vitre à son tour. Les scarabées vont et viennent entre nos ombres et des lacets de chaussures. Les discours reprennent derrière moi mais ce que je cherche à atteindre, à l’ouï, c’est le souffle du vent sous leurs voix. Celle à l’épaule me prend le poignet et me conduira le long du couloir dans la pièce à côté. Il y a encore le bruit des paroles qui vont et viennent entre nos pieds nus. Je verrai la marque des élastiques près des chevilles et les siennes. C’est une baignoire rectangulaire et on prendra le temps, elle et moi, qu’il faut pour retirer chaque scarabée avec nos doigts avant d’ouvrir le jet d’eau chaude dans le bec du pommeau.

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