Guillaume Vissac • t • 10

Nous somme très honorés d’accueillir pour l’été une série de Guillaume Vissac intitulé t. Guillaume Vissac est auteur et éditeur. Il est l’une des valeurs sûres de la littérature à venir. Il publie ses textes ainsi que son journal et une traduction quotidienne d’Ulysse de Joyce sur son site Fuir est une pulsion.
A suivre tous les jeudis.

 

une armée d’éléphants

Il y a longtemps que personne s’est plus assis en tailleur sur le sol pour défaire les nœuds de ses chaussures, enlever ses chaussures, enlever ses chaussettes, avant de se relever et de marcher sur quelque chose mettant le sol à distance, un caillou, une table, une motte de terre, une souche d’arbre mort, une chaise, un tabouret, un geste, et a ouvert en grand sa bouche pour partager la parole venue des rêves. Je suis là, je suis assise en tailleur sur le sol, les autres vont et viennent ou ne vont pas, ne viennent pas, ça dépend, je suis là à regarder depuis le sol les visages inversés, j’ai un rêve qui me vient des mâchoires, il faudrait que je l’ouvre ma voix, que j’ouvre grand la parole mise en moi pour qu’elle puisse se répandre mais. D’autres ici sont comme moi, assis, assis et en tailleur, sur le sol, on se tient les chevilles, on attend sans savoir ce que c’est qu’on attend. Bientôt j’ai fermé l’œil pour dire que j’ai ça dans la gorge, de la parole en formation comme une stalactite et autant de gouttes d’eau, moi ma parole s’avance dans ma gorge comme cette eau. Des mots, de la salive. J’irai pieds nus monter sur quelque chose pour dire : c’était une armée des hommes contre une armée de bêtes. On me regarde et on m’attend. L’écoute est dans l’inclination des nuques et le mouvement pendu sur les visages. Il y avait des bêtes partout comme sur un champ de bataille et la terre elle est sèche. C’est une armée d’éléphants contre une armée des hommes. C’est eux ou nous on n’a pas le choix. Je dirais qu’il y a des éléphants voltigeurs envoyés dans le ciel pour s’écraser de tout leur poids par terre, que c’est considéré comme une arme de guerre. Une arme de destruction animale. Une arme biologique et plein de sang clair obscur qui macère sous de la peau morose. C’est une bataille totale pour la suprématie sur terre, personne ne sait s’il vaut mieux que quelqu’un gagne. Ils me regarderont avec leurs yeux rivés. Mais pour l’heure je me plonge dans le silence des bouches qui n’ont pas dégorgé, comme la mienne en mon corps mis sur le sol, taillé, la main sur les chevilles, taillé, le sol est charpenté comme une flèche immense dont on voit pas le bout. C’est peut-être ça le sens du rêve. Quelqu’un ira distribuer de l’eau à tout le monde comme on pleure dans des paumes grand ouvertes. On se fait passer la bouteille en plastique d’une bouche à la bouche. Ce n’est rien que de l’eau, dit quelqu’un. Quelqu’un d’autre : ne t’en fais pas, tout ira bien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *