Guillaume Vissac • t • 08

Nous somme très honorés d’accueillir pour l’été une série de Guillaume Vissac intitulé t. Guillaume Vissac est auteur et éditeur. Il est l’une des valeurs sûres de la littérature à venir. Il publie ses textes ainsi que son journal et une traduction quotidienne d’Ulysse de Joyce sur son site Fuir est une pulsion.
A suivre tous les jeudis.

 

le long des semelles et des coléoptères

Il dit qu’il ne rêve plus, qu’il ne peut pas monter pieds nus sur la table pour partager les mots, la parole. Il est en train de dire que c’est pas possible et qu’il n’a pas de matière. Il n’avait pas de matière. Il disait qu’il se réveillait souvent sans matière mais persuadé d’être piégé entre deux couches interstitielles. Il disait qu’il se réveillait souvent comme ça et qu’il fallait qu’il se redresse et ses yeux les ouvrir pour voir la matière interstitielle qui est comme deux fines couches en plastique finalement et la voir : une fêlure. Fêlure dans la matière, putain. Il dira la fêlure ou la faille, peut-être que c’était la fissure, ou peut-être la fission. Brèche dans le fil, voilà, il parlait d’une cicatrice réelle prise dans le tissu de ce que c’est qu’on a vu quand on ouvre les yeux. Voilà. Pas de matière pas de parole juste cette absence, ce qui expliquerait pourquoi il pouvait pas se mettre pieds nus, monter sur la table et nous dire, partager la parole. Tous on l’écoutera parler, dire ça. C’était important pour nous tous, dire ça. Lui le dire, nous l’entendre. Tous on fera respect de ça dans le silence, tous on sera dans le geste visuel de l’accompagnement, tous on sera dans l’articulation des nuques et des cervicales, l’œil, on a les yeux ouverts. Quelqu’un a dit peut-être que c’est ça le rêve, peut-être que c’est ça la matière. Pas de réponse. Personne ne dira rien derrière. Il va garder en lui longtemps des mots pour soupeser ces mots, pour qu’il les fonde à lui, pour que l’étreinte approche. Je l’ai regardé faire. J’aimais ça regarder. On l’a tous regardé. Certains d’entre nous par moments, sur le silence alors, on s’est retrouvé à faire oui de la tête, non de la tête, mais c’est pas ça le non, le oui, c’est le geste et les formes, c’est dénué de sens, c’est le sens pris par la matière là où il n’y avait aucune parole à partager. Certains certaines nous étions là les yeux fermés, nous serons là dans le silence. Lui ça lui manque pas, les rêves. Lui c’est pas ça qu’il reçoit dans ses yeux noirs, dans ses épaules, à la pointe des salives à la langue. Je l’ai suivi passer sur la nuque et les yeux de l’eau froide. Je l’ai vu faire, l’eau froide, comment elle va sur son visage et sur ses tempes et dans ses yeux mouillés, l’eau froide, ce qu’elle y fera quand, l’eau froide, ses yeux se sont rouverts. Ce que je sais de ce moment n’est venu d’aucun reflet d’aucune sorte, il n’y avait plus de miroir depuis longtemps dans ce qui était encore il y a longtemps la salle de bains de quelqu’un. J’ai dit quelque chose comme nous sommes plein des souvenirs de ceux qui, je ne sais plus jusqu’où allait ma phrase et lui me sourira en l’écoutant, c’est tout ce que j’ai envie de mentionner ici. C’est comme cette histoire qu’il m’avait racontée. À un moment donné, le long de nos errances dehors, il s’était laissé décrocher à l’arrière du groupe, quitte à se perdre, il avait ralenti le pas, ralenti le pas, il est là à ralentir le pas, progressivement, sur les sentiers, dans le bruit des fougères, le long des semelles et des coléoptères. Il s’accroupira là pour remuer la terre avec ses doigts ou, je sais pas, faire ce qu’on fait quand on est appelé à voir autre chose qu’un grain dans la matière. Il me dira pas combien de temps il est resté dans cette position-là. Peu importe. Quelque chose le dépasse et le frôle. C’est une bête. Il sait pas dire ce que c’est comme bête. Il sait pas dire, c’est tout. Il se redresse, suivra la forme d’une bête qui faufile, qui sinue à la branche. Il nous a oublié là, nous aussi, il suit la forme d’une bête. Il me dira rien de la fin d’une histoire telle que celle-là, ni s’il l’a réellement vécue, ni si on la lui a transmise par la bouche, de la même manière qu’ici-même je l’écoute, de la même manière qu’ici-même je raconte. Il a quitté la petite pièce le visage humecté de lumière. Il allait mieux je crois. L’eau lui faisait beaucoup de bien. La sensation d’aller de l’eau sur la figure. Parfois, il suffit de ça, cette présence. Dans la sentier, les fougères plient. Il faut parfois forcer, baisser la tête et les épaules, aller par l’arpenté et se tordre le corps pour ne pas perdre l’ombre, le pas, la bête et où elle va. Elle se retournera, la bête. Œil, bec, museau. Moustaches. Traces de pattes à la terre près des berges, là où le sol mollit. Je suis là, là où le sol s’affecte, à la pliance du lit. La bête boit dans le lit du ruisseleau. Il va dans le murmure, je suis là dans le murmure et l’odeur, à ma propre sueur. Je le bois à la matière même de son fil, le ruisseau, je l’ai dans les mâchoires et je l’ai dans la bouche et dans tout le visage. La bête attend que je boive moi aussi. L’eau m’a porté le visage, les épaules. Je l’ai pas remarqué tout de suite, mais mon pouls s’est calmé. Ma respiration. La bête est partie depuis longtemps. Je pense à ceux qui ont vécu ici, en ces murs, avant notre arrivée, mais je pense également surtout à l’absence qui a touché ces murs, à la matière pendant autant d’années. Je vais penser à ce qu’il m’a dit et à comment nous l’avons retrouvé : lui errant dans les ombres et fougères, l’eau du ruisseau sur son visage et sa chemise plaquée, aux sueurs, la bête venue et repartie, en présence, la présence de ses os, de sa peau humectée, des paroles prises aux lèvres, parlant seul, allant seul, maniant seul la parole des solistes, chuchotements, choses venues mais mal tenues, mal dites, pas de prononciation, tout dans le franchissement des choses et des syllabes, obstacles, le moulin de la lèvre, les baragouinismes, langue souquée des névroses, et ce qu’il aura à dire quand ses yeux nous verront, est-ce qu’il haussera le ton à la parole, est-ce qu’il y aura des mots halés, et ce qu’il appelle la fissure, la fission, la faille ou la fêlure, et qui le privera de ses pieds nus, de rêve, de la parole à tendre, peut-être qu’il taira ça aussi.

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