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	<title>Hors-Sol</title>
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		<title>Mahigan Lepage • La machinerie du roman (&#8216;Daewoo&#8217;, de François Bon) (3/3)</title>
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		<pubDate>Wed, 22 Feb 2012 23:01:53 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[<p>Né en 1980, Mahigan Lepage a publié des livres numériques aux éditions publie.net (Carnet du Népal, Vers l’Ouest, La science des lichens) ainsi que des livres papier aux éditions du Noroît (Relief) et chez Mémoire d’encrier (une version révisée et augmentée de Vers l’Ouest). Il a complété en 2010 un doctorat en cotutelle entre l’Université [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p><a href="http://hors-sol.net/revue/wp-content/uploads/2012/02/mahigan_lepage1.jpg" rel="lightbox[1149]"><img src="http://hors-sol.net/revue/wp-content/uploads/2012/02/mahigan_lepage1-150x150.jpg" alt="" title="mahigan_lepage" width="150" height="150" class="alignleft size-thumbnail wp-image-1127" /></a>Né en 1980, Mahigan Lepage a publié des livres numériques aux éditions publie.net (<em><a href="http://www.publie.net/fr/ebook/9782814501515/carnet-du-n%C3%A9pal" target="_blank">Carnet du Népal</a>, <a href="http://www.publie.net/fr/ebook/9782814502857/vers-l-ouest" target="_blank">Vers l’Ouest</a>, <a href="http://www.publie.net/fr/ebook/9782814504059/la-science-des-lichens" target="_blank">La science des lichens</a></em>) ainsi que des livres papier aux <a href="http://www.lenoroit.com/" target="_blank">éditions du Noroît</a> (<em>Relief</em>) et chez <a href="http://memoiredencrier.com/" target="_blank">Mémoire d’encrier</a> (une version révisée et augmentée de <em>Vers l’Ouest</em>). Il a complété en 2010 un doctorat en cotutelle entre l’Université du Québec à Montréal et l’Université de Poitiers. Son site personnel, <a href="http://www.mahigan.ca/" target="_blank"><em>Le dernier des Mahigan</em> (mahigan.ca)</a>, se veut un lieu d’exploration de l’écriture et de l’image.</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p><a href="http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1">Partie 1</a> • <a href="http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-2">Partie 2</a></p>
<p><br ></p>
<h4>3. La Machine herméneutique</h4>
<p>La troisième machine – la machine herméneutique – agit en étroite collaboration avec la machi­ne enregistreuse. Il s’agit d’une machine de « production » en un sens bien précis : elle <em>pro­duit </em>des documents, comme preuve si l’on veut – preuve du désastre. Or, il arrive que cela passe d’abord par un mécanisme d’enregistrement : les documents sont alors soi-disant enregistrés ou recopiés, au même titre que les images et les voix. Ici, par exemple : « Évidemment, photographiant la double page punaisée sous la vitre du terrain de dressage, jamais je n’aurais pensé la recopier dans mon livre (je n’ai qu’un petit appareil numérique bas de gamme, mais dont le bouton symbolisé par une fleur signifie qu’on peut photographier de près » (<em>DA </em>: <em>191</em>). L’écriture, rivalisant d’ingéniosité technique, se fait photocopie. Là où cependant il y a dépassement de la machine enregistreuse, c’est quand le narrateur se met à <em>interpréter </em>les docu­ments.</p>
<p>La machine herméneutique était déjà perceptible dans le deuxième fragment (<em>Daewoo en Lor­raine, repères</em>), où elle produisait les chiffres, les statistiques, mais sans en proposer encore une véritable interprétation. Elle mettra du temps à s’installer et à s’activer, sans doute en raison de sa complexité et de son caractère abstrait, qui l’inscrivent dans une sorte de secondéité. C’est seulement au milieu du livre qu’elle démarrera pour vrai. Et elle sera féro­ce. Il faut la voir, dans le fragment <em>Incendie, violence, révoltes : Cellatex et les autres</em>, déconstruire l’un après l’autre les systè­mes et les discours industriels et financiers :</p>
<blockquote><p>Après Cellatex, c’est une contagion. Dans les brasseries Heineken d’Adelshoffen, où on fabrique de la « bière premier prix ». Ça se vend moins que les « bières de marque », mais les bières de marque étiquetées (Adelscott par exemple), Heineken les fabrique dans une autre usine (et celle étiquetée « bière d’Alsace », le groupe la fabrique en Italie). (<em>DA </em>: 126)</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p>La littérature s’attaque ici à ce qu’elle connaît le mieux, à ce qui la constitue intrinsè­que­ment : la langue. En réaction au « démontage de plusieurs machines » (<em>DA </em>: 126) par le groupe Heineken, elle démonte les mensonges (forcément langagiers) qui sous-tendent les actes de fermeture et de licenciement. Les discours, souvent négligés au temps d’une certaine idéologie marxiste comme relevant du superficiel (de la superstructure considérée comme « pâle reflet »), deviennent ici le centre du combat esthétique et poli­tique. Dans l’extrait suivant, les syntaxes des bien-pensants sont immédiatement corrélées avec l’i­dée de contrôle ou de commandement :</p>
<blockquote><p>
Et, parallèlement, le verbiage des bien-intentionnés de la société libérale. Écoutons-les, buvons à la santé de la « novlangue ». Avec des excuses pour la qualité des syntaxes, mais ce sont ceux-là qui nous commandent ou y prétendent. Ceux qui décident. Je souligne :</p>
<p>« <em>En effet</em>, la facilité avec laquelle une personne sans emploi en retrouvera un autre dépend de la rapidité avec laquelle les entrepreneurs peuvent se départir des produc­tions ne répondant plus aux attentes des consommateurs – qui sont eux-mêmes <em>littéralement</em> les employeurs des entrepreneurs. […] » (<em>DA </em>: 128)</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p>La machine herméneutique produit des documents, des slogans, des discours, puis elle les inter­prète, les analyse, les démonte patiemment.</p>
<p>Dans la deuxième moitié du roman, elle prendra de plus en plus d’importance. C’est elle qui produira le rapport d’incendie du château de Lunéville (<em>Incendie : Lunéville, le château</em>). C’est aussi elle qui interprétera les inscriptions du cimetière des chiens (<em>Perspectives pour l’em­ploi : le cimetière des chiens</em>). C’est encore elle que l’on verra à l’œuvre dans le fragment intitulé <em>Du dressage comme allé­gorie, une découverte</em>. Au cimetière des chiens, le narrateur avait remarqué l’offre de formation de « maîtres-chiens ». Alors :</p>
<blockquote><p>J’avais du temps, j’ai voulu voir de plus près.</p>
<p>Dans les pages jaunes des villes de la communauté d’agglomération, on relevait cinq espaces canins déclarés : Toutou Much, K’niche, Cath’Pattes, Dandy Dog, Estetic’Chiens, et une association de bénévoles : Le Cœur en plus, qui proposait ses propres services de toilettage pour financer ses œuvres animalières (« mobilisation pour des espaces d’hygiène dans la ville »). (<em>DA </em>: 189)</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p>On a peine à croire qu’un tel passage ait pu passer pour <em>vrai </em>aux yeux de certains lecteurs professionnels. Imagine-t-on la personne de François Bon cherchant, dans un bottin télépho­ni­que de la Lorraine, les espaces canins déclarés de la région! On comprend en tout cas qu’un tel fragment ait été réservé pour une étape très avancée du roman (il s’agit du quarantième fragment sur un total de quarante-neuf) : il n’aurait pu être acceptable sans le travail subja­cent d’une machinerie d’illusion bien huilée. D’ailleurs, la machine herméneutique va y rece­voir l’appui de la machine ambulatoire – pour rejoindre l’association canine et la lier discrètement à l’usine : « J’étais repassé devant Daewoo et j’avais filé tout droit » – <em>DA </em>: 189) – et de la machine enregistreuse (la « photocopie » citée précédemment provenait de ce frag­ment). On produira la petite annonce d’un chien « déclaré incompétent » par la gendarmerie. Puis on suivra de près le texte de la « charte de dressage » : « Je l’avais photographiée de façon à en disposer ensuite sur mon ordinateur » (<em>DA </em>: 190). Cette charte, qui dicte ce que doit être la relation du maître et du chien dans le contexte du dressage, deviendra, comme le titre du fragment l’indique, une allégorie du rapport entre les dirigeants d’entreprise et les ouvriers. Dans l’intervalle entre les citations de la charte, le narrateur s’en explique, au nom de l’auteur :</p>
<blockquote><p>Mon travail, c’est de rendre compte par l’écriture de rapports et d’événements qui concernent les hommes entre eux. L’énigme, c’était Daewoo vide, mais à chercher ainsi ce qui porte trace et fait mémoire, il semble que chaque manifestation de la ville participe de la fresque et la complète, s’y insère de façon aussi serrée et nécessaire que dans un puzzle. (<em>DA </em>: 190)</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p>Tout fait nécessairement signe à l’intérieur d’un monde entièrement recréé par la fiction. Doit-on s’étonner, alors, de voir le verbe « signifier » ainsi souligné : « L’animal doit toujours comprendre qu’entendre certains mots signifie [c’était écrit au pluriel : <em>signifient</em>] faire certaines choses » (<em>DA </em>: 191)? Chaque mot cité est pesé au trébuchet : « Le mot <em>élever </em>ne signifie pas seulement <em>prendre soin</em>, mais aussi <em>éduquer, dresser</em> » (<em>DA </em>: 191; c’est l’auteur qui souligne).</p>
<p>On n’a pas affaire, pour autant, à une littérature allégorique. L’interprétation n’est pas fixée sous la forme d’une parabole, mais présentée comme recherche, com­me questionnement. Aussi, dans les derniers paragraphes du fragment, les formules interrogatives vont se multiplier : « Est-ce que le vocabulaire et les phrases qui circulent ainsi, déposent ainsi et s’amassent à un moment donné de la vie d’une société la caractérisent? » (<em>DA </em>: 193) Ou bien : « Jusqu’où ces textes naïfs sont le miroir d’un état du monde qui les produit, exorcisant ici ses peurs ou avouant ce qu’il en est pour lui de l’autre? » (<em>DA </em>: 194) Le déchif­fre­ment allégorique s’in­s­crit à plein dans la stratégie fictionnelle et guerrière du roman. Il ne prétend pas à la vérité, mais au combat. Le fragment suivant sera justement intitulé <em>Combats de chiens : un rapport sur la gendarmerie de Fameck</em> et il produira de faux documents sensés attester l’existence à Fameck d’un programme de combats canins orchestré par la gendarmerie locale… Ce sera l’occasion de mettre un peu de rouge sang dans un monde qui efface les couleurs de la misère :</p>
<blockquote><p>[V]oici un texte écrit par un collégien de même pas treize ans :</p>
<p>« Il y a des adolescents qui viennent faire des combats de chien sur le terrain vague, juste à côté de la grande surface où tout le monde va faire ses achats. Les rottweilers font des carnages. Il y a du sang partout. »</p>
<p>C’est aussi gai qu’une corrida, pour ceux qui les admirent. (<em>DA </em>: 195)</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p>La fiction révèle le réel comme une photographie, quitte à ces couleurs un peu criardes, quitte à cette visibilité « aveuglante » (Rancière).</p>
<h4>4. La Machine théâtrale</h4>
<p>Les machines enregistreuse et herméneutique opèrent dans un espace presque entiè­re­ment <em>graphique</em>. Photographie, phonographie, rapports, « vieux papier » (<em>DA </em>: 72) : tout est scripture, graphie. Même les « paroles » des entretiens sont immédiatement ressaisies par l’écri­ture et reportées dans le livre conçu comme registre. La machine théâtrale ne permettra pas vraiment d’échapper à cet espace, mais elle va déplier, depuis là même, une surface de jeu où l’illusion d’une parole vive et incarnée pourra advenir.</p>
<p>Cette machine se manifeste d’abord dans les huit fragments disséminés dans le texte et identifiés comme des extraits prélevés au théâtre : <em>Théâtre, extrait un : « samedi soir danse », Théâtre, extrait deux : de la faculté de révolte, Théâtre, extrait trois : délégation auprès des politiciens, </em>et ainsi de suite jusqu’à <em>Théâtre, fin : perspective</em>. Le roman tisse ainsi une tra­me théâtrale en filigrane de la trame narrative principale. Sou­vent, des histoires « recueillies » dans les entretiens vont être reprises sous forme de dialo­gues théâtraux. Par exemple, le fragment <em>Théâtre : chômage et vie privée, le sac</em> reprend la thématique du fragment antécédent : <em>Chômage, vie privée</em>.</p>
<p>En fait, la trame dramatique et la trame narrative sont entretissées très étroitement. D’ailleurs, le théâtre est soutenu et légitimé par le dispositif principiel de fiction ainsi que par les autres machines de l’artillerie romanesque. Aussi est-il présenté comme <em>vrai</em>. Non pas que le contenu ou la forme des dialogues paraissent « authentiques » ou « réalistes ». Mais la repré­sentation théâtrale elle-même, comme événement, est inscrite à l’intérieur de la trame narrative du roman :</p>
<blockquote><p>Florange, mars 2004. Dans la communauté d’agglomération de la vallée de la Fensch, près de Fameck et d’Hayange, c’est à Florange que se trouve la principale salle de théâtre, La Passerelle. Ciment nu, fauteuils rouges, une soixantaine de personnes seulement, mais c’est notre première tentative publique, là, presque à portée de vue de l’usine, plusieurs des anciennes salariées dans la salle. On m’a raconté com­ment, dans les deux usines, Fameck et Villiers, à majorité féminine, le dernier jour avant l’évacuation on avait fait une fête : on peut donc danser sur un tel dé­sas­tre? Au début Tsilla seule, rejointe ensuite par Ada et Naama.</p>
<p>ADA : – Tu ne danses pas?</p>
<p>TSILLA : – Je n’aurais même pas cru, qu’on danserait. (<em>DA </em>: 18-19)</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p>Je sais que Bon a écrit une pièce de théâtre intitulée <em>Daewoo</em> et qu’elle a été présen­tée dans une mise en scène de Charles Tordjman (celui-là même qui a été nommé lors de l’explo­ration des « intérieurs usines »). Une brève recherche sur Internet suffit d’ail­leurs pour confirmer l’existence d’un théâtre La Passerelle à Florange. Il semble même qu’on y ait pré­senté <em>Daewoo</em>, la pièce<a title="" href="#_ftn6">[6]</a>. Sans doute la plupart des extraits théâtraux du livre <em>Daewoo</em> sont-ils prélevés directement de la pièce. Reste que le statut de ces énoncés se modifie à l’inté­rieur du cadre narratif et fictionnel du roman. Car la « machinerie » (au sens théâtral, juste­ment) qui sous-tend la parole théâtrale doit alors être recréée de toutes pièces. Au théâtre, on n’a pas besoin d’établir la réalité du lieu, des corps et des voix : ils sont <em>là</em>. Mais dans le roman, pour que l’illusion fonctionne, il faut tout reconstruire. D’où l’importance de l’« introduction » (au­tre forme de la pénétration machinique) dans les extraits théâtraux : on pose le lieu (Flo­range, proche de Fameck et d’Hayange), le décor (ciment nu) et la salle (fauteuils rouges). On établit une ligne de perspective avec la « réalité » de l’usine (« presque à portée de vue »). On va même jusqu’à fait croire que le thème de l’extrait repose sur la cueillette d’un témoi­gnage (« On m’a raconté comment »).</p>
<p>Le roman n’est donc pas « fécondé par le théâtre », comme le croit Dominique Viart<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/la-machinerie-du-roman-3/#fn-1149-1' id='fnref-1149-1' onclick='return fdfootnote_show(1149)'>1</a></sup>. Il nomme « théâtre » son propre espace de jeu, sa machinerie et sa scène d’illusion. La machine théâtrale libère les potentialités emmagasinées par les autres machines. Elle sous-tend une parole – celle des dialogues, lesquels ressemblent souvent davantage à des mono­logues alternés – considérée comme « réelle » et libre pourtant de tous les écarts poétiques ou littéraires. C’est cela, l’illusion : faire accepter l’art comme vrai. Dès lors que l’on a posé le fait littéraire comme réel, il devient possible de rejouer le réel sur la scène de la lit­té­rature.</p>
<p>Dans les derniers fragments de la pièce, le champ d’action de la machine théâtrale ne se limitera plus aux « ex­traits » identifiés comme tels. On la voit ainsi à l’œuvre dans le frag­ment significa­tivement intitulé <em>Illusion plus que théâtre : la copine qui déprime</em>, dont voici l’« intro­duction » :</p>
<blockquote><p>
Retour à l’hôtel des Voyageurs de Fameck en septembre, chambre dix, seul client du premier étage. Et de la fenêtre au loin les immeubles illuminés, leurs lentes variations de lumière, pièces qui s’éteignent, téléviseurs synchrones ou pas. Et de la quantité d’appartements que j’apercevais, combien encore de voix et mains qui avaient passé par Daewoo? Le théâtre vous vient dans la tête par éclats brefs, juste une image où c’est dans votre tête que se joue le décor nu. Rien de plus qu’une pièce vide, où une femme est immobile, assise. La porte s’ouvre (la porte de ma cham­bre s’ouvre), l’actrice entre. Le théâtre, ce n’est rien de plus qu’une chambre dont une paroi est enlevée, j’ai pensé. Si celle qui était là, immobile et silencieuse, est per­sonnage ou actrice, c’est l’ambiguïté justement qui permet d’écrire. (<em>DA </em>: 185)</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p>Le théâtre devient ici une simple modalité de l’écriture artistique, littéraire. Une manière de confondre la réalité et la fiction, l’acteur et le personnage, ou de « jouer dans » l’espace du réel (ici : dans une chambre d’hôtel).</p>
<p>Si bien qu’à la fin, le théâtre se suffira comme « imagination ». Dans le fragment intitulé <em>Théâtre dans l’usine (une imagination)</em>, le narrateur décrit son « rêve de théâtre » :</p>
<blockquote><p>Dans mon rêve initial de théâtre, les gens – on pouvait mettre à leur disposition depuis Nancy, Metz ou Thionville des bus qui les emmenaient dans la vallée de la Fensch, dans le bâtiment vide de Daewoo à Villiers ou Fameck – une fois arrivés dans l’usine marchaient librement dans le hall principal faiblement éclairé, tandis que les lieux qui y donnaient par des vitres : bureaux des chefs, la longue cantine self-service, couloirs de desserte, étaient violemment surexposés. On laissait au sol les marques tracées pour la circulation, les emplacements de machines. On laissait aux murs les indications que j’y avais vues, ainsi que les extincteurs, les arrivées d’air et tout ce détail d’objets de l’industrie. Puis le hall était mis au noir et les actrices se déplaçaient, équipées de micros à émetteur haute fréquence, au milieu mê­me des spectateurs, la voix retransmise dans l’ensemble du hall par des enceintes dis­posées aux quatre coins, tandis qu’une simple poursuite l’éclairait, elle et ce qu’elle isolait visuellement de l’usine par sa présence mobile, une porte, un enca­drement, une géométrie. Et chacun prenait succession de l’autre pour l’enchaîne­ment des répliques : […]. (<em>DA </em>: 212-213)</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p>S’ensuit la « transcription », parfaitement fictive et présentée comme telle, de ces répliques. Le procédé ressemble beaucoup au « dispositif noir » d’<em>Impatience</em><sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/la-machinerie-du-roman-3/#fn-1149-2' id='fnref-1149-2' onclick='return fdfootnote_show(1149)'>2</a></sup>, si ce n’est qu’il s’insère ici dans la mécanique plus globale du roman. L’« imagination » du fragment <em>Théâtre dans l’usine (une imagination)</em> jouit en l’occurrence de la légiti­mité préétablie de la fiction. Elle est acceptée comme réelle, à titre d’imagination, sans égard à son contenu narratif. Elle fait en quelque sorte partie de l’« enquête », une enquê­te qui prend un tour de plus en plus artistique et s’impose progressivement comme « quête » et comme « recher­che », au sens littéraire. Ce qui incite d’ailleurs à lire différemment les deux dernières phrases du roman : « Et laisser toute question ouverte. Ne rien présenter que l’enquête » (<em>DA </em>: 247). N’est-ce pas le livre, comme questionnement, qui demeure au bout de lui-même « ou­vert », en tant qu’il n’est rien que le récit du chemin heuristique et artistique qui y conduit (déambulations, enregistrements, interprétations et théâtralisations)? Le fragment <em>Théâtre dans l’usine (une imagination) </em>résume bien, en tant que manifestation particulière de la machine théâtrale, l’efficacité globale de la ma­chinerie du roman. Le possessif employé en ouverture – « Dans <em>mon </em>rêve » – reprend tout en finesse la forme narrative à la première personne. Cela suffit à légitimer le rêve. Mais vite on glisse dans la fable théâtrale. Les verbes à l’imparfait se succèdent et on en oublie presque qu’il s’agit là d’une fiction, d’une imagination : « On laissait au sol… », « Puis le hall était mis au noir… », « Et chacune prenait la succession… ». Les voix enfin résonnent, et l’on adhère à leur réalité théâtrale. L’art même s’est imposé comme vrai : voilà l’artifice. Et cela a lieu <em>dans l’usine</em>, au milieu des marques négatives des machines démontées, rendues par là même visibles.</p>
<p><br ></p>
<h3>Un incendie dans le livre</h3>
<p>Roman artificier, <em>Daewoo </em>ne fait pas seulement la guerre avec art. Il fait aussi art de la guerre, c’est-à-dire qu’il arrache du visible et de la beauté au réel à force de stratégies et de dispositifs fictionnels. C’est la guerre elle-même, la guerre que le roman mène contre l’effacement du monde, qui produit en fin de compte l’éclat esthétique. Il me semble que ce processus se trouve mis en abyme dans l’image du <em>feu</em> qui court dans le livre. L’incendie se concentre au milieu du roman environ, en une suite compacte de dix fragments intitulés <em>Incendie, violences, révoltes</em>, suite interrompue seulement le temps d’un « hommage » (<em>Hommage : Isabelle Banny</em>). N’est-ce pas là le <em>symptôme</em> par excellence de la guerre et de l’artifice? La littérature, par le biais de la fiction, s’attaque à l’effacement en incendiant les usines fermées. Le feu surexpose l’invisible, éclaire la nuit même. Il résume la violence, la résis­tance, la guerre, l’artillerie. En même temps, il déploie cette « visibilité aveuglante » dont parle Rancière. Le feu aveugle, brûle les yeux, produit un écran de fumée (on n’y voit que du feu…). Il force à ne plus voir que cette beauté-là, ce feu d’artifice. Beauté « artificielle » si l’on veut, mais beauté tout de même; brillance esthétique qui n’est pas la réalité elle-même, mais le résultat de la friction entre les mots et le monde, entre le langage et le réel. L’in­cen­die au milieu du livre renvoie en somme à l’esthétique artificière du roman, telle qu’elle se réfléchit, dans le passage suivant, au miroir de la peinture :</p>
<blockquote><p>[C]e qu’on souhaiterait extorquer du réel, même ici à Fameck, c’est comme du Jé­rôme Bosch avec les mots, où il y aurait de la nuit, des éclats de fresque, d’étranges inventions, et le surgissement en gros plan de visages comme palpés. Plus l’arrière-fond d’incendie, tel que je revoyais dans Jérôme Bosch (un peintre pour écrivains, m’avait dit autrefois un ami sculpteur). (<em>DA </em>: 83-84)</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p>Nuit (invisibilité du réel), inventions étranges (ingénierie sophistiquée), éclats et incendie (visi­bilité aveuglante) : cette image résume l’action de la machinerie du roman.</p>
<p>Ainsi la littérature a su s’imposer, <em>en tant que littérature</em>, en tant qu’art, comme présence et production, machine de guerre et usine, là même où le réel se retirait dans la vacance et l’invisibilité. Par la fiction, l’illusion, l’artifice, elle a renversé l’ordre du sensible, mettant du dire là où il n’y avait que silence, du voir là où il n’y avait que murs et masques, du <em>faire </em>et du mouvement là il n’y avait qu’arrêt et fixité. Il ne s’est pas agi de <em>représenter </em>le monde, mais de lui opposer un autre monde, une autre ordonnance, où visages, voix, corps – pas <em>tels ou tels </em>visages, pas une voix ou un corps particuliers, mais leur <em>sensation </em>même – accèdent à la présence. Comment cet effort particulier de <em>Daewoo </em>s’inscrit, à travers la notion de « présent »<em> </em>justement, dans une continuité esthétique qui va de <em>Sortie d’usine </em>jusqu’aux écrits web d’aujourd’hui, et comment cette « esthétique du présent » – proposition temporelle qui engage aussi un rapport neuf à l’espace, au visible et au dire – a valeur de geste politique dans le monde contemporain, c’est ce que je montrerai dans un essai à paraître prochainement sous le titre <em>François Bon : la fabrique du présent</em>.</p>
<div><br clear="all" /></p>
<hr align="left" size="1" width="33%" />
<div>
<p><a title="" href="#_ftnref">[6]</a> Voir le site Internet de la ville de Florange : http://www.ville-florange.fr/article1530.html (page consultée le 5 juin 2010).</p>
<p><br ></p>
<p><b><a href="http://hors-sol.net/revue/la-machinerie-du-roman-2">Let&nbsp;&raquo;s get retarded</a></b><br />
<b><a href="http://hors-sol.net/revue/la-machinerie-du-roman-3">Retour vers le futur</a></b></p>
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		<title>Mahigan Lepage • La machinerie du roman (&#8216;Daewoo&#8217;, de François Bon) (2/3)</title>
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		<pubDate>Sat, 18 Feb 2012 16:31:40 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[<p>Né en 1980, Mahigan Lepage a publié des livres numériques aux éditions publie.net (Carnet du Népal, Vers l’Ouest, La science des lichens) ainsi que des livres papier aux éditions du Noroît (Relief) et chez Mémoire d’encrier (une version révisée et augmentée de Vers l’Ouest). Il a complété en 2010 un doctorat en cotutelle entre l’Université [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p><a href="http://hors-sol.net/revue/wp-content/uploads/2012/02/mahigan_lepage1.jpg" rel="lightbox[1069]"><img src="http://hors-sol.net/revue/wp-content/uploads/2012/02/mahigan_lepage1-150x150.jpg" alt="" title="mahigan_lepage" width="150" height="150" class="alignleft size-thumbnail wp-image-1127" /></a>Né en 1980, Mahigan Lepage a publié des livres numériques aux éditions publie.net (<em><a href="http://www.publie.net/fr/ebook/9782814501515/carnet-du-n%C3%A9pal" target="_blank">Carnet du Népal</a>, <a href="http://www.publie.net/fr/ebook/9782814502857/vers-l-ouest" target="_blank">Vers l’Ouest</a>, <a href="http://www.publie.net/fr/ebook/9782814504059/la-science-des-lichens" target="_blank">La science des lichens</a></em>) ainsi que des livres papier aux <a href="http://www.lenoroit.com/" target="_blank">éditions du Noroît</a> (<em>Relief</em>) et chez <a href="http://memoiredencrier.com/" target="_blank">Mémoire d’encrier</a> (une version révisée et augmentée de <em>Vers l’Ouest</em>). Il a complété en 2010 un doctorat en cotutelle entre l’Université du Québec à Montréal et l’Université de Poitiers. Son site personnel, <a href="http://www.mahigan.ca/" target="_blank"><em>Le dernier des Mahigan</em> (mahigan.ca)</a>, se veut un lieu d’exploration de l’écriture et de l’image.</p></blockquote>
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<p><a href="http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1">Partie 1</a> • <a href="http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-3">Partie 3</a></p>
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<h3>Le Roman artificier</h3>
<p>Une fois la voix « première » du texte acceptée comme vraie – je parle ici de la voix narrative, présentée comme authen­tiquement auctoriale ou autobiogra­phi­que –, tout devient pos­sible, puisque c’est sur la base de sa crédibilité que repo­se l’efficacité de tous les artifices que le roman mettra en œuvre, pour ainsi dire « secon­dai­rement ». On verra ainsi se déployer, de­puis la parole narrative légitimée, tout un arsenal d’arti­fices qui vont concourir à la production d’une véritable « scène de visibilité » – la notion de « visible » débordant évidemment la seule perception optique pour désigner un « faire voir » ou un « montrer » plus global. Dans <em>le Destin des images</em>, Rancière établit une belle passerelle théo­rique entre la parole et la vision :</p>
<blockquote><p>[L]e régime le plus courant de l’image est celui qui met en scène un rapport du dicible au visible, un rapport qui joue en même temps sur leur analogie <em>et </em>sur leur dissemblance. Ce rapport n’exige aucunement que les deux termes soient matériellement présents. Le visible se laisse disposer en tropes significatifs, la parole dé­ploie une visibilité qui peut être aveuglante<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/la-machinerie-du-roman-2/#fn-1069-1' id='fnref-1069-1' onclick='return fdfootnote_show(1069)'>1</a></sup>.</p></blockquote>
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<p>Peut-être la première option (le visible se disposant en tropes) correspond-t-elle à ce que Rancière appelait ailleurs le « réalisme », alors que la seconde option (la parole déployant le visible) renverrait à l’« artificialisme ». En tout cas, la visibilité de <em>Daewoo </em>procède bien de la parole, plus spécifiquement de la parole narrative légitimée. Et elle se fait éventuellement « aveu­­­glan­te », c’est-à-dire puissante, éclatante, mais aussi, par là même, artificieuse et illusoire.</p>
<p>Le mot « artifice » est composé des racines <em>ars</em> (art) et <em>facere</em> (faire). C’est le <em>faire </em>de l’art (alors que l’« artefact » serait le <em>fait</em> de l’art). Ou plutôt : c’est faire avec art. D’où l’on comprend qu’il s’agit d’un rouage « sophistiqué » de la grande mécanique de la langue mise en place par Bon de livre en livre – et, aujourd’hui, au-delà du livre, dans l’espace Internet et numérique. L’efficace créatrice du « roman artificier » pro­cède de l’installation de dispositifs fictionnels perfectionnés qui ont pour fonction de <em>pro­duire </em>l’invisible, c’est-à-dire de le rendre visible et même jusqu’à l’aveuglement, dans une opti­que quasi guerrière que sug­gère le terme d’« artificier » (puisqu’il faut « faire face à l’ef­fa­­cement »).</p>
<p>Il s’agit en somme de faire la guerre avec art, avec l’art. Afin d’observer les formes concrètes de cette guerre, on analysera maintenant quatre dispositifs, quatre machi­nes de guerre<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/la-machinerie-du-roman-2/#fn-1069-2' id='fnref-1069-2' onclick='return fdfootnote_show(1069)'>2</a></sup> : la machine ambulatoire, la ma­chine herméneutique, la machine enre­gistreuse et la machine théâtrale.</p>
<h4>1. La Machine ambulatoire</h4>
<p>Le <em>mouvement</em> (concept apparenté à celui de « mécanique ») constitue sans doute la première manifestation ou la première utilisation de cet espace de jeu (le jeu de la guerre) de la fiction. La parole narrative se met en mouvement. Elle tourne autour de l’usine. Elle va d’une ville à l’autre ou d’un lieu à l’autre d’une même ville reconstruite. « Après le rond-point où l’usine était encore surmontée du mot Daewoo, deux cents mètres plus loin à gauche, l’école primaire » (<em>DA </em>: 21). Le mouvement permet de percevoir les signes du monde – le « mot Daewoo » par exemple, même s’il est promis à l’effacement (« encore surmontée »). Il force le monde à se révéler, parce que décrire un mouvement oblige à produire la succession des images, des percepts qui le composent.</p>
<p>C’est ainsi que la fiction peut créer de toutes pièces des « ambiances ville », en l’occurrence une certaine perception de la ville en mouvement. Par exemple, dans le fragment intitulé <em>Fa­meck, Cité Sociale et ambiance ville </em>:</p>
<blockquote><p>À Fameck, l’usine bleue c’était chaque fois mon premier arrêt, aussi bien les deux premiers voyages où au culot j’avais pu y entrer, que la troisième fois et les suivan­tes, quand j’étais resté coincé à la porte.</p>
<p>Après l’usine, la ville. Et pour entrer dans Fameck, d’abord la Cité Sociale : les peti­tes annonces, les affiches, l’ambiance, je passais voir et puis en route.</p>
<p>Juste derrière l’école primaire désaffectée qui héberge la cellule de reclassement (se­­cond étage, au bout du couloir), une salle de forme presque cubique, avec des esca­liers de carrelage qui peuvent faire gradins, et un plafond technique pour les soirs de danse et de fête. (<em>DA </em>: 37)</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p>La déambulation demeure, pour la littérature, le meilleur moyen de se transporter dans la ville. Mais les signes, les arrangements, les géométries qu’elle révèle ne sont plus ceux de Baude­laire ou de Benjamin. Tout tend désormais à l’effacement, au laminage. La salle de la Ci­té Sociale pré­parée pour la fête en est le syndrome :</p>
<blockquote><p>Ce ne sont donc pas, les villes de la Fensch, des villes forcément en gris et noir, et si on souffre plus que sa part, sur le vieux sol de fer, on a su offrir aussi ces com­pensations et ce partage qui constituent une communauté : des fêtes, même. N’empêche que si on parle de Daewoo, à la maison des jeux, les visages se dé­tournent, on vous dit qu’on n’a pas vraiment remarqué de différence entre l’avant et l’après, et si telle ou telle femme venait et ne venait plus, ou le contraire. On vous dit, quand vous insistez, que les gens viennent ici des communes alentour, que les ouvrières de l’usine n’habitaient pas forcément cette ville-ci, et puis qu’on ne deman­de pas aux gens ici qui ils sont et d’où ils viennent. (<em>DA </em>: 38-39)</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p>Ce n’est pas comme dans <em>Germinal </em>de Zola, non plus : la misère n’est pas visible, pas « en gris et noir ». Le monde tend à masquer les signes de la rupture dans le divertissement (la fête, les jeux) et derrière une certaine uniformisation des villes, qui rend les individus indis­tincts, in­ter­changeables, presque quelconques (« telle ou telle femme »). Or, la déambulation permet de recréer ce jeu des signes qui se retirent et d’une langue qui les <em>tire</em> (voir comment le narrateur doit arracher les mots de la bouche des parleurs : « si vous in­sistez »), ce jeu du trait et du retrait nommé, au début du roman, la « si vieille tension des choses qui se taisent et des mots qui les cherchent » (<em>DA </em>: 10), réactualisée au contact du monde présent.</p>
<p>On a vu dans le fragment précité des esquisses rapides d’intérieurs (couloirs et salle de la Cité Sociale). La machine ambulatoire investit, en plus des rues et des routes, les espaces les moins visibles du mon­de, ceux qui se cachent derrière des murs. Certains de ces espaces sont publics : la Cité Sociale bien sûr, mais aussi l’école primaire, la Cellule de reclas­sement, etc. D’autres sont privés : ce sont en particulier les appartements où le chômage se terre, où l’on « attend le facteur » (<em>Fameck, mai 2003 : l’attente du facteur, et Sylvia</em>). L’im­portant, dans cette première phase de la stratégie guerrière, c’est d’investir les espaces, de pénétrer. La fiction a alors fonction de bélier : elle entre, de force s’il le faut. Au plus fort de l’attaque, c’est l’usine elle-même que la machine ambulatoire tente d’investir. J’ai cité un passage où le narrateur raconte ses trois tentatives – deux réussies, une contrée – pour se faufiler en douce dans une usine Daewoo. C’est manière de franchir fictionnellement la clôture qui sépare le dire et le montrer de l’univers réservé de l’effacement. Dans le fragment <em>Am­bi­ances villes, intérieurs usines, et de la question « à quoi bon remuer tout ça »</em>, le récit super­pose les tentatives passées de pénétration et une nouvelle tentative, présente. Le narrateur se bute à une gardienne avec chien, signe que l’on entre dans un espace <em>gardé</em>. Au-dedans, c’est le vide qui intrigue, pour sa force <em>artistique </em>(sont aussi dits présents, en des temps superposés, l’ami photographe Schlomoff et le metteur en scène Tordjman). Car c’est au vide que la fiction de <em>Daewoo</em> a affaire; c’est de là même qu’elle naît, de là qu’elle tire sa nécessité, parce qu’il n’y a rien d’autre à voir ou à montrer.</p>
<blockquote><p>On ressent dans une usine vide presque la même ivresse que dans une cathédrale. Et de ces objets arbitraires mais plastiquement magiques comme, entre les deux halls identiques, ce passage par une porte de plastique épais, dans une armature de fer : l’image pure et abstraite d’un rectangle rouge barré de noir, sur le fond gris du passage, avec la bande orange des bords, un Rothko. (<em>DA </em>: 69)</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p>C’est de l’art, de l’artifice même : on recrée, comme à la ville, une « ambiance », en l’occurrence une ambiance de cathédrale. Et puis on peint, on ajoute des couleurs (beaucoup de couleurs : du rouge, du noir, du gris et du orange), sans masquer le travail plastique (les mots « plastiquement » et « plastique »). Un peu plus loin dans le même fragment, le narrateur raconte avoir vu, à Hayange, une « série de photographies prises dans une salle de cinéma vide et noire [du Japonais Hiroshi Sugimoto], où on projette le film à l’affiche » (<em>DA </em>: 72) : « Quand on développe la photographie, l’écran est blanc : surexposé, mais vivant. Par contre, toute la salle est devenue visible, éclairée à rebours par l’écran de cinéma, le temps com­plet de la projection » (<em>DA </em>: 72-73). Alors vient cette question : « Dans l’usine vide, ce que l’œil capte à chaque instant, est-ce que ce n’est pas cette histoire à l’envers, cette histoire main­tenant invisible? » (<em>DA </em>: 73) Une révélation négative, une production de l’invisible, obte­nues au moyen d’un dispositif complexe, artificieux : n’est-ce pas là le propre de <em>Daewoo</em>?</p>
<p>Ainsi va la machine ambulatoire, passant du dehors au dedans ou arpentant les inté­rieurs évidés et épurés des usines. C’est une machine qui marche, qui roule (sous la forme d’une « Peugeot break ») et, comble de l’illusion, c’est aussi une ma­chine qui vole! Le fragment <em>En avion, Fameck vu d’avion</em> est très audacieux. Il ressaisit la ville depuis les airs, com­me Bon le refera plus tard autrement dans l’expérience <em>Buffalo</em><sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/la-machinerie-du-roman-2/#fn-1069-3' id='fnref-1069-3' onclick='return fdfootnote_show(1069)'>3</a></sup>. En janvier 2004, le narrateur prend l’avion pour le Japon<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/la-machinerie-du-roman-2/#fn-1069-4' id='fnref-1069-4' onclick='return fdfootnote_show(1069)'>4</a></sup> 1994)? « Le Japon : un hérissement sauvage troué de roches nues aux sommets enneigés, et la mer cernant partout cette très mince frange à reflets de métal, au bord, qui devait être le Japon des villes » (<em>DA </em>: 224).]. Du haut des airs, il regarde sur son ordinateur des photos aériennes de Fameck. Au moyen de ce dispositif technique composite conjuguant aéronautique, photographie et informatique, Bon déploie une vision très précise et localisée de la terre depuis l’avion, vision que le réel ne pourrait offrir de lui-même avec une telle acuité. La littérature recrée ainsi, dans son propre domaine de jeu – on citera Perec, qui a laissé en blanc, pour ses successeurs, l’ap­proche de la ville par les airs (<em>DA </em>: 225) –, une illusion aussi excitante et aussi nouvelle que les vues télesco­piques de Google Earth.</p>
<p>On verra ainsi repasser, selon une perspective basculée à la verticale, les ronds-points, la cité d’immeubles, les lotissements, les stades et bien sûr l’usine, effacée : « Et Daewoo bleu avec son enseigne (on ne peut pas lire, mais on voit qu’elle est là) » (<em>DA </em>: 229). C’est dans la fiction, dans la séparation même de la langue et du monde, que le visible advient : « Si loin de l’immuable silhouette des hauts-fourneaux d’Uckange, si loin du mur bleu de l’usine Daewoo Fameck, ces photographies que j’explorais sur l’écran familier de l’ordinateur, séparées de ce qu’elles représentaient, la ville enfin devenait visible? » (<em>DA </em>: 225)</p>
<h4>2. La Machine enregistreuse</h4>
<p>Une fois que la machine ambulatoire a investi l’espace, elle s’immobilise et les autres machi­nes peuvent prendre le relais. Et d’abord la machine enregistreuse. Selon le Littré, le mot « registre » vient du latin « <em>regesta</em>, <em>regestorum</em> : choses reportées (de <em>regerere</em>, de <em>re</em>, et <em>gerere</em>, porter, d’où livre où on les reporte ». En-registrer, c’est reporter des « choses » dans le livre. Bien sûr, cela participe encore de la même mécanique artificière. Le paradigme de l’enre­gistrement, très pré­sent dans <em>Daewoo</em>, sert à créer l’illusion de la non-fiction, de l’enquête, à faire passer le livre pour un registre de « choses vraies ».</p>
<p>On recense deux formes majeures d’enregistrement dans le roman : la photographie et la phono­graphie. La fiction se présente en effet soit comme enregistrement d’images, soit comme enregistrement de voix. Ces processus commandent une approche des « appa­reillages » du texte narratif, à l’exemple de celle qu’a proposé Marie-Pascale Huglo dans <em>le Sens du récit</em><sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/la-machinerie-du-roman-2/#fn-1069-5' id='fnref-1069-5' onclick='return fdfootnote_show(1069)'>5</a></sup>.</p>
<p>Le narrateur semble toujours avoir un appareil photo avec lui dans ses déplacements. À Fameck, il tombe sur un groupe de jeunes au pied d’un bâtiment :</p>
<blockquote><p>Des jeunes sont là, en survêtement, pas des lycéens mais des adultes par groupes de trois ou quatre, et quand vous passez près des premiers ils s’arrêtent de parler. Ils sont sur le passage, qu’on les dérange et ça tournera mal, qu’on les fuie et ça tour­nera à votre désavantage : moi je me suis planté là et j’ai pris carrément la boutique en photo, c’est comme ça qu’on a engagé la conversation. (<em>DA </em>: 40)</p></blockquote>
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<p>L’immobilisation apparaît comme un préalable quasi indispensable à l’enclenchement de la machine enregistreuse. Ici, on assiste à un phénomène plus fort encore que la simple immobilisation : il s’agit d’un ancrage (« je me suis planté là »). Comme un char qui s’arrête stratégiquement avant de tirer (le rapprochement entre appareil photo et arme à feu est un vieux topos litté­raire), la fiction narrative s’ancre dans le sol avant d’enregistrer ses images (« j’ai pris la boutique en photo ») et ses voix (« on a engagé la conversation »). Ainsi :</p>
<blockquote><p>Je parle avec eux, parce que le plus grand m’a lancé : « C’est vraiment que vous trou­vez ça joli, monsieur? », puisqu’ils m’avaient vu photographier le bâtiment avec les commerces (mais avec cet appui sur le <em>monsieur</em> qui vous réduit à rien). Et un autre : « Vous êtes journaliste, ou quoi? » (le <em>ou quoi</em> pour reprendre pied, et que journaliste ou autre chose ça n’avait pas ici autorité). (<em>DA </em>: 40)</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p>On donne l’impression d’enregistrer fidèlement des mots du réel. Et on les analyse, on les décortique comme une matière vraie. Par ailleurs, le mot « journaliste » ne vient pas sur la page sans une certaine ironie : il rappelle le dispositif de fiction, qui emprunte à la forme apparemment journalistique du reportage, mais en même temps il le désamorce à moitié, puisque le journalisme se montre là impuissant comme le reste (il ne fait pas « autorité »).</p>
<p>On pourrait commenter encore bien d’autres scènes avec appareil photo. Dans le fragment <em>Ambiances ville, intérieurs usines</em> déjà cité, par exemple, l’enregistrement photogra­phi­que est encore rapporté à l’opposition mobilité/immobilité :</p>
<blockquote><p>La seconde fois que j’étais entré chez Daewoo, nous étions trois, dont un ami pho­tographe, équipé d’un Rolleiflex qui lui demandait de l’immobilité, et moi, avec mon petit numérique, accumulant plutôt les détails, les recoins, les inscriptions, les bu­reaux vides, les panneaux d’affichage, la cantine, tandis que le troisième, puisque ce que nous souhaitions c’était d’abord le théâtre et qu’il en ferait la mise en scène, flairait, regardait. (<em>DA </em>: 69)</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p>C’est une véritable batterie militaire qui s’installe chez Daewoo. L’arme lourde (le Rolleiflex) se campe au centre de l’usine, libérant la possibilité, pour l’arme légère (le petit numérique), d’une certaine mobilité. Mais il ne faut pas oublier qu’il n’y a, chez Bon, de force guerrière qu’artistique, d’où la pré­sence du metteur en scène et de l’idée de théâtre : le jeu, l’illusion seront eux-mêmes résistance.</p>
<p>En fin de compte, la présence thématique de la photographie n’est que l’indice d’une fonction plus large, qui motive l’écriture de bout en bout : <em>faire image de l’invisible</em>. L’extrait suivant le montre bien, puisque la photographie elle-même s’y révèle insuffisante et pourtant, malgré cela, le « rien », l’« invisible » et le « vide » (chaque mot y est présent) ac­cèdent au visible :</p>
<blockquote><p>Un instant il n’était donc plus resté que la lettre W, mais ce W géant, hommage à un auteur qui m’est cher et aux financiers tripatouilleurs de Daewoo, n’était rien (j’ai photographié, mais de loin on ne voit pas vraiment bien), enfin l’encadrement de cornière presque invisible sur le haut du fronton bleu tout plat et maintenant vide, lui aussi soulevé par la flèche de la grue. Et trois hommes eux aussi de bleu sous casque jaune qui se détachaient dans le ciel : l’usine ce matin-là avait perdu son nom. (<em>DA </em>: 78)</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p>Le paradigme de l’enregistrement phonographique reproduit pour sa part une fonction pa­rallèle, à savoir : <em>faire parole du silence</em>. On a vu, en analysant la scène de la rencontre d’un groupe de jeunes à Fameck, que la phonographie n’avait pas non plus besoin d’appareil pour devenir effective. Il n’empêche que, comme dans le cas de la photographie, la narration photo­graphique se présente, dans ses variantes les plus ostensibles, sous une forme « appareil­lée » (Hu­glo). Les « entretiens » comptent parmi les plages textuelles les plus importantes de <em>Daewoo</em>. Le narrateur pénètre dans un espace public ou privé, rencontre une figure, un visa­ge. Une voix alors raconte, témoigne, que le narrateur enregistre sur son Sony MiniDisc ou dont il transcrit les mots sur ordinateur ou dans un carnet. À l’école primaire, par exemple :</p>
<blockquote><p>Je suis entré et ai serré la main des institutrices. Maryse P. est arrivée au moment presque de la sonnerie, ses deux fils ont rejoint leurs classes, nous sommes entrés dans le bureau qu’on m’avait proposé pour l’entretien. Nous avons d’abord échangé comme on explore, sur l’usine, la chaîne, les contremaîtres, la description du travail. Et puis, sur une phrase, j’ai demandé la permission d’enregistrer, ai sorti mon Sony MiniDisc. (<em>DA </em>: 22)</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p>S’ensuit le témoignage de Maryse P. à propos de Sylvia, la morte, foyer d’ombre central du roman. Bien sûr, il s’agit d’un faux témoignage, comme tous les autres témoignages d’ailleurs (qui a l’habitude de l’écriture de Bon y reconnaît d’ailleurs sa manière). Qu’importe : la parole est légitimée comme témoi­gnage et l’écriture, comme enregistrement. On fait de la fiction, on met des paroles là où il n’y a que silence. Mais cette fiction, ces paroles sont acceptées comme vraies; elles font illusion.</p>
<p>Bon pousse la stratégie à la limite du retors quand il écrit, dans un passage qui fait retour sur les entretiens :</p>
<blockquote><p>On m’a laissé prendre des notes, on m’a demandé souvent de ne pas faire état du nom, parfois ni du nom ni du prénom. Je ne prétends pas rapporter les mots tels qu’ils m’ont été dits : j’en ai les trans­criptions dans mon ordinateur, cela passe mal, ne transporte rien de ce que nous en­tendions, mes interlocutrices et moi-même, dans l’évidence de la rencontre. Je notais à mesure, sur mon carnet, les phrases précises qui fixent une cadence, un vocabulaire, une manière en fait de tourner les choses. La conversation vous met d’emblée dans une perspective ouverte, tout ce qu’on suggère au bout des phrases, et qui devient muet si on se contente de transcrire. (<em>DA </em>: 42)</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p>Pour ceux qui trouveraient les témoignages trop poétiques ou « littéraires », ou qui y auraient reconnu la griffe de Bon, le narrateur, qui se fait passer pour l’auteur, a cette réponse : je ne rapporte pas tel quel, je recrée l’esprit des entretiens, faute de quoi tout resterait « muet ». Le dispositif est astucieux, qui force à accepter la fiction au nom même d’une fidélité au réel.</p>
<p>Dès lors, toutes les inventions et tous les montages deviennent possibles. Comme l’enchâssement de « phrases (prétendument) recopiées » (<em>DA </em>: 62-68) ou l’alternance, dans un même entretien, du récit de rêve et du récit d’événement, jusqu’à la confusion (voir le fragment inti­tulé <em>Vente aux enchères de Daewoo Fameck, contenu et contenant, et ce qu’ensuite on en rêve</em>). Au long des entretiens, on retrouve partout de ces phrases qui se dressent comme des écrans de fumée : « Je retranscris plein texte, sans raccourcis : quand on écoutait Géraldine, on avait l’impression d’un livre ouvert, où les figures, événements et faits auraient été le mon­de même » (<em>DA </em>: 89). Ou encore, au terme des fictions d’entretien : « Moi je n’ai jamais su pourquoi, Sylvia. / Et cette phrase-là, je sais que je la recopie exactement comme elle fut prononcée » (<em>DA </em>: 238). Le roman tente ainsi de rétablir, <em>in extremis</em>, l’authenticité et l’exactitude phonographiques, après s’être permis pourtant tous les écarts.</p>
<p>La distinction photographie/phonographie est utile et signifiante au niveau « matériel » de l’appa­reil­lage du roman. Mais sans doute s’effondre-t-elle au niveau plus organique de la machine, de la mécanique de la langue. Faire image et faire parole, rendre visible et rendre lisi­ble, dire et montrer, ne sont-ce pas après tout, dans le domaine de la littérature, deux aspects d’une seule et même opération ?</p>
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<p><b><a href="http://hors-sol.net/revue/la-machinerie-du-roman-1">Let&nbsp;&raquo;s get retarded</a></b><br />
<b><a href="http://hors-sol.net/revue/la-machinerie-du-roman-3">Retour vers le futur</a></b></p>
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		<title>Mahigan Lepage • La machinerie du roman (&#8216;Daewoo&#8217;, de François Bon) (1/3)</title>
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		<pubDate>Tue, 07 Feb 2012 19:02:32 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[<p>Né en 1980, Mahigan Lepage a publié des livres numériques aux éditions publie.net (Carnet du Népal, Vers l’Ouest, La science des lichens) ainsi que des livres papier aux éditions du Noroît (Relief) et chez Mémoire d’encrier (une version révisée et augmentée de Vers l’Ouest). Il a complété en 2010 un doctorat en cotutelle entre l’Université du Québec à Montréal et l’Université de [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p><a href="http://hors-sol.net/revue/wp-content/uploads/2012/02/mahigan_lepage1.jpg" rel="lightbox[1041]"><img src="http://hors-sol.net/revue/wp-content/uploads/2012/02/mahigan_lepage1-150x150.jpg" alt="" title="mahigan_lepage" width="150" height="150" class="alignleft size-thumbnail wp-image-1127" /></a>Né en 1980, Mahigan Lepage a publié des livres numériques aux éditions publie.net (<em><a href="http://www.publie.net/fr/ebook/9782814501515/carnet-du-n%C3%A9pal" target="_blank">Carnet du Népal</a>, <a href="http://www.publie.net/fr/ebook/9782814502857/vers-l-ouest" target="_blank">Vers l’Ouest</a>, <a href="http://www.publie.net/fr/ebook/9782814504059/la-science-des-lichens" target="_blank">La science des lichens</a></em>) ainsi que des livres papier aux <a href="http://www.lenoroit.com/" target="_blank">éditions du Noroît</a> (<em>Relief</em>) et chez <a href="http://memoiredencrier.com/" target="_blank">Mémoire d’encrier</a> (une version révisée et augmentée de <em>Vers l’Ouest</em>). Il a complété en 2010 un doctorat en cotutelle entre l’Université du Québec à Montréal et l’Université de Poitiers. Son site personnel, <a href="http://www.mahigan.ca/" target="_blank"><em>Le dernier des Mahigan</em> (mahigan.ca)</a>, se veut un lieu d’exploration de l’écriture et de l’image.</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p><a href="http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-2">Partie 2</a> • <a href="http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-3">Partie 3</a></p>
<p><br ></p>
<h3>Au lieu des usines</h3>
<p>En intitulant <em>Daewoo</em>son roman paru en 2004<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-1' id='fnref-1041-1' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>1</a></sup>, François Bon a inscrit son travail littéraire sous le signe d’un référent connu, socialement partagé. On connaît tous ce nom, raison sociale d’un groupe industriel sud-coréen qui fabrique des télévisions, des fours à micro-ondes, des voitures… En France, c’est devenu le nom d’un traumatisme et d’une indignation : au début des années 2000, le groupe fermera ses usines de la Lorraine, sans égard aux ouvriers – et surtout aux ouvrières, majoritaires – licenciés, réduits à la pauvreté et au chômage.</p>
<p>S’agissant d’un auteur comme Bon, déjà souvent étiqueté comme un « écrivain engagé » ou un « porte-parole des sans-voix », il n’en fallait pas plus pour orienter la réception de <em>Daewoo</em>dans une direction sociologique et à l’occasion éthique. Dans les critiques journalistique et universitaire du roman, on trouve partout les mêmes lieux communs : François Bon a donné la parole aux vaincus, aux dominés, aux exclus; il s’est fait le scribe d’une mémoire ouvrière en déshérence; il a voulu dénoncer les excès de l’industrie néocapitaliste; et ainsi de suite. Dans tous les articles savants, on met d’abord l’accent sur la représentation du réel, du social – de la « réalité sociale »<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-2' id='fnref-1041-2' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>2</a></sup>. Récemment, les auteurs d’un papier paru dans la <em>Revue des sciences humaines </em>sont allés jusqu’à comparer point par point Bon à Bourdieu, en faisant dire au premier que son entreprise s’inscrivait dans une « perspective radicalement sociologique »<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-3' id='fnref-1041-3' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>3</a></sup> ! Et si l’on évoque l’art, la littérature dans ces articles, c’est comme un « moyen » ou un « médium » employé au service du social : « [François Bon] entreprend de sauvegarder la mémoire de la classe ouvrière grâce à la littérature »<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-4' id='fnref-1041-4' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>4</a></sup> ; « Son écriture témoigne d’une haute idée de la littérature et illustre l’importance d’un art qui prend la langue comme médium<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-5' id='fnref-1041-5' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>5</a></sup> ». Ce qu’il y a d’artistique dans <em>Daewoo </em>est alors considéré comme relevant de ce que l’on appellera « esthétisation », « fictionnalisation » ou « subjectivation ». On parle ainsi d’un « regard et [d’]une description esthétisants »<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-6' id='fnref-1041-6' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>6</a></sup>, d’une « forte présence de la <em>subjectivité</em><sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-7' id='fnref-1041-7' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>7</a></sup> », de « distorsions », ou encore d’une « stylisation<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-8' id='fnref-1041-8' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>8</a></sup> ».</p>
<p>La littérature n’« esthétise » pas; elle est d’emblée esthétique. En parlant d’« esthétisation » – sous différents vocables –, on enrôle de force la littérature au service d’un projet – sociologique ou éthique – qui n’est pas le sien. Ce n’est pas de cette façon que l’on dépassera le dilemme, posé par Liesbeth Korthals Altes notamment, entre formalisme ou esthétisme, d’une part, et politique ou éthique, de l’autre. Herbert Marcuse et Jacques Rancière ont déjà montré la voie, en réinscrivant le politique à l’intérieur même de la sphère esthétique : « c’est dans l’art lui-même, dans la forme esthétique en tant que tel­le, que je trouve le potentiel de l’art », écrivait Marcuse<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-9' id='fnref-1041-9' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>9</a></sup>; « les formes définissent la manière dont des œu­vres ou performances “font de la politique”, quels que soient par ailleurs les intentions qui y président, les modes d’insertion sociaux des artistes ou la façon dont les formes artistiques réfléchissent les structures ou les mouvements sociaux », précise Rancière<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-10' id='fnref-1041-10' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>10</a></sup>. Si l’on veut apprécier la portée politique de <em>Daewoo</em>, il faut <em>d’abord </em>interroger l’invention esthétique. Cela ne revient pas du tout à proposer une approche purement formaliste – laquelle élude complètement le problème politique –, mais à réaffirmer la préséance de l’esthétique dans le domaine artistique. Toute potentialité, toute proposition politiques passent, dans la littérature, par un travail de la forme.</p>
<p>Il est temps de revenir au « geste esthétique » de <em>Daewoo</em>. C’est de lui, on le verra, que découle l’illusion même du réel dans le roman. <em>Daewoo </em>s’appelle ainsi parce qu’il se fait usine : il fonctionne comme un ensemble de dispositifs et de machines fictionnelles qui concourent à produire une illusion du vrai et font de la <em>forme</em> elle-même une <em>force</em> politique.</p>
<p><em>Daewoo </em>fait bien sûr « référence » aux usines qui ont fermé leurs portes dans la vallée de la Fensch, en France. Mais ce nom, ce référent est d’emblée transposé sur le plan de la langue et de la forme. Transposition qui trouve son expression la plus parlante dans l’image de l’enseigne DAEWOO dont les lettres disparaissent une à une au fil du récit :</p>
<blockquote><p>La disparition progressive des six lettres, d’abord comme on efface à la machine, enlevant les dernières lettres. Quand j’étais arrivé, c’est un O majuscule qui se pro­menait dans le ciel, soulevé par le bras jaune de la grue au-dessus du rectangle bleu de l’usine : et DAEWO puis DAEW puis AEW puis EW, enfin ce seul W au lieu de DAEWOO, écrit en géant sur l’usine. (<em>DA </em>: 77)</p></blockquote>
<p>Le nom référentiel est ainsi rapporté à l’écriture (« comme on efface à la machine »). Il devient un mot, lourd de sens certes, mais un mot tout de même : c’est dans la langue que se recueille le monde, y compris en ce qu’il compte de rupture, d’effacement. D’ailleurs, à la page suivante, le narrateur ne manquera pas de dire comment le « W » restant lui rappelle Perec. Cela n’est pas sans signification. Il faut prendre « au pied de la lettre », si je puis dire, la locution adverbiale « au lieu » : « ce seul W au lieu de DAEWOO ». C’est manière de dire comment le livre vient remplacer le monde, ou se faire monde lui-même, ordonnance de tensions. La locution « au lieu » ap­paraît d’ailleurs dès la deuxième page de <em>Daewoo </em>: « Au lieu de quoi vous marchez encore » (<em>DA</em> : 10). Au lieu du monde, poser cette marche, cette progression qui n’est que de langue et même de fiction (le « vous » renvoyant ici à une instance purement littéraire). Au lieu de l’usine qui a fermé, c’est-à-dire en son lieu même et à sa place, la littérature s’impose comme machinerie <em>autonome</em>, au sens propre : qui produit sa propre nomination. N’est-ce pas, après tout, ce à quoi doit viser l’écriture de l’usine? Non pas mimer ou transposer une réalité séparée, mais faire de l’écriture même une usine, suivant la « renverse » annoncée et amorcée dès <em>Sortie d’usi­ne</em>, « qui bas­culait l’écriture de l’usine en l’usine comme écriture<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-11' id='fnref-1041-11' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>11</a></sup> ».</p>
<p>On constate d’ailleurs des symétries très fortes entre <em>Sortie d’usine </em>et <em>Daewoo</em>, deux tex­tes qui, à vingt ans de distance, abordent tous deux le thème de l’usine de façon fictionnelle ou « romanesque »  –  contrairement à <em>Temps machine </em>qui l’aborde de façon non fictionnelle. La première séquence de <em>Daewoo</em> est parfaitement symé­trique au dernier fragment de <em>Sortie d’usine </em>:</p>
<blockquote><p>Pourquoi appeler roman un livre quand on voudrait qu’il émane de cette présence si étonnante parfois de toutes choses, là devant un portail ouvert mais qu’on ne peut franchir, le silence approximatif des bords de ville un instant tenu à distance, et que la nudité crue de cet endroit précis du monde on voudrait qu’elle sauve ce que béton et ciment ici enclosent, pour vous qui n’êtes là qu’en passager, en témoin? (<em>DA </em>: 9)</p></blockquote>
<p>Comment ne pas repenser au portail ouvert de <em>Sortie d’usine</em><sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-12' id='fnref-1041-12' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>12</a></sup>, au moment où le narrateur revient sur les lieux désertés du travail? D’une fois à l’autre, on retrouve la même distance infranchissable (« qu’on ne peut franchir »), la même « présence »<em> </em>mais extérieure, donnée seulement à celui qui vient « en passager, en témoin ». Or, par l’inversion symétrique de la « clôture », qui figure ici, sous la forme imagée du portail, au tout début du texte, l’écriture bascule dès le commencement de l’autre côté, c’est-à-dire dans le vide, dans l’absence, dans le « rien » :</p>
<blockquote><p>Rien. Le grillage au long de la quatre-voies, sur un trottoir sans bitume, tandis que des camions aux lourdes remorques isothermes (Renault Magnum, Mercedes Actros, Volvo FH12 ou Daf XF, la litanie des marques et types que vous n’avez jamais su empêcher de vous traverser la tête) vous frôlent au passage, assourdissants. Croi­re que la vieille magie de raconter des histoires, si cela ne change rien à ce qui de­meure, de l’autre côté du grillage, fixe et irréversible, et négligé désormais de tous les camions du monde, lequel se moque aussi des romans, vous permettrait d’ho­no­rer jusqu’en ce lieu cette si vieille tension des choses qui se taisent et des mots qui les cherchent, tandis que vous voudriez pour vous-même qu’un peu de soli­dité ou de sens encore en provienne? (<em>DA </em>: 10)</p></blockquote>
<p>Il y a, à cet endroit précis du monde, une <em>vacance</em> que la langue peut investir et scruter (« les mots qui cherchent »), pour y travailler et y produire, là même où il n’y a plus ni travail ni production.</p>
<p>Cela est dit explicitement et très densément dans certaines autres phrases du fragment : « Refuser. Faire face à l’effacement même » (<em>DA </em>: 9). À un monde qui se refuse, opposer une langue qui refuse. À un monde qui s’efface, opposer une langue qui fait face. La littérature se pose ici comme « machine de guerre »<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-13' id='fnref-1041-13' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>13</a></sup>, extérieure et autonome (« cela ne change rien à ce qui demeure, de l’autre côté du grillage, fixe et irréversible »). Machine d’un genre très particulier, qui ne s’affronte pas à des pré­sen­ces enne­mies, mais à l’absence, à « l’effacement même ». C’est cette machine, ou plutôt cet ensemble de machines qui compose ce que j’appellerai ici <em>la machinerie du roman</em>, et qu’il s’agira de démonter pour en exposer les ressorts.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3>Des univers invisibles</h3>
<p>La vision initiale de l’usine clôturée et vidée n’est pas la <em>représentation</em> d’un lieu spécifique, géographique, mais déjà une image poétique, qui impose sa propre puissance de condensation et de révélation. L’image de l’usine fermée résume un certain rapport au monde, ou ce que Rancière appelle un « partage du sensible » :</p>
<p>C’est un découpage des temps et des espaces, du visible et de l’invisible, de la parole et du bruit qui définit à la fois le lieu et l’enjeu de la politique comme forme d’ex­pé­rience. La politique porte sur ce qu’on voit et ce qu’on peut en dire, sur qui a la compétence pour voir et la qualité pour dire, sur les propriétés des espaces et les pos­sibles des temps<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-14' id='fnref-1041-14' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>14</a></sup>.</p>
<p>La politique de <em>Daewoo</em>n’a rien à voir avec l’« engagement littéraire » ni avec quelque résurgence marxiste<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-15' id='fnref-1041-15' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>15</a></sup>. Il s’agit plutôt d’un partage esthétique, sensible, qui détermine un ensem­ble de relations entre le visible et l’invisible (« les lettres de l’ancien nom encore visibles sur le mur bas » – <em>DA </em>: 10), entre la parole et le silence (« le silence approximatif des bords de ville » – <em>DA </em>: 9), ainsi qu’un certain ordre de l’espace et du temps. Rapports, relations, ordres ou répartitions partout marqués, dans <em>Daewoo</em>, au sceau de l’effacement, du retrait. La rupture même s’est faite « discrète » : « Si­gnes discrets pourtant et opaques, rien que d’ordinaire » (<em>DA </em>: 9). Rien ne se montre, rien ne se donne à dire. Et pourtant, il y aura parole, il y aura travail esthétique, c’est-à-dire réagen­cement de ce qui peut être vu et de ce qui peut être dit, ainsi que proposition d’es­pace et de temps.</p>
<p>Cela que l’image de l’usine résume poétiquement concerne aussi la ville et le mon­de plus large. Dans un monde en rupture de travail, partout l’effacement et l’invisibilité ga­gnent. Des univers humains deviennent inaccessibles, parce qu’ils sont particularisés et relégués à la solitude du privé, du non-visible. Ulrich Beck a dit cela, en termes sociologiques, dans <em>la Société du risque </em>:</p>
<blockquote><p>Dans le contexte de l’individualisation, le chômage de masse est vécu comme un destin personnel. Les gens ne sont plus touchés par le chômage de façon collective et socialement visible, ils en sont victimes dans <em>certaines phases spécifiques de l’exis­tence</em>. […] Dans ces existences individualisées et privées de leurs référents de clas­se, le destin collectif se transforme d’emblée en destin <em>personnel</em>, en destin <em>individuel</em>qui s’inscrit dans une société que l’on n’aborde plus que de façon statistique<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-16' id='fnref-1041-16' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>16</a></sup> 2001, p. 195.].</p></blockquote>
<p>« On comprend donc que la nouvelle pauvreté se terre entre les quatre murs des maisons, qu’elle continue à dissimuler activement ce que l’événement a de réellement scan­daleux<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-17' id='fnref-1041-17' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>17</a></sup> ». En termes esthétiques, le chômage se traduit comme un problème de visibilité et de subjectivité. Le deuxième fragment textuel du roman (<em>Daewoo en Lorraine, repères</em>) repasse à grande vitesse les statistiques qui prétendent épuiser la réalité des fermetures d’usines : chro­nologie des faits, nombre des licenciés, chiffres d’affaire, etc. Au bout du compte tombent ces mots : « Fin. Mais pour elles, mais pour eux? » (<em>DA </em>: 18) Là commence le travail de la littérature, qui, comme les autres arts, a le pouvoir de rendre visible ce qui ne l’est pas et de capter dans ses rets les trajectoires individuelles. Dans ce cas-ci, la discrétion, l’effacement même des signes du monde obligera l’écriture à faire usage de la fiction. Pour reprendre le dilemme énoncé par Rancière, elle sera forcée de privilégier « l’artificialisme qui monte des machines de compréhension complexes » au détriment du « réa­lisme qui nous montre les traces poé­tiques inscrites à même la réalité »<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-18' id='fnref-1041-18' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>18</a></sup>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3>La Légitimation de la fiction</h3>
<p>Aussi peut-il paraître étonnant, de prime abord, que tant de lecteurs et de commentateurs aient vu en <em>Daewoo</em> un « ro­man réaliste ». Quoique, tout bien pesé, c’est plutôt la preu­ve que l’« ar­tifice » a bien fonctionné. L’en­semble de la machinerie du roman repose sur un dispositif ingénieux qui fait en sorte que la fiction revêt les apparences de la non-fiction. Plusieurs s’y sont laissés prendre, qui ont cru que <em>Daewoo </em>relatait fidèlement une « enquête », au sens quasi-journalistique du terme. Roger Godard cite par exemple Martine Laval, qui a écrit dans <em>Télérama </em>: « Fran­çois Bon a construit un roman enquête, un roman réalité<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-19' id='fnref-1041-19' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>19</a></sup> ». Mais Godard semble avoir lui aussi du mal à bien faire la part de la fiction : il note des « distorsions<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-20' id='fnref-1041-20' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>20</a></sup> » dans la relation des paroles et des faits, mais tout montre qu’il considère l’enquête et les entre­tiens comme des substrats véridiques de l’écri­ture. Or, Bon a confirmé, au colloque de Saint-Étienne, avoir tout inventé. « Je suis allé en Lorraine, il n’y avait rien à voir, alors je suis rentré chez moi et j’ai écrit », a-t-il dit en substance (je cite de mémoire). Je ne cherche pas à coincer les criti­ques et les lecteurs qui ont cru en la non-fictionnalité de <em>Daewoo</em>, mais seulement à mettre en évidence, par le biais de leur erreur, l’efficacité du dispo­sitif. La fiction, pour fonctionner, c’est-à-dire pour faire illusion, doit se présenter comme vraie. Bon a exposé ce fonctionnement déjà dans l’entretien qu’il a accordé à la revue <em>Scherzo </em>en 1999 :</p>
<blockquote><p>Se rendre compte que l’état dominant de la fiction est un fait littéraire très his­to­ri­cisé, et que notre langue est une de celles dont le champ hors fiction est par tradi­tion à la fois très vaste et historiquement fondateur : Saint-Simon, Bos­suet, Sévigné, mais les notes de Mallarmé, les explorations mentales d’Ar­taud ou Michaux. Et, paradoxalement, c’est souvent en mimant ou em­pruntant cette légitimité de l’écrit non fiction que le roman, dans son histoire, Proust lui-même, renouvelle ou pousse plus loin sa propre convention, pour se faire accepter comme illusion<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-21' id='fnref-1041-21' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>21</a></sup>.</p></blockquote>
<p>Le roman se renouvelle, demeure une forme vivante, en repoussant sans cesse sa propre con­vention. Cela, il peut le faire en puisant dans le réservoir des formes non fictionnelles de la lit­térature. <em>Daewoo </em>emprunte sa légitimité à la forme spécifique du récit d’enquête à la première personne. Un « je » raconte les recherches qu’il a menées sur le terrain des usines Dae­woo et des villes de la vallée de la Fensch : repérage, notes, entretiens, photographies, recherches documentaires, etc. Bon n’a pas construit une fiction <em>à partir de </em>Daewoo, comme eus­sent pu le faire nombre de « romanciers »<em> </em>d’aujourd’hui<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-22' id='fnref-1041-22' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>22</a></sup>. La fiction romanesque eut alors été reconnaissable comme telle, aux apparences fragiles des personnages et de la fable. Mais pour créer une illusion de réalité qui ne soit pas un simulacre, le méca­nisme de la fic­tion doit pouvoir repo­ser sur des bases autres que celles de la convention romanesque. L’il­lusion de <em>Dae­woo</em> ne tient pas du convenu ni de l’acquis. Elle procède au contraire d’une conquête, d’un élargissement du champ romanesque à une forme tradition­nellement réservée au domaine de la non-fiction. Le récit d’enquête à la première personne peut sembler à première vue un peu trivial. Il peut même rappeler « l’Universel reportage » de Mal­larmé. Il n’en jouit pas moins, dans l’horizon cul­turel de notre époque, d’une présomp­tion de vérité dont le roman peut à son tour profiter.</p>
<p>La forme pronominale de la narration compte pour beaucoup dans le fonctionnement du dispositif fictionnel. Käte Hamburger a révélé, dans sa <em>Logique des genres litté­raires</em><sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-23' id='fnref-1041-23' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>23</a></sup>, le statut ambigu de la narration à la première personne. Pour elle, rien ne permet de différencier, dans la forme intégrale de l’énoncé, un récit autobiographique authentique d’un récit fictionnel au « je ». On trouve dans <em>Parking</em> une première formulation du rapport entre la fiction et la non-fiction, corrélée précisément avec le concept d’« autobiogra­phique » : « La fiction doit se présenter comme son contraire pour produire son propre espace de jeu. Chez celui qui a poussé au plus loin cette dimension paradoxale, tout se présente com­me autobiographique, mais il faudra attendre que le monde ait retiré les échafaudages de la vi­sion immédiate pour mesurer la reconstruction, et l’art de l’illusion qui nous l’impose<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/mahigan-lepage-la-machinerie-du-roman-1/#fn-1041-24' id='fnref-1041-24' onclick='return fdfootnote_show(1041)'>24</a></sup> ». C’est à Thomas Bernhard, grand artisan de cette illusion « autobiogra­phique », que Bon fait ici référence. Dans cette idée d’une fiction se présentant comme une écriture auto­biographique, on tient le rouage essentiel de la machinerie de <em>Daewoo</em>. Hamburger désigne comme une « feintise » (<em>Fingiertheit</em>) le récit de fiction à la première per­sonne. C’est une expression qui peut convenir à <em>Daewoo</em>, à condition de ne pas y voir, selon une optique platonicienne, un désir de « tromper ». En construisant une fiction aux allures de non-fiction, Bon fait certes œuvre d’illusionniste. Mais « illusion » n’est pas syno­nyme de « simulation ». Alors que le simulacre est un objet factice se faisant passer pour vrai, l’illusion est un jeu (l’« espace de jeu » dont Bon parlait dans <em>Parking</em>), l’action de « jouer dans », selon l’étymologie qu’indique le Littré. Ce jeu peut bien sûr être sérieux, mais à titre de jeu uniquement. Il s’agit en somme de jouer le jeu de la fiction au lieu même des usines closes, dans l’espace vacant et inapparent du retrait.</p>
<div><br clear="all" /></p>
<hr align="left" size="1" width="33%" />
<p><b><a href="http://hors-sol.net/revue/la-machinerie-du-roman-2">Retour vers le futur</a></b></p>
</div>
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		<title>Alvaro García de Zúñiga •  Le fabuleux intestin d’Instin</title>
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		<pubDate>Tue, 07 Feb 2012 18:52:49 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[<p>Poète, Garcia de Zúñiga a fait de la langue (des langues) la matière première de son travail créatif, une langue musicale, visuelle, une langue inventée, vidée, détruite-reconstruite, génératrice de sens/sons multiples. Une langue passe-partout finalement, une langue sans nationalité spécifique qui s’amuse à se croiser avec d’autres langues, à des-hiérarchiser les conventions linguistiques. Une langue [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p>Poète, Garcia de Zúñiga a fait de la langue (des langues) la matière première de son travail créatif, une langue musicale, visuelle, une langue inventée, vidée, détruite-reconstruite, génératrice de sens/sons multiples. Une langue passe-partout finalement, une langue sans nationalité spécifique qui s’amuse à se croiser avec d’autres langues, à des-hiérarchiser les conventions linguistiques. Une langue élastique où la norme ne s’impose pas et la différence est la bienvenue. Une langue régie par trois mots: Étrange, logique, musique. Plusieurs de ses textes ont été l’objet de mises-en-scènes de l’auteur et/ou de lectures publiques. Il a réalisé plusieurs films, pièces audio et de théâtre radiophonique/art acoustique. Avec Teresa Albuquerque il crée en 1996 <a href="http://blablalab.net/" target="_blank">blablaLab</a>, un laboratoire de projets transversaux et multidisciplinaires développés fondamentalement à partir de ses textes.</p>
<p>Le texte que nous présentons provient du projet <i>Manuel</i>, programme de théâtre radiophonique/art acoustique, realisé par Alvaro García de Zúñiga et Hein Brhül, produit par le Studio Akustische Kunst de WDR en 2003 et 2004.</p>
<p>Manuel — mi-homme, mi-mode d&#8217;emploi — essaye de comprendre la réalité à travers les livres. Et vice-versa (à travers les livres la réalité). Et vice-vice et versa-versa (à travers les livres les livres et à travers la réalité la réalité). D&#8217;abord fixé dans la fixation, Manuel pense à y penser pour finalement dire qu&#8217;il faut parler. Trop tard.
</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p>Court et droit au but.</p>
<p>Comme son instinct. </p>
<p><br ></p>
<p>Généralement on parle des instincts du général, </p>
<p>mais il s’agit d’une erreur majeur</p>
<p>dit le capitaine Manuel, </p>
<p>qui a été son quiroproctologue</p>
<p>qui reporta, <em>procta logue est</em>,</p>
<p>quelques troubles qui troublèrent </p>
<p>corps et esprit (pompier)</p>
<p>des instances d’Instin</p>
<p>quand il était déjà bien plus que colonel.</p>
<p> <br ></p>
<p>Manuel a signalé</p>
<p>(avec son index majeur,</p>
<p>mon commandant) :</p>
<p>iléus paralytique</p>
<p>mégacôlon toxique</p>
<p>Hirschprung</p>
<p>Crohn<sup class='footnote'><a href='http://hors-sol.net/revue/alvaro-garcia-de-zuniga-le-fabuleux-intestin-dinstin/#fn-1110-1' id='fnref-1110-1' onclick='return fdfootnote_show(1110)'>1</a></sup> </p>
<p>enterovirose</p>
<p>parasitose</p>
<p>chólera</p>
<p>et pire que tout </p>
<p>(dit colérique) :</p>
<p>invagination intestinale</p>
<p>ou intussusception.</p>
<p><br ></p>
<p>Pas sympathique, </p>
<p>comme système, </p>
<p>parasympathique du tout. </p>
<p>Vaguement vagal,</p>
<p>dit Manuel, tonique.</p>
<p><br ></p>
<p>Ainsi, le destin </p>
<p>de l’intestin d’Instin</p>
<p>s’est voulu</p>
<p>lypotimique</p>
<p>et phénoménalement sujet</p>
<p>à des phénomènes colitiques</p>
<p>diarrhées, </p>
<p>vomissements</p>
<p>et larmes,</p>
<p>pleure Manuel.</p>
<p><a href="http://hors-sol.net/revue/wp-content/uploads/2012/02/dessin_d_instin_manuel.jpg" rel="lightbox[1110]"><img src="http://hors-sol.net/revue/wp-content/uploads/2012/02/dessin_d_instin_manuel.jpg" alt="" title="dessin_d_instin_manuel" width="401" height="600" class="aligncenter size-full wp-image-1119" /></a></p>
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		<title>Sylvain Coher • Carénage (entretien)</title>
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		<pubDate>Tue, 24 Jan 2012 15:19:56 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[<p>

</p>
<p>Hors-Sol a rencontré Sylvain Coher et c&#8217;était un samedi après-midi. La veille, nous avions pu assister à une lecture de Carénage par l’auteur, présentée par Claro. Il revenait à ce dernier de pointer les éléments les plus justes, les plus touchants, au gré d&#8217;un grand virage poétique, d&#8217;une divagation ? N&#8217;est-ce pas d&#8217;ailleurs le rôle [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><br ><br />
<a href="http://hors-sol.net/revue/wp-content/uploads/2012/01/claro_coher_1.jpg" rel="lightbox[1025]"><img src="http://hors-sol.net/revue/wp-content/uploads/2012/01/claro_coher_1-150x150.jpg" alt="" title="claro_coher_1" width="150" height="150" class="aligncenter size-thumbnail wp-image-1043" /></a><br />
<br ></p>
<blockquote><p><em>Hors-Sol</em> a rencontré Sylvain Coher et c&#8217;était un samedi après-midi. La veille, nous avions pu assister à une lecture de <em>Carénage</em> par l’auteur, présentée par Claro. Il revenait à ce dernier de pointer les éléments les plus justes, les plus touchants, au gré d&#8217;un grand virage poétique, d&#8217;une divagation ? N&#8217;est-ce pas d&#8217;ailleurs le rôle de la littérature que de produire cet écart, ce dérapage, et d’effleurer les sujets essentiels comme l’amour, la mort ? Car c&#8217;est un fait, que nous évacuons d&#8217;emblée, ami lecteur : le roman <em>Carénage</em>, qui raconte l&#8217;histoire d&#8217;un motard, n&#8217;est pas un roman sur la moto.</p>
<p><a href="http://hors-sol.net/revue/wp-content/uploads/2012/01/coher_carenage.jpg" rel="lightbox[1025]"><img src="http://hors-sol.net/revue/wp-content/uploads/2012/01/coher_carenage-158x300.jpg" alt="" title="coher_carenage" width="158" height="300" class="aligncenter size-medium wp-image-1048" /></a></p>
<p><br ></p>
<p>Cette même veille Sylvain Coher s&#8217;est exprimé sur les ondes de France Culture, racontant sa semaine, et la lecture à la librairie <a href="www.charybde.fr/" target="_blank">Charybde</a> représentait un aboutissement. Et cet entretien, que vous allez lire, sans doute le pas au-delà.</p>
<p>C&#8217;était un samedi après-midi, et le soleil baignait généreusement le quatorzième arrondissement. Nous avons choisi le petit jardin de ville bordant le bar de notre rendez-vous. Alors que des passereaux nous assistaient en portant des brindilles comme s&#8217;ils réclamaient du feu, nous avons entamé un entretien mémorable, glissant sur le chemin du soleil jusqu&#8217;à sa disparition, qui fut aussi l&#8217;heure de notre séparation — les belles choses n&#8217;ayant qu&#8217;un temps. </p></blockquote>
<p><br ><center><iframe width="420" height="315" src="http://www.youtube.com/embed/2Yy9szBIKCw" frameborder="0" allowfullscreen></iframe></center><br ></p>
<p><strong>Hors-Sol_ Je ne te présente pas <em>HS</em>, que tout le monde connaît et apprécie, mais je te restitue le contexte de cet entretien. Nous avons mis en place un vrai programme de lecture (ce qui est nouveau pour nous) et avons décidé en politburo de choisir deux ou trois livres de la rentrée et d&#8217;essayer d&#8217;en parler dans l&#8217;année. Tu fais partie de la sélection et tu es le premier à avoir répondu, donc tu inaugures cette année littéraire 2011-2012.</p>
<p>De la même manière, je te présente l&#8217;esprit de l&#8217;entretien : ce ne sont pas des questions très nombreuses ni très précises ; plutôt on tourne autour de quelques thèmes qui nous semblent surgir de l&#8217;œuvre, et on dérive ensemble, en ricochets, afin de préciser tel ou tel argument. Ce qui nous préoccupe, à <em>HS</em>, c&#8217;est la manière dont les livres sont écrits, qu&#8217;est-ce qu&#8217;ils amènent à la littérature, qui est déjà bien populeuse, au point qu&#8217;on va, par exemple, acheter un nouveau (sempiternel) roman.</strong></p>
<p>Sylvain Coher_ Ok.</p>
<p><strong>HS_ De fait, je te donne d&#8217;emblée les quelques thèmes autour desquels nous allons chercher à tourner, si tu en es d&#8217;accord : — le dehors ; — la vitesse ; — le silence ; — le fantôme ;  thèmes simples, essentiels.</strong></p>
<p>SC_ Ok.</p>
<p><strong>HS_ Ce roman raconte l&#8217;histoire d&#8217;un jeune homme, Anton, qui ne parvient pas à rester en place ; marginal en société, il n&#8217;a qu&#8217;une passion : rouler la nuit, sur les routes des Vosges, à travers les forêts, dans les virages. Sa moto est une Triumph et il l&#8217;a baptisée L&#8217;Elégante. Il a une petite amie, Leen, qui semble aussi amoureuse d&#8217;Anton qu&#8217;elle est jalouse de l&#8217;Elégante. Le dehors est ce qui permet à la fois de décrire des paysages, bien entendu, mais aussi le sentiment d&#8217;Anton, prisonnier de sa vie, prisonnier de cette vie-là, et en quête d&#8217;absolu. Paradoxalement, harnaché comme motard, le voilà dehors prisonnier de son armure, dans son casque, derrière sa visière, lui-même enfermé dans le dehors. Alors perçons l&#8217;abcès tout de suite : ce n&#8217;est pas un livre sur la moto, tu le répètes à l&#8217;envi&#8230;</strong></p>
<p>SC_ La moto a été un prétexte. Pour écrire sur la vitesse, entre autres choses. Le thème était rébarbatif pour un certain nombre de lecteurs. On m&#8217;a dit, dans quelques librairies, le blocage des lecteurs qui reposent le livre quand on leur dit qu&#8217;il s&#8217;agit de motos et de motards. Le thème est réfrigérant. Et c&#8217;est très singulier, ce rejet, car on n&#8217;a pas besoin d&#8217;aimer ou de ne pas aimer un thème pour lire un livre (ni de connaître la boxe pour lire <em>Le Colosse d’argile</em> de Philippe Fusaro ; ou la pêche pour <em>Le vieil homme et la mer</em>&#8230;) Passons. La moto, c’est mal.</p>
<p>Autre chose bizarre : pour ne pas écrire trop de bêtises, je me suis beaucoup renseigné, j&#8217;ai lu de nombreuses revues de motos, je suis allé sur les forums de motards sur le net, j’ai choisi l’Elégante comme si j’allais l’acheter pour de vrai ; et pourtant j&#8217;ai eu très peu de retours de motards sur le livre ; et parmi ces retours certains étaient négatifs ! La moto c&#8217;est un truc sérieux, m’a-t-on dit. On ne fait pas n&#8217;importe quoi avec. Nous les motards, on est des gens sérieux. On est prudents, etc. Pourtant, il suffit d&#8217;aller sur le net pour repérer très vite les tarés de la vitesse et ce qu’ils font avec des machines qui vont toujours un peu plus vite. </p>
<p>En même temps je n&#8217;ai pas de regret car en me plaçant dans l&#8217;univers d’un motard, j&#8217;ai trouvé et travaillé ce que je cherchais : une certaine représentation de l’extérieur, donc du paysage. Le paysage est omniprésent et du coup, le livre dépasse les aspects un peu idiots dont on vient de parler.  C&#8217;est vrai, les motos ça fait du bruit, ça pue, c&#8217;est moche&#8230; mais les motards sont aussi des gens des grands espaces. Tout ce que veut mon personnage, Anton, c&#8217;est sortir de la ville, du brouhaha social. Et dehors c&#8217;est enfin le Far West. La nuit, la vitesse pure, la solitude. Il va prendre le « chemin des crêtes », la Ligne bleue des Vosges — qui est aux dires de beaucoup l&#8217;une des plus belles routes du monde ! Et le paysage défile : la difficulté de décrire tout ça s&#8217;est alors présentée. Je ne pouvais pas décrire l&#8217;espace dans la vitesse, il me fallait donc donner la sensation de la vitesse pour tenter d’obtenir la sensation du paysage. La description est assez rapide, lapidaire. Prends l&#8217;exemple de la forêt : il fallait rendre l&#8217;impression qu&#8217;elle était partout autour (d&#8217;Anton, du lecteur) sans se permettre de freiner le récit.</p>
<p>Pour le personnage comme pour toi et moi, qui venons de la campagne, le paysage a toujours un sens. La montagne, la foret ou la mer, ce sont de vrais personnages. Dans la partie des Vosges où j’ai posé mon histoire, la désertification va avec le paysage. Des villages déserts avec des chats pelés et des routes qui rejoignent d’autres routes&#8230;</p>
<p><strong>HS_ On peut se demander alors si ce personnage est un signe avant-coureur de la civilisation, un pionnier, ou si au contraire, c&#8217;est simplement un marginal.</strong></p>
<p>SC_ Un pionnier marginal, bien sûr. L’inverse m’ennuie profondément. Un livre accompagne toujours un ou plusieurs autres livres. Derrière <em>Carénage</em>, il y a, entre autres, <em>De si jolis chevaux</em>, de Cormack Mc Carthy. Une sorte de faux Western où l’espace est tour à tour synonyme de souffrance ou de délivrance. Et des mômes qui fuient on ne sait trop quoi pour se rendre on ne sait trop où. Bon, les chevaux, c’était fait et bien fait. Il fallait donc trouver autre chose. De si jolies motos, mettons. La difficulté était alors de gommer les descriptions trop explicites au centaure, par exemple, parce qu&#8217;après on tombe vite dans le cliché. J&#8217;ai dû enlever au maximum les métaphores équestres. Le poor lonesome cow-boy, mutique sur sa monture, dans de grands paysages, c&#8217;était le pire des clichés !</p>
<p>Et chaque chose devient facilement un cliché si on ne se méfie pas. Les grandes étendues, le centaure, la mécanique, la mort de la moto (un peu comme dans <em>Christine</em>), le type à poil sous son blouson de cuir noir&#8230; mais je recherchais cette limite et quitte à m’en servir, j&#8217;ai tenté de jouer avec les clichés mais juste en les effleurant, comme s’ils me brûlaient les doigts&#8230; Peut-être n&#8217;ai je pas assez de recul pour ne pas voir qu&#8217;en réalité le livre est réellement truffé de clichés !</p>
<p>Et comment faire ? J&#8217;ai un personnage qui part seul toutes les nuits sur sa moto dans les forêts vosgiennes. J’ai tenté l’usage d&#8217;un langage poétique, comme un contraste avec le cuir et le tatouage, et j’ai recherché ici et là la précision d’un lexique purement mécanique, pour crédibiliser mon personnage et permettre de contrebalancer la métaphore équestre. A chaque fois je devais mélanger les ingrédients avec parcimonie, ça n’allait pas de soi. Autant chercher à rendre poétique un atelier de mécanique.</p>
<p><strong>HS_ Un personnage qui ne fait pas cliché, qui est très beau et très important dans le livre, bien entendu, c&#8217;est Leen.</strong></p>
<p>SC_ Leen représente vraiment un personnage-type de lycée. Une fille jolie, un peu romantique, un peu frimeuse, un peu seule aussi, qui va s&#8217;enticher du gars le moins accessible, le plus ténébreux, peut-être le plus dangereux parce que son rêve est une lubie. Une obsession. Celui que les autres filles n’auront pas, dit-elle. Mais c’est un piège qui se referme peu à peu sur elle et son seul désir, au fond, c’est d&#8217;avoir un mec « normal » à la maison. Quelqu&#8217;un qui veille sur elle. Mais Anton est impropre à cette vie-là. Et il s&#8217;enfuit la nuit sur sa bécane plutôt que de rester avec elle. </p>
<p>Ce qui me plaît dans cette idée-là, c’est ce qui fait la difficulté de vivre une passion, quelle qu’elle soit. Ce qui rend certaines personnes attirantes, ce qui les distingue des autres, c’est également ce qui les isole le plus. En cela, je trouve qu’il y a beaucoup de points communs entre un motard, un peintre, un boxeur, un musicien, un joueur d’échecs, un collectionneur de timbres ou&#8230; un écrivain.</p>
<p>D’un côté c’est chic que ton nom se retrouve sur la couverture d’un livre, mais d&#8217;un autre côté on doit supporter tes humeurs changeantes ou que tu écrives chaque jour jusqu&#8217;à cinq heures du matin&#8230; l’heure qu’Anton choisit pour sortir, précisément.</p>
<p><strong>HS_ Tu ferais un rapprochement entre Anton et Sylvain Coher ?</strong></p>
<p>SC_ Oui et non. Anton a un courage que je n’ai pas. C’est un jusqu’au-boutiste. Il y a des écrivains très ordonnés qui peuvent écrire tant d&#8217;heures par jour, un peu comme des artisans. Pour moi c’est compliqué. J’ai toujours peur de m’y mettre. Je retarde comme je peux. Je suis dans la lune. J’attends que ça vienne. Parfois je ne fais que ça et puis j&#8217;ai de longues périodes où je n&#8217;écris pas ; j&#8217;ai besoin de bouger tout le temps et je dois occuper mes mains, donc je fais des trucs plus manuels avec une truelle et du ciment par exemple. Ce qui pourrait faire une ressemblance, c’est le fait que j’écrive la nuit, lorsque tout le monde dort. Lorsque plus rien ne peut me distraire, pas même sur Facebook&#8230; </p>
<p><br ><center><iframe width="420" height="315" src="http://www.youtube.com/embed/SdCJRqH_IqU" frameborder="0" allowfullscreen></iframe></center><br ></p>
<p><strong>HS_ Pour revenir aux motards, si c&#8217;est une caste, elle semble très solidaire, et très codifiée, un peu comme les geeks.</strong></p>
<p>SC_ Je ne sais pas exactement ce que sont les geeks. Mais comme pour toutes les castes, ceux qui en font partie la prennent toujours très au sérieux. La moto dit quelque chose du monde et de l&#8217;homme aussi. Il y a tout un code effectivement, parfois romantique, souvent symbolique. Un lexique, des proverbes, des revues, un réseau. Mais le motard est plus isolé aujourd&#8217;hui. La route est nettement plus policée, et surtout la représentation de l’évasion telle que la société la fantasme se retrouve davantage – pour la jeunesse notamment – dans l’usage des nouvelles technologies. Le motard me semble d’un autre temps, et je ne pense pas qu’il représente encore ce qu’il a pu représenter autrefois. Beaucoup de papys bien tranquilles ont une Harley briquée à la brosse à dent dans leur garage et dans les villes le scooter est roi pour le simple déplacement. Les valeurs un peu old-school du motard ne sont plus dans l’air du temps. Là je parle du loup solitaire, d&#8217;<em>Easy rider</em>&#8230; C’est pour ça que j’ai choisi une moto de vitesse : c&#8217;était le motard idéal, le dernier chevalier errant, celui qui accepte à regret de prendre un passager [Leen, qualifiée de passagère], car il sait que ça nuira à ses performances. </p>
<p><strong>HS_ C&#8217;est pourtant une “vraie” histoire d&#8217;amour&#8230;</strong></p>
<p>SC_ A l&#8217;emporte-pièce oui, mais quand même, faut bien l’avouer, c&#8217;est une histoire d&#8217;amour. Mais une histoire d&#8217;amour à trois où L&#8217;Elégante s&#8217;interpose entre Leen et Anton. Une relation anthropomorphique &#8211; comme dans <em>Christine</em>, encore, où la voiture est assimilée à une femme. </p>
<p>L’amour vient en plus. Ce qui m&#8217;a intéressé, formellement, c&#8217;est d&#8217;écrire sur la vitesse. Dans un monde qui célèbre la vitesse et qui toujours va plus vite, on bride de plus en plus ce qui roule ; la vitesse, magnifiée dans les années 70, est aujourd&#8217;hui un enjeu sociétal de sécurité. On ne verrait plus un film comme <em>Un rendez-vous</em> (1976), de Claude Lelouche, qui roule à tout allure avec sa voiture personnelle et sans doublage ni autorisations dans un Paris endormi&#8230;</p>
<p>Dans ces mêmes années, la jeunesse (les garçons notamment) avait un amour immodéré pour la chose mécanique ; on démontait les brêles, on les remontait à coups de marteau et avec trois cassées on vous en faisait une qui roule. Aujourd&#8217;hui, pour les jeunes, c&#8217;est super ringard. Les jeunes aujourd&#8217;hui ont plein de trucs à faire à l&#8217;intérieur de la maison. Les parents savent bien qu&#8217;il est vraiment difficile de mettre un ado dehors ! A l&#8217;époque (et pour Anton encore, et quelques autres sans doute), il n&#8217;y avait qu&#8217;une chose qui vous attirait : c&#8217;était aller dehors. Loin. Vite.</p>
<p>En Lorraine, comme dans nombre de campagnes françaises, c’est à dire loin des grandes villes, il n&#8217;y a toujours rien à faire (pas plus que dans les 70&#8242;s, du reste). C&#8217;est un peu <em>La vie de Jésus</em> (le très beau film de Bruno Dumont) au quotidien. </p>
<p>Anton joue bien aux jeux-vidéos, comme un jeune adulte d’aujourd&#8217;hui, mais je n&#8217;ai pas trop poussé de ce côté-là : il n&#8217;y joue que pour se rappeler son jouet grandeur nature. Il a un travail, un pensum pour passer le temps et il trépigne au bureau en n&#8217;attendant que le moment, juste avant que le monde ne s&#8217;éveille, où il va pouvoir chevaucher l&#8217;Elégante et rouler à toutes berzingues sur les routes des Vosges. C’est peut-être ce que je lui envie le plus !</p>
<p>Il n&#8217;y a que a que ça qui l&#8217;apaise, qui l&#8217;attire et le maintient en vie. C’est sa véritable passion. Et bien qu&#8217;étant avec Leen (ce qu&#8217;il accepte volontiers) et quoi qu’elle fasse pour le séduire ou le retenir, elle passera toujours après l’Elégante. </p>
<p><strong>HS_ Tu parles de la campagne. Là aussi c&#8217;est un espace singulier, une échappatoire, un espace pratiquement vierge (je veux dire l&#8217;histoire n&#8217;aurait aucun sens si les virées étaient urbaines). Cet espace est fait pour le dehors, si j&#8217;ose dire. Et ce dehors est animé, vivant, il est plein de mouvements de bêtes, des chasses, des obstacles (des entraves) qui a tout instant peuvent survenir. C&#8217;est le dehors qui pulse&#8230;</strong></p>
<p>SC_ J&#8217;oscille toute l’année entre mon bord de mer et Paris. Mais dès que j&#8217;en ai l&#8217;occasion, je retrouve la campagne. Le ciel, le vrai silence, la véritable nuit.</p>
<p>La nuit, c&#8217;est là que le dehors est le plus vrai. On ne peut le connaître qu&#8217;à la campagne, dans le vide apparent de la campagne. La respiration de la nuit, la lumière d’un bout de lune, le noir tout autour, les bruits de la nuit. C&#8217;est tout un univers fantastique qui me fascine, qui ravive les peurs d&#8217;enfants, celles des contes d&#8217;enfants. Les loups sont toujours dans les campagnes&#8230;</p>
<p>Un autre sentiment dans la nuit et le dehors, c&#8217;est d&#8217;avoir tous les sens aux aguets. J&#8217;adore rôder la nuit et me promener dans le noir  — il faut imaginer des habitations sans aucune lumières extérieures sinon la lune ou les étoiles. Au bout de quelques années pourtant, tu finis par prendre un chien même si tu n’aimes pas ça, juste pour justifier de te retrouver comme ça : seul, dehors, la nuit. Et ta présence dehors, nuitamment, n&#8217;est pas toujours appréciée. </p>
<p>Dans ces conditions, on touche aux limites de ce monde, on est dans un entre-deux entre la fiction et le réel. Tout peut se passer. Tout peut arriver, tandis qu’il ne se passe jamais rien. La campagne est ce vide où tout est toujours envisageable.</p>
<p><br ><center><iframe width="420" height="315" src="http://www.youtube.com/embed/rQwVVH9YbcI" frameborder="0" allowfullscreen></iframe></center><br ></p>
<p><strong>HS_ J&#8217;insiste sur le dehors, car tu viens de dire que tout peut se passer dans ces conditions ; précisément : ne peut-on pas voir dans la nuit, dans le dehors béant un espace particulièrement riche et particulièrement ouvert à la fiction : un lieu, d&#8217;où surgissent les loups, les monstres, les histoires qui font peur, les ogres, bref tout le fondamental de la narration, la littérature même ?</strong></p>
<p>SC_ Dans le roman, il y a répétition d&#8217;une seule et même nuit. Dans cette unique nuit (comme l&#8217;attestent les statuts Facebook de la Passagère) la narration fait revivre (via le rêve ou la mémoire) plusieurs nuits, toutes les autres nuits. Alors oui, cet espace de la nuit coïncide avec l&#8217;espace narratif. Quand le personnage s&#8217;arrête, avec la nuit (quand la nuit et Anton s&#8217;arrêtent) c&#8217;est un arrêt définitif. Mais en tout et pour tout, le livre débute deux heures avant l&#8217;accident et sa lecture dure environ deux heures. Il y a une correspondance entre le temps de la narration et le temps de la lecture. L’espace central, c’est celui du rêve ou du souvenir.</p>
<p>La nuit c&#8217;est également le temps du sommeil. Leen, qui ne dort pas, envoie ses posts régulièrement sur FB. Elle imagine le pire, elle sait qu&#8217;il adviendra. Le temps du sommeil c&#8217;est celui de la terreur de l&#8217;accident, pour ce motard comme pour l’automobiliste ou le simple piéton. C&#8217;est là aussi que s&#8217;ouvrent les portes des limbes, les morts, les bêtes, les monstres et les fantômes que nous côtoyons.</p>
<p>C&#8217;est le temps figé « entre le pont et de l&#8217;eau ». Cette temporalité du curé d&#8217;Ars (1786-1859) qui est une magnifique suspension. Questionné par le parent d’un chrétien qui venait de se suicider, le Saint Curé dit : « Entre le pont et l’eau, il a eu le temps de se tourner vers la miséricorde de Dieu ». J’adore cette phrase ! Elle était prête à l’emploi ; il suffisait simplement de virer la « miséricorde de Dieu », qui gâchait un peu la fête. Et le tour était joué.</p>
<p>Reste cette idée de temps suspendu, comme une chance de plus. Ceux qui ont déjà eu un accident de voiture me comprendront. Entre le blocage des roues et l&#8217;impact, il peut n’y avoir que cent mètres et quelques secondes, quelques secondes à peine et pourtant ce temps minuscule vous semble infini. Quelque chose s&#8217;ouvre ici, d&#8217;essentiel. C&#8217;est ce moment-là qui m&#8217;a intéressé, c&#8217;est aussi le moment de l’irrémédiable et de ce que l’on nomme idiotement « les comportements à risque », pour les ados. Ce moment où tu vas te faire du mal pour chercher du mieux, c&#8217;est un temps subitement très différent, à la fois très court et très long.</p>
<p>Cela m&#8217;évoque également la verticalité de la chute. La vitesse est  représentée comme ça, entre le pont et l&#8217;eau : comme une bille jetée d&#8217;un pont. En voiture, la vitesse est nettement une sensation horizontale. En moto, à cause de la proximité du dehors et de la vitesse, du risque encouru, c&#8217;est plus évidemment une chute. La moto est un sport vertical.</p>
<p>Tu connais <em>Hors saison</em> [qui reparaît chez Babel], c&#8217;est le premier livre que j&#8217;ai écrit et c’est celui qui est le plus proche de celui-ci. Ces deux livres se répondent à presque vingt ans d’intervalle, et pour moi ce sont des faux jumeaux. Dans <em>Hors saison</em>, le personnage central, Solenn, est une jeune fille morte qui n&#8217;arrive pas à tomber, ni à renaître. Un autre personnage, presque identique, à la frange près, vit ainsi avec le fantôme de Solenn, dans cet espace-temps de la suspension. C&#8217;est le revers de l&#8217;histoire d&#8217;Anton. Solenn peut revenir, mais à l&#8217;envers. Quand tu es entre le pont et l&#8217;eau, tu es dans cette immédiate éternité.</p>
<p><strong>HS_ Un motif narratif récurrent, c&#8217;est l&#8217;hirondelle, qui représente à la fois la vitesse, mais aussi, je trouve, des oiseaux qui reviennent, qui reviennent toujours au nid. Est-ce qu&#8217;Anton ne tourne pas un peu en rond ? De plus l&#8217;hirondelle indique le présage chez les Anciens&#8230;</strong></p>
<p>Dans <em>Hors saison</em> toujours, il y avait une mallette&#8230; on ne sait pas, on ne saura jamais ce qu&#8217;elle contenait. Et ici l’hirondelle est une sorte de mallette un peu mystérieuse. C’est un ingrédient de roman policier, ni plus ni moins. C&#8217;est aussi un vrai moteur d&#8217;écriture, pour moi, ce mélange des genres. L&#8217;entre-genre, mettons. C&#8217;est aussi très stimulant pour la lecture, ce fameux « présage » (bon ou mauvais). Le cerveau est toujours stimulé par des interrogations, quelles qu’elles soient. Et les hirondelles, dans <em>Carénage</em>, ce sont également les deux frères ennemis (Anton et Arman), mais c&#8217;est vraiment la plus simple explication. Personnellement, je préfère l’idée d’un oiseau mort qui serait transmis des mains d&#8217;un fantôme aux mains du mourant. Puisqu’on ne sait pas ce qui est réel, vécu ou pas.</p>
<p>Et puis je n’aime pas tout expliquer. Et je ne dispose pas non plus de toutes les solutions, souvent parce que j’ai la flemme de me poser des questions sur les pourquoi et les comment de l’histoire. Par dessus tout, je crois à ce que dit Bernard Shaw à la fin de son <em>Pygmalion</em> : pourquoi vous faudrait-il une fin, une explication, etc. Mon livre se termine simplement sur la victoire de Leen. C&#8217;est elle qui gagne à la fin. Pour l’amour, contre la machine, presque malgré-elle (ce dernier point reste une hypothèse). C&#8217;est elle qui leur survit, à tous les deux. C&#8217;est elle qui obtient Anton. Anton mort mais Anton quand même. Et c’est Leen qui triomphe enfin, sans mauvais jeu de mot, bien sûr.</p>
<p><strong>HS_ Au point qu&#8217;on peut se demander si Anton n&#8217;est pas déjà mort — dès le début du récit.</strong></p>
<p>SC_ C&#8217;est tout à fait possible.</p>
<p>Au départ, tout ceci ne prenait que trois lignes. Le propos du livre c’est d’abord un banal accident. L&#8217;histoire n&#8217;est que l&#8217;histoire d&#8217;un accident d&#8217;un jeune à moto, comme on en lit dans tous les journaux à longueur d&#8217;années. Le reste n&#8217;est que bricolage et fantasmes déraisonnables. Le reste est écriture, littérature qui s&#8217;agrège et qui fait apparaître des fantômes et des monstres. </p>
<p>Ce qui fait que je n&#8217;éprouve aucune gêne à dire que mon héros meurt à la fin, ou qu&#8217;il est déjà mort dans le livre. A quoi bon le cacher ?</p>
<p>Il y a les traces, évoquées au début : on peut tout à fait imaginer que Leen vit avec Arman et avec le souvenir d&#8217;Anton. Elle le poursuit, le désire, comme si tout était irréel.</p>
<p><center><br ><br />
<iframe width="420" height="315" src="http://www.youtube.com/embed/5hycEG1PkjA" frameborder="0" allowfullscreen></iframe></center><br ></p>
<p><strong>HS_ C&#8217;est le caractère taiseux d&#8217;Anton qui frappe également, comme si ce dehors auquel il se voue, sauvage, vierge, n&#8217;était pas communicable, ne souffrait aucun mot — silence que pourtant il t&#8217;a fallu rendre. Je me demandais aussi si ce silence n&#8217;était pas celui du fantôme qu&#8217;il peut être ou de la machine qu&#8217;il aspire à devenir.</strong></p>
<p>SC_ J&#8217;avais simplement envie d&#8217;un personnage silencieux. C&#8217;était un tout petit défi personnel, d’opposer un personnage silencieux à une prose plutôt bavarde et poétique. Car mon écriture peut facilement devenir bavarde ! Et d&#8217;autre part il y a la difficulté pour moi d’écrire des dialogues trop poussés. Anton devait être silencieux et cela me permettait également d&#8217;aller plus sur les descriptions, de me focaliser sur la vitesse et le paysage, etc. Et puis le silence collait effectivement à l&#8217;étendue, aux paysages et à la nuit.</p>
<p>Dans l&#8217;écriture, dans la littérature, je me sens proche du baroque, voire du kitsch et bien moins du factuel. Je choisis les thèmes et les formules comme on chine dans un grand marché aux puces. L&#8217;hirondelle, la moto, je suis simplement allé les chercher au pied de chez moi, lorsque j’habitais en Lorraine. </p>
<p>J&#8217;ai longuement hésité sur le monologue intérieur. Est-ce qu&#8217;Anton devait être le narrateur ? Ce n&#8217;était pas possible. Son « imaginaire » me semblait plus fade que celui de Leen, quelque part, mais je n’avais pas non plus envie que celle-ci porte à elle seule tout le récit. Du coup, j’ai choisi d’écrire du ciel (la formule est de Michon, je crois), c’est à dire de nulle part et de partout à la fois, et la voix qui porte le récit est autant celle d’Anton que celle de Leen. (Ni vu ni connu&#8230;)</p>
<p><br ><a href="http://hors-sol.net/revue/wp-content/uploads/2012/01/claro_coher_2.jpg" rel="lightbox[1025]"><img src="http://hors-sol.net/revue/wp-content/uploads/2012/01/claro_coher_2.jpg" alt="" title="claro_coher_2" width="449" height="800" class="aligncenter size-full wp-image-1044" /></a><br ></p>
<p><strong>HS_  Tu parles d&#8217;<em>entregenre</em> : est-ce que tu es influencé par d&#8217;autres genres, justement, que le récit ou le roman typiques ?</strong></p>
<p>SC_ Je lis principalement de la poésie contemporaine, le roman m&#8217;ennuie souvent, son piétinement, ses émois qui sont rarement les miens&#8230; (Il y a quand même d’énormes exceptions, hein !) Je lis aussi des polars, du roman noir. Ce qui m&#8217;intéresse c’est la rencontre, les montages&#8230; Ce fameux « entregenre », pour moi, c’est lorsque la poésie fait naître mille histoires et lorsque le roman se met à faire sonner ses phrases comme s’il s’agissait d’un instrument. La première fois que j’ai lu Faulkner j’avais des frissons sur les bras, tu vois ? C’est l’idéal absolu, le frisson : c’est ce que je cherche à chaque page dans mes lectures. La poésie produit du désordre, et le roman, lui, en revanche, ordonne. (Il y avait une vidéo d&#8217;Oliver Rohe, sur le net, où il exprimait cela très bien.) Mon petit rêve à moi, c&#8217;est de réussir à mettre du désordre dans un roman apparemment bien rangé. C’est loin d’être évident. Mais ça permet d’écrire encore.</p>
<p><strong>HS_ Parlons vitesse, justement. C&#8217;est un thème du livre, à l&#8217;intérieur du livre, mais c&#8217;est aussi sa lecture, qui est brève.</strong></p>
<p>C&#8217;est le besoin de vitesse propre à notre monde. Nous sommes en 2011, et on va vite. La littérature qui piétine à longueur de pages, ça m&#8217;emmerde assez vite. J&#8217;ai également besoin que ça aille vite. Des gens m’ont dit : &laquo;&nbsp;Je l&#8217;ai lu en trois heures, Carénage&nbsp;&raquo;. Ça me convient, y compris pour ce qu&#8217;on a dit auparavant du temps de la narration et de la lecture. Et tant mieux si on saute quelques lignes.</p>
<p><strong>HS_ Ça m&#8217;évoque la fin du chœur des habitants et l&#8217;excellent et final « finissez d&#8217;entrer ».</strong></p>
<p>Pour le chœur, j&#8217;ai menée une petite recherche sur le patois lorrain, et sur les dictons que j’ai pu trouver. « La clef dont on se sert est toujours celle qui brille », c’est vraiment magnifique, non ? J&#8217;avais besoin à cet endroit d&#8217;une espèce de sagesse un peu déconnectée. Un truc à la fois compréhensible et décalé, sans pour autant jouer à l’imitateur rural, ce dont je ne serais pas capable.</p>
<p>Pour moi la clef du livre est dans cette idée : qu&#8217;est-ce qu&#8217;un comportement à risque ? C&#8217;est devenu un leitmotiv ces dix dernières années, alors même que l&#8217;objet de transgression s&#8217;est déplacé. Les jeunes et leurs fameux comportements à risque, qui te font penser que si tu donnes une cuiller à un jeune, il finira bien par se la planter dans l’œil ! Avant c&#8217;était la bagnole et ses accidents, puis ça a été le SIDA et les pratiques sexuelles que la bonne morale conspue. Depuis quelques années c&#8217;est devenu internet et aujourd&#8217;hui ça devient la peur de manger du bisphénol ou des antibiotiques. Anton veut juste vivre un peu plus, frôler la limite, cette fameuse limite qu&#8217;il ne faut jamais franchir&#8230; Et ce faisant il accepte l&#8217;idée de la mort brutale, de l&#8217;accident. Oui, ça peut mal tourner. C&#8217;est dans ce frisson même de la limite qu&#8217;il prend du plaisir, et c&#8217;est presque un plaisir amoureux, très intense. Personnellement, j’arrive à comprendre ça.</p>
<p>Avant l&#8217;accident, juste avant l&#8217;accident, il exagère. Il va trop loin (et il le sait) non pas forcément pour mourir, simplement pour aller plus loin, pour voir toujours plus loin. Voilà Anton : c&#8217;est un comportement à risque ambulant. Pour se dépasser, il doit toujours trouver un plaisir supérieur au précédent. Comme un banal actionnaire d’entreprise, finalement : toujours un peu plus, quitte à tout casser&#8230;</p>
<p><strong>HS_ Se réaliser ?</strong></p>
<p>SC_ En un sens, oui. Vivre plus. Travailler moins. Ce qui terrifie Anton c&#8217;est la solution, le bonheur qu&#8217;on lui propose c’est pire qu’une pierre tombale. Cela ne lui convient pas du tout. On peut le comprendre. Le bureau dans lequel je l’ai cruellement mis, auprès de cette Madame Edward qu’il me semble avoir croisé tant de fois, je n’en voudrais pas non plus&#8230;</p>
<p><center><br ><iframe width="420" height="315" src="http://www.youtube.com/embed/aYmEp3QhrKs" frameborder="0" allowfullscreen></iframe></center><br ></p>
<p><strong>HS_ Pourtant dans la scène finale, le personnage principal est bien Leen ?</strong></p>
<p>SC_ La scène d’amour a été la plus difficile à écrire, non pour ce qui est du propos ou de la langue, mais pour l’impossible justesse des mots. Il fallait que ce soit ni vulgaire, ni macabre. Pour Leen, Anton n&#8217;est pas complètement mort, il est juste un peu moins vivant&#8230; Alors que ce type n’aura vécu que pour sa moto, cette fille qui l&#8217;aime va finalement le modeler pour elle-même, dans une scène d&#8217;amour qui est une révélation, l’épiphanie. C&#8217;est aussi une scène d’amour initiale, comme une première fois : il est gauche, elle le guide. C&#8217;est lent, laborieux mais doux. Du moins je l’espère pour eux&#8230;</p>
<p><strong>HS_ Je répète souvent que ce qui importe dans l&#8217;écriture c&#8217;est l&#8217;entre-deux. J&#8217;ai été très content quand tu as parlé d&#8217;<em>entregenre</em> (on a ses petits orgueils). Cette scène d&#8217;amour marque pour moi l&#8217;investissement d&#8217;un espace pure-fiction que généralement on ne veut pas affronter, cette partie de réel qui nous échappe toujours. Et que le roman doit justement aller chercher, visiter, habiter, occuper.</strong></p>
<p>SC_ La scène de l&#8217;accident se devait d&#8217;être bien avant la fin, elle ne pouvait pas conclure le livre. Le lecteur ingénu ou pressé n&#8217;attend qu’une scène romanesque d&#8217;accident, avec la mort, avec la souffrance, etc. Or j&#8217;avais besoin d&#8217;une scène finale qui déplace l&#8217;intérêt du livre vers cet entre-deux, et j&#8217;ai imaginé cette scène inespérée. Une scène d&#8217;amour finale. J&#8217;ai bien essayé de la déplacer, la scène de l&#8217;accident, mais cette scène d&#8217;amour était comme coupée, isolée et perdait tout son caractère&#8230; d&#8217;irradiation. C&#8217;est la raison pour laquelle le chœur des villageois se trouve au milieu, c’est lui qui fait l&#8217;articulation entre les autres scènes, celle de la mort, celle de l&#8217;amour. </p>
<p>En février dernier, j’ai essayé (le livre a été imprimé en mai !) d&#8217;écrire d&#8217;autres fins sur les épreuves. En vain. Pourtant j&#8217;aime bien les constructions symétriques dans les chapitres et ici le dernier est très court. Tant pis. Au moins, comme ça je dispose de plein de fins qui ne fonctionnent pas. Et seule cette construction “marchait” selon moi.</p>
<p><strong>HS_ Une question sur les œuvres dont il est question dans le livre : les films ; on a parlé de <em>Christine</em> et de Stephen King, de <em>Duel</em>, <em>Easy Rider</em>, etc. </strong></p>
<p>SC_ J&#8217;ai sciemment évacué d&#8217;entrée toutes ces références en les citant, pour passer à autre chose&#8230; alors passons à autre chose !</p>
<p><strong>HS_ Pourtant il y a un livre et un film dont on ne trouve pas trace&#8230;</strong></p>
<p>SC_ Tu ne vas pas me sortir <em>Crash</em> ?</p>
<p><strong>HS_ Eh bien&#8230; justement, si, où est <em>Crash</em> ?</strong></p>
<p>SC_ Tu peux chercher, il n&#8217;y est pas. Et je n’aime ni le livre ni le film. Si je pouvais me permettre d’être complaisant par rapport à l&#8217;imaginaire du danger, de la vitesse et de la mécanique, je ne voulais aucune complaisance par rapport à la mort elle-même. Leen est une véritable amoureuse et Anton est un vrai motard. Il est équipé comme pour un voyage en jet et il a une hyper perception du danger. Il a intégré l&#8217;idée de la mort comme son armure de motard. Mais il ne nourrit aucun idéal macabre du tout. Il est dans le défi. Il est très conscient du jeu dangereux auquel il joue (et il joue souvent, comme on le voit avec la scène de la roulette russe). On peut le voir comme un fantôme, on peut virer sur le fantastique ou l&#8217;étrange si on veut. Mais pas sur le macabre, comme <em>Crash</em>. Ça ne m&#8217;intéressait pas. Il faut vivre avec la conscience du risque, pas simplement la complaisance de le savoir là.</p>
<p>&#8230;/&#8230;</p>
<blockquote><p>Après que le soleil eut fini de balayer le square, nous nous sommes levés ; satisfaits de cet échange. En retournant vers le métro, je me suis soudain rappelé d&#8217;une question que j&#8217;aurais voulu lui poser.
</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p><strong>HS_ Ah, et une musique, une musique qui t&#8217;a accompagné dans ce livre. J&#8217;imagine pas <em>Born to be wild</em> ou <em>Highway 61</em> ?</strong></p>
<p>SC_ Tu ne le diras pas aux lecteurs d&#8217;<em>HS</em>, n&#8217;est-ce pas ?</p>
<p><strong>HS_ Bien sûr que non.</strong></p>
<p>SC_ La jeune fille et la mort.</p>
<p>_HS.</p>
<p><br ><center><iframe width="420" height="315" src="http://www.youtube.com/embed/gW57vTzNCGg" frameborder="0" allowfullscreen></iframe></center><br ></p>
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		<title>Pascal Quignard</title>
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		<pubDate>Tue, 17 Jan 2012 23:01:29 +0000</pubDate>
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		<title>Victor Martinez • La langue est sans pourquoi : avènement de la couleur chez du Bouchet</title>
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		<pubDate>Mon, 12 Dec 2011 18:06:22 +0000</pubDate>
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<p>&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;dans la substance de la couleur
&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;il n’y a pas de couleur</p>
<p align="right">(Carnet 2)</p>

<p></p>
<p>Nous connaissons le titre d’Angélus Silésius, La Rose est sans pourquoi, qui est une réflexion sur la conception du langage et de la réalité. Si « la rose est sans pourquoi », c’est parce que, pour Silésius, la réalité n’a pas de signe, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><br ></p>
<blockquote><p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;dans la substance de la couleur<br />
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;il n’y a pas de couleur</p>
<p align="right">(<em>Carnet</em> 2)</p>
</blockquote>
<p><br ></p>
<p>Nous connaissons le titre d’Angélus Silésius, <em>La Rose est sans pourquoi</em>, qui est une réflexion sur la conception du langage et de la réalité. Si « la rose est sans pourquoi », c’est parce que, pour Silésius, la réalité n’a pas de signe, qu’elle est sans détermination dans une objectité dont la nomination serait dépositaire. Cette idée peut se retrouver intacte dans des problématiques esthétiques XXème siècle, autant en Occident qu’en Orient. Claudel ouvre ainsi <em>Cent phrases pour éventails</em> : « Tu  m’appelles la Rose / dit la Rose / mais si tu savais / mon vrai nom / je m’effeuillerais / aussitôt ». Or, la seconde « phrase » de <em>Cent phrases pour un éventail</em> a trait, de manière non indifférente, à la couleur : « Au cœur / de la pivoine blanche / ce n’est pas une couleur / mais le souvenir d’une / couleur (…) ». C’est ainsi, assez naturellement, que l’on se souvient de « L’art poétique » de Verlaine, qui écrit, prenant ses distances avec la couleur en tant que coloris : « Pas la couleur, rien que la nuance ». Il faut que la couleur, comme la rose ou la langue, soient « sans pourquoi ».</p>
<p>La couleur, que l’on a assimilé très naturellement avec l’éloquence ou la rhétorique, se doit paradoxalement d’être « muette » ou « invisible » pour qu’elle fournisse sa valeur intacte, à l’écart, précisément, du signe ou de la catégorie. A l’écart des catégories de la perception ou de l’entendement se situerait une dimension de la réalité, ou du monde, qui détiendrait précisément ce qui dans le monde fait réalité et n’est pas recouvrable par l’appareil logico-grammatical de formalisation de l’expérience. Une sorte d’expérience d’en dehors les catégories de l’expérience aurait lieu dans une dimension esthétique, qui n’est pas simplement une dimension <em>aisthésique</em> ou de sensation. </p>
<p>L’avènement de la couleur dans l’œuvre d’André du Bouchet s’inscrit dans cette problématique générale. Un détour par la théorie du sensible est préalablement nécessaire.</p>
<p><br ></p>
<h3>Théorie du sensible</h3>
<p>La question posée est double :</p>
<p>1. Pour l’écrivain ou l’artiste, comment dire ce qui n’appartient pas à une catégorie et n’a pas de signe (la réalité, la couleur, le sentiment, ce qui n’est pas assignable dans une langue positive) ?</p>
<p>2. Pour les analystes que nous sommes, comment décrire ce qui précisément ne doit pas pouvoir se saisir objectivement, selon des catégories analytiques fermes ? </p>
<p>La problématique est classique et revient à se demander comment échapper au double écueil de l’objectivisme des sémiotiques positives et du subjectivisme des impressionnismes rhétoriques. Ce questionnement poursuit la question littéraire et artistique depuis ses origines. Elle croise, au XXème siècle, les réflexions sur le sensible et la perception. </p>
<p>Dès qu’on parle de la notion de « sensible », on pense, du moins historiquement et en France, à Merleau-Ponty. Un bon pendant théorique à l’esprit de Merleau-Ponty est celui des « sémiotiques objectives », dont Fontanille est, dans le domaine du sensible, un représentant. On sait moins comment s’articule le sensible dans l’œuvre du phénoménologue. Le domaine du sensible a une double articulation. D’une part il s’articule à un fond de sensations et de perceptions qui n’est pas simplement une <em>hylé</em>, un flux sensationnel, mais un <em>existential</em>, c’est-à-dire un sol de conditions sur lequel l’individu ne peut se retourner. Merleau-Ponty se réfère à Husserl et à « L’arche-terre [qui] ne se meut pas ». Une problématique originellement de perception devient une problématique de condition qui affecte le statut du langage et de la représentation.</p>
<p>Mais si le sensible s’enracine dans ce fond qui n’a pas de signe, et y revient pour s’y confondre à nouveau, il s’articule aussi avec « l’inapparent »  ou « l’invisible » , où il éclate jusqu’à disparaître. Le domaine du sensible, c’est-à-dire officiellement du tangible, peut éclater dans une « invisibilité du visible » , par exemple, où il apparaît comme intangible. C’est ainsi que Claudel peut écrire qu’« un certain rose est moins une couleur qu’une respiration ». Autrement dit, en termes phénoménologiques, une donnée sensationnelle ou perceptive est moins une sensation ou une perception qu’une <em>Stimmung</em>, qu’un <em>pneuma</em>, qu’une <em>intonation</em>. Ce que nous disent les phénoménologues, ou certains poètes comme Claudel, c’est que le marqueur ontologique de la réalité est moins ce qui se voit que ce qui se sent comme marqueur ultime de réalité. </p>
<p><br ></p>
<h3>Poétique d’André du Bouchet</h3>
<p>Cette idée de couleur semble se construire à partir du domaine du sensible, du tangible ou du visible, et rejoindre analogiquement la question de l’éloquence et de la rhétorique, notamment la question de la métaphore. La métaphore est « l’éclosion » du style, pourrait-on dire. Assez naturellement le champ floral apparaît pour dire ce moment de création inattendu qui vient colorer un énoncé, et le transformer en parole esthétique, poétique ou artistique. C’est toute la conception traditionnelle de la langue qui est mise à jour. Contre cette conception de la langue semble se prononcer la réflexion de du Bouchet. </p>
<p>Le poète partage avec d’autres auteurs de <em>L’Ephémère</em>, Bonnefoy, Dupin ou Jaccottet, un intérêt pour la peinture et pour la nature ou l’univers sensible. Cependant, par la radicalité de ses positions et l’extrême singularité de sa langue, du Bouchet produit une pensée qui, comme ont fait les présocratiques, semble « physicaliser » la langue, la renvoyer à des constituantes physiques et logiques qui en permettent de la recomposer à un niveau matériel et énonciatif particulier. Il faut donc plutôt rapprocher du Bouchet de Celan : comme lui, il est moins le poète du retour au sensible que de la destruction de la langue par la voie du sensible. En effet, si retour à l’élément il y a, c’est pour porter la langue à un état élémentaire d’atomisation qui contienne, à un niveau invisible et hors d’appréhension par le régime du discours, sa qualité paradoxalement intacte. En quelque sorte, pour Celan et du Bouchet, la langue n’incorpore pas la destruction : c’est la destruction . Le rapport au détruit est d’emblée naturalisé et conditionne un travail de recomposition au sein même de la décomposition. La destruction, pour du Bouchet comme pour Celan, c’est la possibilisation de toute la langue et sa résurgence dans sa qualité de support inentamable, la « 	pause du terrible / dans la langue, lorsque dans la langue / il a pu enfin être incorporé » .</p>
<p>C’est exactement à ces moments de recomposition et de respiration que fleurissent les couleurs dans certains textes de du Bouchet. </p>
<p><br ></p>
<h3>L’avènement de la couleur</h3>
<p>Du Bouchet s’est exprimé très clairement sur la « couleur », mot dont il fait le titre d’un recueil en 1975 et de certaines parties de ses livres. Le poète propose une résolution intéressante concernant les problématiques de langage et de représentation incessamment reposées depuis le moyen âge, notamment avec Angélus Silésius. </p>
<p>http://hors-sol.net/revue/wp-admin/post.php?post=912&#038;action=edit&#038;message=6</p>
<p>D’abord, au niveau plastique, le poète a travaillé avec de nombreux artistes. Tal Coat, Bram van Velde, Tapiès, Asse, Giacometti, Mirò, Hélion : des éditions illustrées sont faites en collaboration avec de grands peintres. A tel point que du Bouchet, poète identifié avec le blanc de ses mises en pages dans les éditions courantes, est surtout au départ un poète de la couleur. L’espace du blanc, dans les mises en page très aérées de l’auteur, est peut-être l’espace de la couleur des éditions d’artiste tel qu’elle n’a pas pu être reproduite dans l’édition pour le grand public. Cette impossibilité technique et éditoriale, le poète l’a saisie pour éloigner le blanc des idées de neutre ou d’absence, avec lesquelles on l’identifie encore, et l’inscrire dans une problématique du sensible et de la respiration. Le blanc serait l’espace-temps du souffle et de la couleur enfouie. Le blanc serait toute la couleur rentrée dans la page et devenue « ton enfoui » :</p>
<blockquote><p>Non, peinture, parole, image, cela est à rentrer, et cela rentre aussitôt que j’arrive à rejoindre un ton enfoui (…).<br />
Non, plus d’image, pas de couleur (quand même cela incomberait à image et à couleur de le dire) mais en plein jour arracher à la parole, à la couleur, un visage auquel il nous faut demeurer aveugles, et se traduisant parole bloquée.</p>
<p>(<em>L’Incohérence</em>, « Peinture », p. 170)</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p>Nous notons ici que « peinture », « couleur » et « image » sont rapprochés. Ils renvoient à une forme d’éloquence de la langue ou de l’œuvre plastique mises sur le même plan d’analogie. La couleur comme l’image sont les moments passagers qui doivent délivrer la tonalité du vivant. Pour que cette tonalité reste vivante, il faut qu’elle soit entrée et sortie dans le matériau. Il faut que « dehors entre et sort[e], sans porte à pousser », écrit le poète. La couleur, comme l’image, font éclosion dans la page mais reviennent au monde muet du matériau (langue ou peinture) ou du vivant (respiration, pneuma, <em>Stimmung</em>) qui sont les marqueurs de la réalité du présent. C’est lorsque la « parole [est] bloquée », écrit-il, c’est-à-dire lorsque le pouvoir des signes s’immobilise, moment souvent qualifié « d’aveugle », que l’éclat de la couleur ressurgit hors de l’idée de couleur. </p>
<p>La couleur ainsi désigne moins une teinture que le fait même de la labilité de la couleur. Etymologiquement la couleur renvoie à ce qui cache, à ce qui se superpose pour cacher (<em>celare</em>). Mais par la vertu de l’assonance, la couleur est littéralement « ce qui coule », ce qui passe insensiblement à travers les matériaux pour leur donner leur éclat. C’est à l’éclat du ton, qui n’a pas de couleur, que la couleur renvoie.</p>
<p>Le blanc apparaît ainsi, paradoxalement, comme l’extrême potentialisation de la couleur. Le matériau passe par toutes les couleurs avant d’entrer dans le blanc de son incandescence. Le matériau, pour le poète, c’est la langue, soumise au processus de disqualification des mots, préalable à toute entreprise de requalification, seconde étape que le poète refuse d’investir. Cette entreprise de disqualification et de requalification, le poète la fait subir à la couleur : </p>
<blockquote><p>La couleur : comme l’eau blanche sur la chaux. Comme l’eau blanche ajoute à la chaux – cela est chaleur </p></blockquote>
<p><br ></p>
<p>Ce que découvre alors la couleur, c’est « l’emplacement de la couleur » (<em>L’incohérence</em>, p. 199 sqq.), c’est « l’incolore qui se fait jour ». La couleur y apparaît comme l’eau blanche. Par le jeu des synesthésies, la couleur devient le lieu de la mobilité des signes. Le rouge renvoie à la disparition (<em>L’incohérence</em>, p. 40 sqq.). Le blanc renvoie au glacier comme à l’aveuglement, c’est-à-dire au noir (la couleur à son intensité rejoint le fond). Le jaune renvoie à l’éclat du champ de colza, qui renvoie à l’idée d’un mouvement extrême. Le gris et bleu de la lithographie renvoient à la roche quand on y a jeté l’eau (<em>L’incohérence</em>, p. 190 sqq.). Tout moment de couleur est dépassé et résorbé dans un moment de monde pour lequel la couleur a été indispensable, comme il a été indispensable qu’elle s’y incorpore silencieusement. Ce que découvre alors la couleur, c’est « l’emplacement de la couleur » (<em>L’incohérence</em>, p. 199 sqq.), c’est « l’incolore qui se fait jour ».</p>
<p>La couleur est incorporée au silence, au mutisme ou au blanc, non par essentialisation, mais par reconduite au mouvement vivant dont elle est surgie et où elle doit rentrer. Dans Cézanne par exemple, on ne voit pas la couleur pour sa couleur, mais pour l’éclatement général d’un moment sensible qui n’a pas de restitution dans les signes (« le bleu, là-bas »). Les pins ne sont pas bleus, ils font la course à la mer en pleine terre, et ils accusent un bleu du ciel qui plaque contre la terre en même temps qu’il projette dans les airs. C’est à un ensemble de dislocations que renvoie Cézanne, et à l’idée que nous sommes sur cette dislocation. La langue doit, non pas dire la dislocation, mais l’être, sans marge ou réserve sur elle-même.</p>
<p>La couleur, comme la langue, sont sur une dislocation : cette caractéristique, qui pourrait passer pour une caractéristique sensible, relève en réalité d’un rapport à la langue qui est un existential, c’est-à-dire une ontologie régionale. On voit ici à quel point toute parole du sensible contient en puissance une parole incorporée de l’histoire, qui doit être considérée comme support de toute réflexion sur le sensible. Chez du Bouchet, il y a suppression des cloisons entre la langue, le sensible et l’histoire, et reconduite de l’ensemble des réalités au domaine qu’il nomme le « muet » et « le fond », dont les caractéristiques premières sont de relever d’une destruction et d’une dépossession. Mais cette destruction, au lieu de faire l’objet d’une réaction, dans tous les sens du terme, y compris politique, est l’objet d’un redoublement du geste destinal impliqué dans la langue. Redoubler la destruction, ou reconduire « l’inhumain », c’est retrouver le « deux fois humain » écrit du Bouchet. La couleur ainsi détruite est passée dans le matériau et c’est là qu’elle s’exprime, hors de la saisie représentationnelle.</p>
<p><br ><br />
<center>*</center><br />
<br ><br />
C’est pourquoi la couleur est un événement sans signe, comme la langue est sans pourquoi. Pour Angélus Silésius, pour Paul Claudel ou pour André du Bouchet, la langue doit apparaître comme un événement de floraison, si l’on veut, qui n’a pas d’assignation dans un domaine perceptif ou sensitif objectif. Il y a cependant sensibilité et perception, mais dans le sens de la phénoménologie, qui reconduit tout le sensible à l’inapparent. Cette question de la couleur renvoie à celle de la langue littéraire ou poétique : la poésie n’est pas dans le poème, mais dans la traversée du poème, sans que pour autant il y ait lieu de parler d’impressionnisme ou de subjectivisme. Il s’agit de protocoles logiques et non d’impressions. La couleur, comme l’image, sont des moments de monde dont le marqueur ontologique non objectif est le ton, l’intonation ou la <em>Stimmung</em>, un moment de vérité inentamable pour les signes, qui constitue l’assise de la langue ou de le représentation, sur laquelle on ne peut pas dans le même geste se retourner. C’est cela, pour le poète ou le peintre, la réalité. Un rapport à un présent momentanément délivré de date, qui peut dès lors faire source dans la cassure du temps par rapport au temps.</p>
<p><br ><br ></p>
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		<title>Pierre-Antoine Villemaine • Pour André du Bouchet</title>
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		<pubDate>Mon, 12 Dec 2011 18:00:05 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<category><![CDATA[pierre-antoine villemaine]]></category>

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		<description><![CDATA[<p>&#160;</p>
<p align="right">« Le ciel est muet, ne fait l&#8217;écho qu&#8217;au muet. » (Kafka)</p>
<p>*</p>
<p>FROISSEMENT</p>
<p>… comme une fine pluie de particules sur la peau, minuscules chutes météoriques dont il percevait les impacts avec tant d’acuité, chaque syllabe, chaque atome de son lui apparaissait avec une si grande netteté, une si grande précision, et tout son corps recueillait [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>&nbsp;</p>
<p align="right">« Le ciel est muet, ne fait l&#8217;écho qu&#8217;au muet. » (Kafka)</p>
<p><br ><center>*</center><br ></p>
<p>FROISSEMENT</p>
<p><em>… comme une fine pluie de particules sur la peau, minuscules chutes météoriques dont il percevait les impacts avec tant d’acuité, chaque syllabe, chaque atome de son lui apparaissait avec une si grande netteté, une si grande précision, et tout son corps recueillait cette langue qui s’éparpillait en un volètement de molécules composant l’ombre d’un chant fissuré… </em></p>
<p><center>*</center>… quand « cela » s’assemble<br />
en poème – fin de ce qui est authentique</p>
<p>esthétique – authenticité<br />
plus profonde peut-être. (<em>Carnets</em>)</p>
<p><br ><center>*</center><br ></p>
<p>➢ dans un espace qui à la fois les accueille et les sépare</p>
<p>➢ les sensations<br />
➢ éloignées / retrouvées<br />
➢ transfigurées<br />
<br ><br ><br ><br ><br ><br />
➢ réalité poétique et métamorphose<br />
<br ></p>
<p align="right">« Car la poésie n&#8217;est pas plus dans les mots que dans le coucher du soleil ou l&#8217;épanouissement splendide de l&#8217;aurore &#8211; pas plus dans la tristesse que dans la joie. Elle est dans ce que deviennent les mots atteignant l&#8217;âme humaine, quand ils ont transformé le coucher du soleil ou l&#8217;aurore, la tristesse ou la joie. Elle est dans cette transmutation opérée sur les choses par la vertu des mots et les réactions qu&#8217;ils ont les uns sur les autres dans leurs arrangements &#8211; se répercutant dans l&#8217;esprit et sur la sensibilité. » (P. R.)</p>
<p>➢ passion de la réalité<br />
➢ passion du langage</p>
<p>➢ passion du réel</p>
<p align="right">« blessé de réalité, et en quête de réalité. » (P. C.)<br />
<br ><br />
« Un élan pousse l’homme à buter contre les limites du langage. » (L. W.)</p>
<p><br ><center>*</center><br ></p>
<p>Annuler les images au fur et à mesure qu’elles surgissent&#8230; (Carnets)</p>
<p>Oui<br />
la <em>marche sonore</em> du poème<br />
les vibrations de l’air<br />
l’image expirante</p>
<p>concise affûtée<br />
« la pointe à l’œil »<br />
la percée du langage</p>
<p align="right">« … l‘humanité minérale du langage. » (P. F.)<br />
<br ><br />
« Contempler, c&#8217;est s&#8217;évanouir dans les choses. » (H-F. A.)</p>
<p><br ><br />
… avec lui tu accompagnes les traînées du vent qui effleurent la surface du fleuve, les feuilles et les branches emportées par les courants, tu suis les mouvements capricieux des hordes d’oiseaux qui traversent le ciel, tournoiements et métamorphoses pour confondre l’adversaire, masse compacte puis tracés filiformes ou taches dispersées &#8211; point ligne surface -, tu dérives au gré de ces formes mouvantes qui s’éclipsent dans l’horizon…</p>
<p><br ><center>*</center><br ></p>
<p>Je sens la peau de l’air, et pourtant nous demeurons séparés. (<em>Dans la chaleur vacante</em>)</p>
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		<title>François Rannou • Par le travers</title>
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		<pubDate>Mon, 12 Dec 2011 17:43:12 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Dossiers]]></category>
		<category><![CDATA[françois rannou]]></category>

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		<description><![CDATA[<p>François Rannou est né en 1963 à Nice. Il a coordonné l’édition des deux épais volumes de la revue L’Étrangère sur André du Bouchet en 2007 (aux éditions la Lettre volée) ainsi que le numéro de la revue Europe consacré à la &#171;&#160;Littérature de Bretagne&#160;&#187;, en 2005. Il a participé au numéro d’Europe sur André [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p>François Rannou est né en 1963 à Nice. Il a coordonné l’édition des deux épais volumes de la revue <em>L’Étrangère</em> sur André du Bouchet en 2007 (aux éditions la Lettre volée) ainsi que le numéro de la revue Europe consacré à la &laquo;&nbsp;Littérature de Bretagne&nbsp;&raquo;, en 2005. Il a participé au numéro d’<em>Europe</em> sur André du Bouchet, dirigé par Victor Martinez. Son travail poétique est publié principalement à La Lettre volée (<em>l’intervalle, le monde tandis que</em>) et aux éditions du Cormier (<em>là-contre</em>). Deux essais sur Du Bouchet sont repris dans l’inadvertance (livre électronique aux éditions publie.net : http://www.publie.net/fr/ebook/9782814500969/l-inadvertance)</p></blockquote>
<p><br ></p>
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<p><br ></p>
<p><iframe src="http://docs.google.com/viewer?url=http%3A%2F%2Fhors-sol.net%2Frevue%2Fwp-content%2Fuploads%2F2011%2F11%2FFran%C3%A7ois_Rannou_Par_le_travers.pdf&#038;embedded=true" width="600" height="780" style="border: none;"></iframe></p>
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		<title>ana nb • c&#8217;est de la terre de la traversée absente</title>
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		<pubDate>Mon, 05 Dec 2011 07:34:00 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<category><![CDATA[ana nb]]></category>

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		<description><![CDATA[<p>Au début je ne vois pas les mots non je ne vois pas les mots, seulement un chemin quelque part entre espace et souffle quelque part entre le monde extérieur et le silence, je commence à lire André Du Bouchet</p>
<p></p>
<p style="text-align: right;">aux aguets de la majuscule le point final du jour</p>
<p style="text-align: right;">l&#8217;œil
l&#8217;œil vite passe [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p><a href="http://hors-sol.net/revue/wp-content/uploads/2011/12/au-début-tu-vois-005.jpg" rel="lightbox[883]"><img src="http://hors-sol.net/revue/wp-content/uploads/2011/12/au-début-tu-vois-005-150x150.jpg" alt="" title="if" width="150" height="150" class="aligncenter size-thumbnail wp-image-902" /></a><br >Au début je ne vois pas les mots non je ne vois pas les mots, seulement un chemin quelque part entre espace et souffle quelque part entre le monde extérieur et le silence, je commence à lire André Du Bouchet</p></blockquote>
<p><br ></p>
<p style="text-align: right;">aux aguets de la majuscule le point final du jour</p>
<p style="text-align: right;">l&#8217;œil<br />
l&#8217;œil vite passe de la branche au ciel du ciel blanc à<br />
l&#8217;étoffe primitive de la terre</p>
<p style="text-align: right;">vite<br />
vite l&#8217;œil passe de la pierre au<br />
ciel à la branche</p>
<p style="text-align: right;">entre une zone claire<br />
la place du pli</p>
<p style="text-align: right;">erre<br />
vent pluie s&#8217;abattent<br />
voix<br />
failles des murs<br />
ici<br />
ici et<br />
près de<br />
là plus loin<br />
face contre vent<br />
vent contre voix</p>
<p style="text-align: right;">entre fin du jour et peau raide du soir</p>
<p style="text-align: right;">de la main dans le vent bouche sèche</p>
<p style="text-align: right;">commence au bord de<br />
tu suis de l&#8217;œil au bord de tu suis de l&#8217;œil</p>
<p style="text-align: right;">vent creuse l&#8217;artifice<br />
sans mot sans point sans</p>
<p style="text-align: right;">c&#8217;est de la terre la traversée absente</p>
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