Quand je revois ton visage de morte, j’ai le désir de l’embrasser, je ferme les yeux pour mieux le regarder, tu me souris, tes lèvres ont murmuré un mot que je n’ai pas compris, et pourtant le son de ce mot fait durer ta présence. Le temps est suspendu, le temps vient de s’enfuir, un silence, et de nouveau ton visage, et cette envie de te faire un baiser, un vrai baiser d’amour, je ne réussirai pas à le faire, l’image nous sépare, l’image me renvoie en pleine figure toute sa violence, je ne peux t’embrasser qu’à distance, toute petite, mais il me faut la respecter pour sentir tes lèvres. Je n’ai aucune autre image de toi, je te vois vraiment morte, comme une gisante, avec cette beauté qu’offre l’immuabilité. J’ai beau m’évertuer à ouvrir ton œil, il continue à regarder ailleurs, à l’intérieur de lui-même. Tu ne peux pas savoir combien tu me manques, combien je ne parviens pas à vivre sans toi, tout ce que je pouvais te dire donnait du sens à ma vie, l’entretenait et je me retrouve face à cette horreur de me donner du sens à moi-même sans toi. Bien que tu aies souffert de mes infidélités, comme toute femme dont l’amour est bafoué, j’ai la certitude, là, avant de mourir, que tu m’as donné pour l’éternité, l’amour de la vie. Toi, seule. Toi, seulement.
Les temps de la vie se succèdent au rythme d’une figuration que la mémoire s’invente. Et j’attends en vain que la transition des oublis fasse surgir ce dont je ne me souvenais plus. Je reste là, à côté de toi, je sais que je peux t’effleurer à tout moment, ta respiration qui t’a quittée, emportée par le silence, a transformé ton corps en statue de chaire. Dans le lointain de l’être, là où la pensée ne s’est pas encore définie, je rencontrerai le sourire de ton esprit.
Je m’apprête à sortir, à affronter la difficulté même de marcher dans la rue, je vais aller voir une fois encore le dehors, sur cette petite place que tu connais où nous asseyions au café « des mésanges ». Je ne sais pas si je peux sortir avec toi, un macchabée dans la rue se remarque à coup sûr. Pourtant, je sais que cette fois-ci tu m’accompagnes, je vais te présenter une serveuse, elle s’appelle Razia, elle est d’origine marocaine, elle est très belle, je lui ai donné un de mes livres dans lequel je parle de toi, elle m’a dit qu’elle avait pleuré. Je t’avoue que je suis heureux d’apprendre qu’une autre femme pleure quand je parle de toi.
Le dehors, me dis-je, n’est tout de même pas un cimetière à l’envers. Si je sors avec toi, c’est comme autrefois, avec la joie d’une soirée qui s’annonce plutôt belle. Tu es un macchabée mais tu restes une princesse. Tel était mon délire quand j’ai abordé le dehors en gardant un soupçon d’hostilité. Mon désir d’amour de la vie ne m’a jamais aveuglé. J’ai toujours vécu avec des morts depuis mon enfance. On raconte que les endeuillé(e)s mettent un couvert au défunt ou à la défunte à table, mais on ne dit pas qu’ils ou elles les emmènent au bistrot prendre l’apirétif. En présence d’un macchabée, le dehors n’est plus ce qu’il était.
Je te regarde, en face de moi, tu ne dis rien, je ne vais pas te dire que je te trouve « décharnée », tu rirais plus que moi. En fait, je suis heureux de t’annoncer que j’ai toujours cru que tu te fichais de la mort, que tu lui avais fait un « pied de nez » dès ton enfance. Pour toi, condamnée à mort pour malformation congénitale de ton cœur, la mort n’aura été qu’une menace simiesque. Tu as appris à ne pas prendre cette « chose-là » au sérieux. Et tu auras tenté, toute ta vie durant, de me transmettre ce message incroyable : « la mort est le trompe-l’œil de la vie ».