Archives de catégorie : Chroniques

 


 

L’un des premiers exercices dérivé du punk vers ce qu’on nomme trop vite et trop généralement le post-punk ; musique minimale (donc oui punk), et non agressive (donc ok post), porté jusqu’à la mélodie ou la no-mélodie, par la voix d’Alison Statton.

Le trio, composé de Statton et des frangins Stuart et Philip Moxham, n’a jamais caché son amour de Brian Eno, et comme ce dernier, avec une astuce qui s’avère intelligence de l’art, saisit la forme par le vide, avec des conséquences sur l’histoire du genre tout aussi radicaux que le sorcier du Suffolk.

Décrit parfois comme « a private party in an empty house » (Fred Thomas sur Allmusic), ce disque emblématique, de quinze brefs morceaux réduits à l’os, porté par peu d’instruments (à la Suicide), avec un humour grave, sera le seul véritable du groupe, tout en laissant une empreinte indélébile sur toute une série de jeunes artistes dans les années 2000.

 

 

565. Kaaris. Or noir, 2013 | BV

 


 

Un disque pas du tout au goût du jour, certainement, du fait de ses paroles d’une extrême violence, notamment envers la gent féminine.
Le cirque de la joute avec Booba est d’un ennui sans nom, et la débilité de la DA est affligeante.
Mais il y a du flot et il y a un travail incroyable sur la langue — même si c’est dégueulasse, grossier, vulgaire et bête et méchant ; mais c’est drôle et c’est assez cohérent. Pas pour toutes les oreilles. (« C’est dans l’pire Que chuis l’meilleur.)

(Le truc complètement con de ces artistes, c’est leur enracinement géographique revendiqué — ici Sevran et son code postal — à l’opposé de la culture, mondialisée, dont ils sont les bannières ; j’adore.)

 

 

225. Isaac Hayes, Hot buttered soul, 1969 | BV

 


 

Un des disques les plus modernes de son époque, raffiné et sexy. Mais également un monstre. Walk on by a été remis au goût du jour par les ambianceurs de la (excellente) série Luke Cage de Marvel. Soudain la soul s’affirmait et Isaac Hayes et les Bar-Kays montraient la voie avec un opus de quatre titres séminal, qui se poursuivra jusqu’à Black Moses et bien sûr Shaft.

Walk on by est parfaite à tous points de vue, et cette longue méditation, condense toute cette tension sensuelle et politique. Le reste coule de source.

 

 

297. Arnaud Rebotini, Music components, 2009 | BV

 


 

Un magnifique disque qui n’utilise que du matériel vintage (ARP Odyssey, Mono/Poly Korg, Roland TR-808, Roland SH-101 ou encore Roland Juno-60), et si cela s’entend un peu, cela démontre en même temps — s’il fallait — que ce n’est pas le matériel qui fait la force ou la justesse de la musique électronique ; paradoxalement, dirait-on. D’autant que ce recours appuie un hommage à la souche de Detroit, presque sans artifice ; et que ce même album portera a une version de remixages de jeunes pousses pratiquement aussi intéressant.

De belles phases de musique, qui ne renient ni l’inquiétude, ni la brutalité des influences de l’auteur (également confondateur de Black Strobe), et dégageant parfois certaines effluves sonores qui le dérivent lentement vers une espèce de progressif, qui évoquent les cris de goélands de Pink Floyd — à d’autres moments tel rengaine de Monsieur Oizo… et parfois peut-être en effet un peu trop de virages plagistes ancrés coincés dans de vieux boîtiers, quelque peu redondants. Peut-être le suivant (Someone gave me religion, #568, 2011) est-il encore plus abouti.
 

 

417. 113, Les princes de la ville, 1999 | BV

 


 

En 1999, je commençai d’apprécier le hip-hop dans toute sa complexité, avec les moyens cérébraux suffisamment ouverts ; et comme je me déchirais sur l’Ecole du micro d’argent, je commençai également à écouter le reste. Jusque là, il n’y avait eu qu’IAM, NTM et, mais beaucoup moins apprécié, MC Solaar. Quand débarqua le 113, je n’osai pas encore acheter un CD, et j’achetai la cassette.

Je ne sais pas — n’étant pas spécialiste du genre — si on peut dire que c’est l’un des derniers disques de hip-hop « à l ‘ancienne » avant l’irruption et du vocoder et de la charleston agaçante de la trap. Et pourtant on note les premières occurrences massives de « gros », et la présence de Rohf ou Kery James, qui exploserons un peu plus tard.

C’est un très intelligent témoignage artistique, écrit, décontracté, malin et drôle, sur l’époque et le secteur. Propulsé par le fameux tube Tonton du bled, il est beaucoup plus riche que ce simple simple (décliné en Tonton des îles, Toton d’Afrique). C’est que derrière le 113, Rim’K, AP et Mokobé, à donner le fier coup de main il y a des pointures, DJ Mehdi ou Cut Killer, Manu Key, Pone et Delta, excusez du peu.

Si la production ne pose aucun problème, le flot est singulier, recherché, et fonctionne, avec des petits brûlots comme 1001 nuits ou Réservoir drogues ou le manifeste Main dans la main.

 

 

841. Björk, Vulnicura, 2015 | BV

 


 

Depuis Jogà sur Homogenic, Björk nous avait fait comprendre qu’elle de redoutait pas d’exposer ses douleurs et leur soin — la musique d’ailleurs participant sans doute de celui-ci.

Depuis Homogenic toutefois, le temps laminoir faisant son œuvre, Björk nous avait un peu perdu de vue, ses projets complextuels (oui) nécessitant une certaine familiarité — sans pour autant que ce soit une critique négative — Volta (2007, #732) seul ayant pris conscience d’avoir perdu peut-être un peu son accès direct à la musique et à l’auditeur. Après Biophilia aux accents écotechnocosmiques (et que je ferais mieux de réécouter plutôt que de lui trouver un vilain qualificatif), Björk revient, plusieurs années après, au sortir d’une rupture qu’elle va tâcher de conjurer ici.

Document enregistré avant et après cette rupture, avec ce Black Lake comme interface, il peut intéresser de ce point de vue-là ; mais il est aussi un extraordinaire chantier musical mêlant voix, cordes et machines, dans la plus pure tradition björkienne, le tout faisant de ce drôle de disque… un drôle de disque, mais, malgré sa profondeur, sa tristesse et sa lucidité (ou grâce à ?) un beau disque. Notable le travail d’Arca, claustrophique la production de The Haxan Cloak, dispensable la voix d’Antony. Les deux dernières pistes, non liées à la rupture sont un peu moins bons peut-être (un peu d’une autre pâte surtout), mais Lionsong ou Notget demeurent parmi les classiques de la polyartiste.

 

 

708. Pet Shop Boys, Actually, 1987 | BV

 


 

Le deuxième album des Pet Shop Boys (Chris Lowe, Neil Tennent) dont le premier était clairement orienté piste de dance, se veut plus mélodique, et y parvient ; les textes sont cisélés, et les rythmes peut-être moins entêtants. L’album les installe ironiquement dans les boîtes de nuit et les meilleurs ventes sans l’approbation des critiques, qui, après-coup, les considèreront comme de véritables artistes pop. L’album comporte un passage de Morricone, un fameux duo avec Dusty Springfield What Have I Done to Deserve This?, et le tormentone It’s a sin.

 

 

173. Eric Dolphy, Out there, 1960 | BV

 


 

Ça part très fort dès la première piste, éponyme, et son fort beau dialogue de basse (George Duvivier) et de violoncelle (Ron Carter), portés sans faute par Roy Haynes. Ça nous rappelle — pour ceux qui l’auraient oublié — qu’on est dans le « non-jazz » ; coécrite avec Charles Minus, le surdoué Dolphy, dans le disque, rend hommage à son ancien partenaire en reprenant encore Eclipse, et le vibrant Baron, qui incorpore de belles pastilles de violoncelle, rejoint par la clarinette basse de Dolphy, une pièce enlevée et profonde.

C’est à la flûte, cette fois, en duel avec le violoncelle, que 17 West, bop rutilant, et Sketch of Melba, reprise d’un autre élève, de Monk, cette fois, Randy Weston, bataille, dans une singulière exposition mélancolique et profonde.

Le final Feathers persiste et signe dans cette triste élégance, une reprise de Hale Smith. L’un des meilleurs disques de Dolphy et un incontournable pour les amateurs de bop.

 

 

30. The Rolling Stones, Let it bleed, 1969 | BV

 


 

C’est le tirage au sort, ce n’est pas moi !

Eh bien, l’une des pièces phare de la tétralogie impeccable (et inédite dans l’histoire) qui va de Beggar’s banquet à Exile (avec un live au milieu), cet album marque la prise de commande de Keith Richards sur la composition musicale — et de Jagger pour tout le reste. La présence de Ry Cooder, qui faillit intégrer le groupe, est une belle surprise ; on conçoit que le duo n’aurait pu tenir longtemps. Un album de neuf chansons (étrange), qui poursuit Beggars tout en creusant un sillon nouveau, celui diabolique du blues-rock (blues retrouvé depuis le précédent disque, rock mature entrepris ici) : Midnight rambler, avec Live with me et Monkey man, sont des putains de bombes quasi punks. On est en 1969, souvenons-nous !

À côté de ça, l’incendiaire Gimme shelter, et le You can’t always get what you want sont des classiques, et hop deux de plus.

Manquerait presque Honky tonk woman comme dixième station — la version country délivrée ici est sympathique, mais pas de la même puissance. Single absent du disque est peut-être le morceau le plus emblématique des Stones (c’est lui qui débute ma compilation idéale, suivi de Shattered, 1978), il est l’ombre, la macula, qui donne sa clef à l’ensemble.

Et puis le morceau titre, Let it bleed, comme petit pied-de-nez- aux Beatles finissant permet aux Rolling Stones de prendre leur envol : un signe, Keith Richards s’arroge une chanson (ce qui deviendra une habitude) ; c’est le quatrième morceau où il est en lead (après Something happened to me yesterday, Connection, sur Between the buttons en 1967, Salt of the heart sur Beggar’s), mais c’est le premier où il est tout seul.

Et c’est le maître qui s’installe pour un moment, comme un hiver sur la lande désolée de la musique populaire.

C’est You got the silver, et c’est l’un des meilleurs morceaux du groupe — que je glisse ici en live, il y a déjà 20 ans.

 

 

Le profil de la mort | HPJ

Quand je revois ton visage de morte, j’ai le désir de l’embrasser, je ferme les yeux pour mieux le regarder, tu me souris, tes lèvres ont murmuré un mot que je n’ai pas compris, et pourtant le son de ce mot fait durer ta présence. Le temps est suspendu, le temps vient de s’enfuir, un silence, et de nouveau ton visage, et cette envie de te faire un baiser, un vrai baiser d’amour, je ne réussirai pas à le faire, l’image nous sépare, l’image me renvoie en pleine figure toute sa violence, je ne peux t’embrasser qu’à distance, toute petite, mais il me faut la respecter pour sentir tes lèvres. Je n’ai aucune autre image de toi, je te vois vraiment morte, comme une gisante, avec cette beauté qu’offre l’immuabilité. J’ai beau m’évertuer à ouvrir ton œil, il continue à regarder ailleurs, à l’intérieur de lui-même. Tu ne peux pas savoir combien tu me manques, combien je ne parviens pas à vivre sans toi, tout ce que je pouvais te dire donnait du sens à ma vie, l’entretenait et je me retrouve face à cette horreur de me donner du sens à moi-même sans toi. Bien que tu aies souffert de mes infidélités, comme toute femme dont l’amour est bafoué, j’ai la certitude, là, avant de mourir, que tu m’as donné pour l’éternité, l’amour de la vie. Toi, seule. Toi, seulement.

Les temps de la vie se succèdent au rythme d’une figuration que la mémoire s’invente. Et j’attends en vain que la transition des oublis fasse surgir ce dont je ne me souvenais plus. Je reste là, à côté de toi, je sais que je peux t’effleurer à tout moment, ta respiration qui t’a quittée, emportée par le silence, a transformé ton corps en statue de chaire. Dans le lointain de l’être, là où la pensée ne s’est pas encore définie, je rencontrerai le sourire de ton esprit.

Je m’apprête à sortir, à affronter la difficulté même de marcher dans la rue, je vais aller voir une fois encore le dehors, sur cette petite place que tu connais où nous asseyions au café « des mésanges ». Je ne sais pas si je peux sortir avec toi, un macchabée dans la rue se remarque à coup sûr. Pourtant, je sais que cette fois-ci tu m’accompagnes, je vais te présenter une serveuse, elle s’appelle Razia, elle est d’origine marocaine, elle est très belle, je lui ai donné un de mes livres dans lequel je parle de toi, elle m’a dit qu’elle avait pleuré. Je t’avoue que je suis heureux d’apprendre qu’une autre femme pleure quand je parle de toi.

Le dehors, me dis-je, n’est tout de même pas un cimetière à l’envers. Si je sors avec toi, c’est comme autrefois, avec la joie d’une soirée qui s’annonce plutôt belle. Tu es un macchabée mais tu restes une princesse. Tel était mon délire quand j’ai abordé le dehors en gardant un soupçon d’hostilité. Mon désir d’amour de la vie ne m’a jamais aveuglé. J’ai toujours vécu avec des morts depuis mon enfance. On raconte que les endeuillé(e)s mettent un couvert au défunt ou à la défunte à table, mais on ne dit pas qu’ils ou elles les emmènent au bistrot prendre l’apirétif. En présence d’un macchabée, le dehors n’est plus ce qu’il était.

Je te regarde, en face de moi, tu ne dis rien, je ne vais pas te dire que je te trouve « décharnée », tu rirais plus que moi. En fait, je suis heureux de t’annoncer que j’ai toujours cru que tu te fichais de la mort, que tu lui avais fait un « pied de nez » dès ton enfance. Pour toi, condamnée à mort pour malformation congénitale de ton cœur, la mort n’aura été qu’une menace simiesque. Tu as appris à ne pas prendre cette « chose-là » au sérieux. Et tu auras tenté, toute ta vie durant, de me transmettre ce message incroyable : « la mort est le trompe-l’œil de la vie ».