Archives pour la catégorie #5 | Instin & Moi

Eric Pessan † Ainsi de suite

La balle se fraie un chemin dans l’os, fore son tunnel rouge, avance avec obstination, perce, creuse, déchire et brûle, ouvre un couloir obscur dans ce qui ne devrait jamais se découvrir ; la balle s’amuse parfois à ressortir aussi vite qu’elle est entrée, elle va se perdre dans le tronc d’un arbre, contre une pierre ou frappe un autre homme, mêlant les sangs et les souffrances ; la balle joue d’autres fois à ricocher interminablement dans le fouillis des organes et des muscles et des liquides et des chairs, touillant et malaxant la pâte à modeler du vivant qui cesse de l’être ; à moins qu’elle n’ait prévu d’exploser sitôt entrée dans le corps, éparpillant le peu qui reste, excavant, découpant des pans d’anatomie dans lesquelles un ambulancier pourra glisser le bras, déchaussant les dents et retournant les épidermes, mettant à nu la confusion des organes. La balle tue net le Général Instin, emporte son visage, ne laisse rien d’autre du crâne qu’une coquille fracassée de laquelle quelques matières ont jailli et éclaboussé les boues alentours.

Le Général tombe, lentement, comme tombent les hommes au champ d’honneur, dans un geste ample et tragique, que d’aucuns jugent magnifiques et d’autres scandaleux. Il s’abat.

Puis il se trouve une main pour l’écrire, pour rassembler les lambeaux épars, recoller les copeaux, réajuster chaque éclat de l’os avec la patience de qui fait un puzzle. Tranche à tranche, quelqu’un le reforme. La main qui écrit le Général n’a ensuite qu’à décider qu’il se relève, n’a ensuite qu’à écrire le mot souffle ou le mot respiration pour que le Général se remette à vivre, à avancer dans la mitraille, à faire deux pas de plus avant qu’il ne soit de nouveau fauché par un obus, que ses membres disloqués volent au loin, qu’il ne reste rien d’autre de son abdomen qu’une guenille souillée. Voici le Général transformé en un clin d’œil flamboyant en bannière de la défaite, piquée au sol, dérisoire et grotesque. Le Général Instin vient de mourir, encore.

Et encore passe un écrivain qui a la patience d’inverser la trajectoire de l’obus, d’attraper dans la nasse d’une phrase chaque shrapnel, de les coaguler en masse métallique, de renvoyer l’obus dans la gueule du canon d’où il sera déchargé, convoyé par camion dans un entrepôt puis acheminé à l’usine d’armement où on le désassemblera pour en faire des lingots de métaux et des barils de poudre. Et le pauvre Général se réassemblera : os à os, tendon par tendon, muscle à muscle. Le moindre centimètre de ses viscères sera recollé, ses organes seront patiemment rapiécés, son uniforme ravaudé. L’écrivain inscrira le mot souffle sur son front et le Général s’élancera jusqu’au jour où il mourra dans son lit, jusqu’au jour où un auteur écrira dans son carnet que le cœur du Général n’a pas cessé de battre, jusqu’au jour où le Général se relèvera de son lit parce que la paix et l’oubli lui sont refusés, parce qu’un peu partout des écrivains et des artistes lui offrent la vie, l’animent, agissent sa silhouette épuisée, replantent inlassablement la graine de sa légende, et ainsi de suite.

Vincent Tholomé † Instin et moi

je pense, je pense intensément que, nos têtes sont des usines folles

et

nos têtes produisent intensément, dans leurs fabriques, des fumées folles et des nuages, sans consistance, de guêpes et d’abeilles folles

et

je pense intensément que, cette production sans consistance de nuages, sans consistance, et d’essaims d’abeilles ou de guêpes est, généralement, sans conséquence dans nos vies et dans nos nuits parce que tout cela se dissipe dans l’air,

ou

dans le vide,

ou

le néant,

et

tout cela est aussi intensément léger qu’une fumée d’usine ou qu’un nuage parce que nous avons souvent à faire et qu’intensément nous faisons chose sur chose

et

tout cela demande une intense et folle concentration et, tant que nous faisons intensément et follement chose sur chose, nous pensons qu’il n’y a rien d’autre dans nos têtes alors qu’il se produit sans répit dans nos têtes, et intensément, de folles nuées de fumées légères et sans consistance et des essaims de guêpes et d’abeilles virevoltantes dans l’air

et

tout cela ne demanderait pas mieux, de temps en temps, de sortir un peu, de prendre l’air et de se décrasser les poumons, or, ça ne se fait pas tout seul, ça demande un sérieux coup de pouce, parce que nos têtes sans coup de pouce produisent d’intenses nuages et de folles guêpes, rien d’autre, c’est en tout cas mon cas, c’est ainsi que je fonctionne, ma tête, comme toutes les têtes, produit d’intenses et folles nuées de guêpes et, sans coup de pouce, c’est tout ce qu’elle fait,

et

ma tête produit, coup sur coup, d’intenses et folles productions qui naissent et disparaissent sans conséquence l’une après l’autre et sans répit, et toutes ces intenses et folles nuées d’usine s’enchaînent sans répit l’une après l’autre sans lien et sans liant

et

il me faut, personnellement, quelque chose pour que, tout à coup, cette production intense et folle sorte un peu et devienne consistante, c-à-d prenne corps devant moi, sous mes yeux, et devienne un objet un peu dur et un peu consistant, et Instin est une excellente manière, à mes yeux, pour que, personnellement, quelque chose se produise et prenne corps hors de moi, parce que Instin est comme un aimant, quelque chose qui attire à lui les guêpes et les abeilles produites intensément dans ma tête

et

Instin est un récipient vide, sans consistance,

et

Instin ne demande qu’à se remplir de toutes les fumées produites intensément dans les usines folles de nos têtes

et

Instin est un piège, apparemment vide et sans conséquence, qui capture les fumées intenses et les essaims d’abeilles

et

Instin est un de ces appareils de capture qui capte intensément les abeilles intenses et les guêpes qui, comme des folles, filent tout droit dehors et prennent joyeusement corps et soudainement consistance

et

c’est pourquoi j’aime Instin et que, de temps en temps, j’écris pour Instin parce que Instin est un piège et que, personnellement, j’ai besoin de piège pour écrire un peu de temps en temps et je profite alors d’Instin pour écrire et laisser aller devant moi des fumées qui, sans Instin et sans piège, seraient, certes, des choses intenses et folles mais ne seraient, d’abord et avant tout, que des choses inconsistantes et insignifiantes et filant droit, à la vitesse de la lumière, ou à peu près, du grand vide au néant.

Delphine Bretesché † L’haleine sacrée du Général

Interdiction absolue de Le regarder
avait aboyé l’Aide de Son camp
interdiction absolue de Lui adresser la parole
les yeux baissés sur Ses bottes j’avais pratiqué l’examen à tâtons.
J’ouvre une petite parenthèse sur cette spécialité bien particulière
qui outre doigté et méthode demande un sang-froid et une dextérité extrême
je ferme la petite parenthèse.
L’Aide de Ses camps déposa entre mes doigts tremblants l’auguste chair.
Chez mes patients ça respire fort
à cause du trouble de la peur
chez le Général rien
je tendais l’oreille
rien.
Sauf
oui
dans le creux de ma main
sur ma paume émue
la souple verge respirait.
L’haleine sacrée du Général murmurais-je.
Je pratiquais l’examen
enivrée du parfum de ce souffle.
Depuis
mon nez
au creux de cous anonymes
mon nez
hélas
chérissons le souvenir.

SP 38 † Instin m’a hué / Instin m’a dit

SP38

Instin m’a hué

Tombé dans l’INSTIN comme dans l’oubli ,

1 soir de fuite en banlieue
détournée d’1 mégapole banale .

Mais la planche rapeuse qui me sert
de bureau rattrape le manque .


INSTIN M’A DIT

Au téléphone anonyme 1 jour 1 voix désaffectée
aurait pu me confier la mission d’aller propager
INSTIN , en lettre rouge sur fond blanc ,
de par le monde et sans explication .

Même s’il en fut autrement , le doute persiste .


SP 38 , 014 – 09 .

Marc Perrin † Cinq messages reçus par Général Instin dans la nuit du 21 au 23 septembre 2014

Message 1. Disons qu’on a comme un vieux contentieux d’autorité. Toi et moi. Disons que depuis 1831, au bas mot., on a toi et moi comme un vieux contentieux d’autorité. Contentieux : ça peut signifier un paquet de trucs, mais ici je voudrais juste pointer l’état de querelle, de blocage, l’état de blocage relationnel, qui en général résulte de l’existence d’un litige, un litige ou un conflit entre deux ou plusieurs parties en profond désaccord sur une même question. Les deux parties n’arrivent pas spontanément à résoudre le différend qui les oppose, et alors naît entre elles deux un état de tension manifeste. Chacun campe sur ses positions. Aucun n’entend céder à la partie adverse. Etc. Disons, par ailleurs disons par ailleurs que → j’utilise ici le mot autorité pour signifier simplement ce qui est relatif au fait d’être auteur. Comme tu sais, chaque chose vivante, chaque être vivant → est vivant dans un tissu de liens de causalités où chacun et chacune est en relation avec à un, une, ou plusieurs auteurs et toi et moi comme tous les brothers et toutes les sisters de la smala family → on fait tous partie de la causalité générale, et, à ce titre → on est tous et chacune et chacun auteure & auteur, seul, seule, seuls ou à plusieurs → et → c’est avec toi → oui → c’est avec toi en tant que toi et moi nous sommes brothers de la même smala family → c’est avec toi je crois que ce contentieux d’autorité atteint son intensité la plus vive. Alors, cette nuit, comme je peux pas dormir je t’écris. Je n’arrête pas de réévaluer l’ensemble de mes relations avec les brothers et les sisters de toute la smala family à l’aune de cette seule question d’autorité et je me mets à tout traduire en terme de chef. Il me faut un chef, un chef et pas deux et quoi que je fasse, toujours j’arrive à deux chefs, et toujours c’est moi le deuxième. Oui, c’est toi le premier. Voilà. Il y a un chef de trop. Comment veux-tu que je dorme avec un truc comme ça dans la tête.

Message 2. Voilà oui c’est un combat . Un combat que de toi à moi je suis peut-être en fait le seul à vivre. Un combat entre toi et moi pour arriver à dominer la smala family que nous avons formé, au fur et à mesure des années. Et. Combien sommes-nous à la former, aujourd’hui ? Combien sommes-nous à l’avoir voulu ? Quoi ? Il n’y aurait jamais rien eu d’un vouloir ? Jamais rien eu d’un vouloir de quiconque pour former la family ? Jamais rien eu d’un vouloir la dominer ? Non plus ? Aucun d’entre nous n’aurait jamais rien voulu ? Ni toi ni moi ni aucun d’entre nous ?

Message 3. Aucun d’entre nous jamais n’a cédé sur ce que nous projetions de ce qu’il devait ou pouvait en être. Aucun d’entre nous jamais n’a cédé sur ce que nous sentions qu’il pouvait en être au fur et à mesure de ce que chacune et chacun nous devenions et devenons. C’est tout.

Message 4. Parce que oui tu le connais j’en suis sûr le putain petit chef. Et le putain, et le petit chef. Tu les connais tous les deux n’est-ce pas. Tu les connais et tu sais que le combat toujours a lieu entre eux deux, putain, petit chef, et tu sais que c’est un combat sans victoire possible. D’un côté le putain ne veut pas d’un petit chef pour son combat mais d’un client. Quant au petit chef à part la mort généralisée rien ne l’intéresse. C’est un combat qui n’a jamais lieu.

Message 5. Non jamais aucun d’entre nous n’a voulu ni d’un putain ni d’un petit chef et pourtant nous les avons bien senti vivre en nous et nous les avons bien nourris. Et. Mais. Surtout. Nous avons su prendre chacune et chacun par la main de la family et cela sans jamais prendre la main sur la family. Hé. Chaque brother, chaque sister, a pris chacun et chacune un jour par la main sans comptabilité aucune, chacun, chacune, a maintenu d’une certaine manière la vigilance envers les petits chefs et les putains. Nous les avons nourris. Nous avons eu besoin de les nourrir pour les combattre, les aimer, les faire vivre. Ils sont encore vivants. Comme la family existe, ils existent. Comme la family a toujours existé ils sont vivants et la family prend bien soin d’eux. Elle prend bien soin de leurs petites mains. Et chacun et chacune a bien pris soin de prendre la main de chacune et chacun y compris des petits chefs et des putains que nous ne voulions pas être, que nous sommes, voilà. On a pas arrêté de se prendre par la main, chacune et chacun selon notre manière, nos manières. On a pas arrêté de s’aider à vivre en fait. Oui. Et cela : en faisant bien gaffe à toutes nos petites mains, quels que furent les contentieux et de quelque manière que nous soyons parvenus ou pas à les énoncer. On les énonce, comme on peut. On s’aide à vivre. Comme on peut. C’est explicite, tacite. C’est selon. On grandit. On a grandi ensemble. Quels que furent les contentieux et de quelque manière que nous soyons parvenus ou pas à les vivre ensemble. On vit ensemble. On fait ça comme on peut.

Eric Caligaris † Cher Général

Eric Caligaris • Instin & moi

Bout de papier passé dans la poche.
Mémoire confuse.
Liste de courses.
Non.
Pense-bête.
Non.
Script.
Peut-être.
Et je lis :
« ami de mes ennemis
confrère
chimère
astreinte
handicap
écart
armes
ressasser
gloires-défaites
tourments
fenêtre
ferventes dispositions
petite guerre
accompagné un temps


grandes espérances
entreprise
marche décisive
vu lu et su
frénésie
biographes
savamment orchestré
exhumation
restauration
accession au pouvoir
figurer toujours et encore
censé vous attendre
joliment miroiter
perspectives
tordre
obscur mais grandiose
crise, déroute, débâcle et défaitisme
contournant
adresse
ténacité
amateurs
appelés
stratagème remarquable
en appeler aux morts
soumettre les vivants
transformer
métaphore
action directe
étendard
couleurs ronflantes
bardé ou bigarré
technologie
murs
célébrations
meetings
grande galerie des glaces
cinéma de propagande
fatalement avantageuse
dupes
faits, gestes et épanchements
grandeur
pétrification
raidissement
réduction
basculements subtils
moins grandiloquent
troupes
ne jamais savoir
toute l’histoire
actes
vision
un seul homme
seul. »

Eric Caligaris
Instin et moi
28/07/2014
(enquête de satisfaction)