Archives de catégorie : Feuilleton

Lucie Desaubliaux | Feu(x) souterrain(s) 7/7 : Finish him

 

Nous accueillons Lucie Desaubliaux pour un feuilleton inédit qui nous mènera de Samain à Imbolc. On est très heureux de recevoir l’auteure de La nuit sera belle (Actes Sud, 2017).

Lucie Desaubliaux écrit, pour les adultes et pour les enfants. Elle réalise aussi des performances et des installations. Elle code des sites internets, des bases de données, des jeux vidéos et des outils de cartographie ou de collaboration. Elle micro-édite des livres et des expériences numériques. Elle s’intéresse à l’agencement des formes de pensées, aux notions de travail et d’oisiveté et à la différence entre ce que est perçu et la réalité invisible du monde, en se nourrissant de différents domaines scientifiques qu’elle ne comprend pas trop et réinterprète beaucoup. Elle vit et travaille en Bretagne, seule ou en collectif : elle fait notamment partie de La Guerrière, du Vivarium et de WMAN.

 

FINISH HIM

 La mère dit : Regarde un peu le paysage Cole.

Cole dit : Je regarde. Il regarde les éoliennes et les champs de maïs qui sont plus grands que la fenêtre de la voiture. Les champs n’ont pas de bord, ils disparaissent dans l’horizon. Cole compte trois éoliennes arrêtées, il regarde sa console et il choisit Sub Zero sur l’écran de sélection des personnages.

Sub Zero est un personnage de Mortal Kombat, c’est le maître du clan Lin Kuei. Il porte un masque bleu sur tout le bas du visage et un plastron bleu qui se transforme en pagne à partir de la ceinture, bleue aussi. Sub Zero contrôle la glace.

La mère dit : Arrête de jouer et regarde un peu le paysage Cole.

Cole dit : Je regarde. Cole regarde et il continue à jouer, on peut faire les deux mais ça ne sert à rien de l’expliquer à la mère. Cole regarde même s’il connaît par cœur la route des vacances. La partie avec les grands champs de maïs est pénible, même les oiseaux qui volent au-dessus ont l’air triste. Quand Cole les regarde c’est comme si quelqu’un lui manquait.

Sub Zero lance un pic de glace dans la mâchoire de son adversaire et le cloue au mur derrière lui. FINISH HIM s’affiche sur l’écran. La mâchoire inférieure de l’adversaire se détache en deux temps : d’abord le côté gauche puis le côté droit. Le haut du crâne reste accroché au mur et le reste du corps dégouline jusqu’au sol où il se pose assis, le dos bien droit contre le mur de glace. Du sang jaillit horizontalement en jets irréguliers depuis la moitié de mâchoire accrochée au mur et Sub Zero gagne.
La mère dit : Regarde un peu le paysage, regarde un peu Cole, avec les écrans, plus personne ne s’intéresse aux paysages, hein André ? Le père conduit et dit : Mmh, tu joues à quoi Cole ? et Cole regarde et dit : À rien.

Cole regarde, la voiture ralentit, la nationale traverse quelques villes avec des boucheries-charcuteries, des boulangeries, des dos d’âne et des églises. Il n’y a personne sur les trottoirs, des rideaux bougent dans une maison. Sur la mairie il y a une banderole sauvez notre école, sur le cinéma il y a une banderole fermé, sur le routier il y a une banderole entrée+plat+dessert+1/4vin=13euros50.

Sub Zero fait une balayette à son adversaire, FINISH HIM s’affiche sur l’écran. L’adversaire de Sub Zero se redresse et Sub Zero fait pousser du sol un bloc de glace qui emprisonne l’autre jusqu’aux épaules. Sub Zero met la main dans la bouche de son ennemi immobilisé et il plonge le bras dans sa gorge jusqu’au coude. Quand il retire le bras, il tient dans son poing la moitié de la colonne vertébrale, il tire et il détache la colonne avec la tête au bout. Sub Zero lance la tête par-dessus son épaule. La tête et la colonne tombent sur le sol, elles gigotent en regardant la caméra et Sub Zero gagne.

La mère dit : Les paysages n’intéressent que ceux à qui ils appartiennent, arrête un peu de jouer Cole, ils n’intéressent que ceux qui les possèdent, quand on y pense, c’est incroyable de pouvoir posséder un paysage, la mère dit : Regarde un peu le paysage Cole.

Cole regarde bien parce que c’est bientôt l’arrivée de la mer. Il faut être le premier à la voir même si la mère et le père ne jouent pas. Normalement il y en a un mini-bout qui apparaît après ce virage, ou peut-être celui d’après. La console vibre : à cause de la mer, Sub Zero a oublié de contrer. Son adversaire a une queue de lézard qu’il enroule autour de Sub Zero pour le lancer en l’air.

FINISH HIM s’affiche sur l’écran, la mer est là, Cole dit : LA MER, mais la mère ne regarde pas, elle regarde son téléphone. Elle regarde le prix d’une maison avec vue sur mer pour voir combien coûtent les paysages.

L’adversaire-lézard de Sub Zero a sorti un fusil à pompe de derrière son dos, il tire dans l’abdomen de Sub Zero pendant que Sub Zero est encore en l’air. Le trou est énorme, il emporte l’estomac de Sub Zero et ses intestins jaillissent de tous les côtés. Sub Zero retombe au sol et son adversaire saute à pieds joints dans le trou de l’abdomen, ça fait des éclaboussures de sang tout autour et Sub Zero perd.

Cole regarde, la voiture dépasse le panorama qui donne sur l’île des Landes, elle prend le virage en épingle qui fait presque faire demi-tour avant de s’engager sur la route de la corniche. La voiture ralentit et la mère râle à cause des touristes qui roulent à deux à l’heure pour regarder la baie. La mère dit : C’est pas possible de rouler si lentement, qu’est-ce qu’ils font à regarder l’horizon et Cole regarde l’horizon de la mer qui est haute. Il choisit Baraka sur l’écran de sélection des personnages.

Le ciel se couvre un peu et Cole regarde à nouveau. Il a l’impression que la falaise luit.

Il y a des années, la foudre est tombée quelque part, loin, très loin en plein milieu d’une mesa,

la falaise luit comme si le soleil avait déménagé du ciel pour essayer la terre,

la marche d’un feu de tourbe est inexorable,

Cole dit : Regarde, maman

la marche d’un feu de tourbe continue jusqu’à épuisement du filon, elle avale les kilomètres, le sol, les chênes sans âge et les vaches,

Cole plisse les yeux,

la marche du feu de tourbe avale tout le filon et arrive presque rassasiée contre une falaise

Cole doit regarder un peu à côté de la falaise pour mieux la voir luire,

presque rassasiée juste au-dessus d’un panorama qui donne sur l’île des Landes,

et la mère ne regarde pas,

presque rassasiée au niveau d’un virage en épingle,

et puis le nuage devant le vrai soleil du ciel s’en va et la falaise s’éteint.

Cole fixe la falaise mais la falaise est redevenue la terre et le ciel est redevenu le ciel.

Comme si la marche du feu de tourbe avait fait demi-tour.

Mais la marche d’un feu de tourbe est inexorable et son appétit ne s’arrête jamais.
Baraka plante ses griffes dans le corps de son adversaire, la falaise craque pour laisser sortir la combustion lente de la tourbe qui se transforme en flammes sous le regain d’oxygène. Les griffes de baraka remontent sous les aisselles de son adversaire et découpent ses deux bras qui tombent de chaque côté de son corps, les dalles de schistes sous la faille ouverte par le feu se décrochent. Baraka croise ses griffes en X autour du cou de son adversaire qu’il tranche d’un coup sec et la tête de son ennemi vole à plusieurs mètres de hauteur, les schistes et les gneiss glissent sur la pente depuis la pinède du panorama vers la grève. Baraka lève la main droite et la tête retombe sur les griffes qui la tranchent en son milieu, on peut voir à travers la découpe du crâne les deux hémisphères roses du cerveau, la falaise au-dessus s’auto-dévale en un millier de plaquettes scintillantes jusqu’aux voitures qui regardent le paysage

Cole regarde et Cole ne dit rien

FINISH HIM s’affiche sur l’écran.

 

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Lucie Desaubliaux | Feu(x) souterrain(s) 6/7 : guide de visite : Centralia

 

Nous accueillons Lucie Desaubliaux pour un feuilleton inédit qui nous mènera de Samain à Imbolc. On est très heureux de recevoir l’auteure de La nuit sera belle (Actes Sud, 2017).

Lucie Desaubliaux écrit, pour les adultes et pour les enfants. Elle réalise aussi des performances et des installations. Elle code des sites internets, des bases de données, des jeux vidéos et des outils de cartographie ou de collaboration. Elle micro-édite des livres et des expériences numériques. Elle s’intéresse à l’agencement des formes de pensées, aux notions de travail et d’oisiveté et à la différence entre ce que est perçu et la réalité invisible du monde, en se nourrissant de différents domaines scientifiques qu’elle ne comprend pas trop et réinterprète beaucoup. Elle vit et travaille en Bretagne, seule ou en collectif : elle fait notamment partie de La Guerrière, du Vivarium et de WMAN.

 

GUIDE DE VISITE : CENTRALIA

 

En 1979, John Coddington, le maire de la ville de Centralia, en Pennsylvanie, relève le niveau de carburant des pompes de sa station essence. Quand il retire la sonde, il constate qu’elle est chaude. Il plonge un thermomètre dans ses réservoirs et le thermomètre affiche une température de 78°C.

En 1981, une doline s’ouvre sous les pieds de Todd Domboski, qui a 12 ans. En tombant, Todd s’agrippe à des racines. Eric Wolfgang, son cousin, arrive à le tirer du trou et lui sauve la vie. La vapeur chaude qui s’échappe de la doline contient des taux mortels de monoxyde de carbone. La température au cœur de la doline est de 350°C. Sa profondeur demeure inconnue.

Le reste de sa vie, Todd rêve qu’il roule à vélo sur la route principale de Centralia, que le sol s’ouvre devant lui et qu’il l’avale.

Le feu qui couve sous Centralia est connu depuis 1962. C’est une mine de charbon qui s’est embrasée. Ce pourraient être des pompiers qui vidaient un dépotoir à côté qui l’ont accidentellement enflammée. Ce pourrait être un camion benne qui a déversé des cendres fumantes dans une mine abandonnée. Ce pourrait être un feu qui est parti d’une des mines de contrebande du voisinage. On ne peut pas vraiment savoir.
L’incendie se propage maintenant tout le long de la couche de charbon de Black Mountain.

Depuis la chute de Todd Domboski, le feu souterrain de Centralia déloge les habitants petit à petit. Le sol s’écroule sous les routes et sous les maisons et des fumées toxiques rendent l’air irrespirable. Plus de 42 millions de dollars sont alloués à la relocalisation des habitants.

En 1992, les biens du bourg passent dans le domaine public, ce qui condamne tous les bâtiments de la ville. Les habitants qui restent tentent un recours en justice et échouent.

En 2002, le service postal abandonne le code postal de Centralia, 17927.

En 2009, la procédure formelle d’éviction des derniers habitants commence.

Centralia est maintenant déserte et il ne reste presque que des rues pavées. Certaines zones sont remplies d’arbres. L’auteur Bruce Sterling a inventé l’expression “Parc Involontaire“ pour désigner une zone anciennement habitée maintenant abandonnée et habitée à nouveau par la nature sauvage. Ce sont des zones dont les humains ne veulent plus ou pour lesquelles ils ne sont plus suffisamment adaptés, souvent parce qu’ils les ont eux-mêmes dévastées, comme les anciennes bases militaires, les terrains pollués ou irradiés ou encore les zones submergées.

Il reste encore quatre cimetières. De la fumée s’échappe constamment du sol de celui situé sur la grande colline.

L’église Sainte-Marie est le seul bâtiment qui fonctionne. Le pasteur Michael Hustko offre des doughnuts et du café après le service pour que les fidèles puissent se restaurer au milieu de la ville déserte. Le Pasteur Hustko est persuadé que l’église Sainte-Marie lui survivra.

La route centrale défoncée de Centralia a été longtemps visitée par des artistes qui l’ont recouverte de peintures et de dessins. Elle a été rebaptisée Graffiti Road. Il est dangereux de s’y promener car les charbons souterrains incandescents se transforment en cendres et créent d’énormes cavités. Le sol au-dessus se crevasse et s’effondre, ce qui occasionne des appels d’air et des apports d’oxygène et le feu qui dort en-dessous se ravive. Graffiti Road et ses dessins ont été finalement entièrement recouverts de terre pour qu’il n’y ait plus rien à voir ou à orner.

Centralia a servi d’inspiration au scénariste Roger Avary pour le film Silent Hill, sorti en 2006. Le film est lui-même une adaptation de la série de jeux vidéo du même nom éditée par Konami et qui n’a presque rien à voir avec Centralia. Dans le film, un brouillard sans fin recouvre la ville, des fissures courent le long des routes et les habitants qui sont morts dans un feu souterrain de mine de charbon sont devenus des fantômes et des démons.

Aujourd’hui le feu sous Centralia s’étend sur 1,6km2 et avance de 15 mètres par an. Il pourrait continuer à brûler pendant 250 ans. Il a atteint le village voisin de Byrnesville qui doit aussi être évacué.

Graffiti Road est annoncée comme “définitivement fermée” sur TripAdvisor, mais elle conserve la note de quatre étoiles, “très bon”. Il n’y a rien à y voir mais le vide est une expérience grisante. Une boutique de souvenirs serait tout de même la bienvenue.

 

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Lucie Desaubliaux | Feu(x) souterrain(s) 5/7 : le barbecue

 

Nous accueillons Lucie Desaubliaux pour un feuilleton inédit qui nous mènera de Samain à Imbolc. On est très heureux de recevoir l’auteure de La nuit sera belle (Actes Sud, 2017).

Lucie Desaubliaux écrit, pour les adultes et pour les enfants. Elle réalise aussi des performances et des installations. Elle code des sites internets, des bases de données, des jeux vidéos et des outils de cartographie ou de collaboration. Elle micro-édite des livres et des expériences numériques. Elle s’intéresse à l’agencement des formes de pensées, aux notions de travail et d’oisiveté et à la différence entre ce que est perçu et la réalité invisible du monde, en se nourrissant de différents domaines scientifiques qu’elle ne comprend pas trop et réinterprète beaucoup. Elle vit et travaille en Bretagne, seule ou en collectif : elle fait notamment partie de La Guerrière, du Vivarium et de WMAN.

 

LE BARBECUE

 

Le réveil de Pete sent le bœuf grillé. D’habitude, le réveil de Pete sent le bois de la charpente et l’odeur aigre du corps en sommeil. Pete se tourne vers la fenêtre, il imagine l’aube remplie d’un bœuf colossal qui tourne au-dessus d’un feu de bois de plusieurs mètres de haut.
La fenêtre est encombrée de brume de beau temps. La brume s’accrochera au sol jusqu’au milieu de la matinée. Elle se lèvera d’un coup et laissera sa place au soleil.

La veille, il faisait presque noir quand les vaches et Pete sont arrivés pour la première fois aux basses Brières. Pete est resté à la barrière et il a laissé la silhouette de ses vaches disparaître contre l’herbe sombre. En refermant la clôture, il était content de garder le spectacle du troupeau au milieu du champ pour le jour nouveau du lendemain.

Le matin remplace l’aube dans la chambre. Pete se lève, dans la cuisine, l’odeur du bœuf grillé se mélange assez mal avec celle du café.

Dugardin fils, Bernie et Morris ont dit hier soir à l’auberge : les basses Brières sont hantées. Dugardin fils a ri, Bernie a hoché la tête et Morris a jeté du sel par-dessus son épaule. Bernie a dit : demain, les lavandières de la mare auront noyé tes vaches. Morris a dit : demain, les boggarts du champ auront écorché tes vaches. Dugardin fils a ri et a dit : avant tout ça, la Bête des basses Brières sera sortie de la forêt, elle aura hurlé sous la lune et elle les aura dévorées. Bernie a hoché la tête et Morris s’est signé. Pete a ri aussi, il a bu sa bière et il n’a rien dit.

Pete se rase et enfile un bleu propre. Il plaque ses cheveux vers l’arrière avec un peigne mouillé puis il les fait gonfler sur le dessus avec ses doigts, comme le dimanche. Il sort, les derniers lambeaux de brume se déchirent et disparaissent.

Le père Mathurin est mort le mois dernier et les basses Brières ont été mises en vente. Grâce aux lavandières, aux boggarts et à la Bête des basses Brières, il n’y a eu que Pete pour les acheter, pour une somme que même Pete pouvait se permettre. Sans ça, ses treize vaches n’auraient jamais connu autre chose que le champ minuscule loué à Dugardin père.

Pete s’arrête un peu avant l’entrée des basses Brières. La brume s’est levée partout sauf au-dessus du pré. L’air des basses Brières est rempli de coton gris. À travers la brume, le pré a l’air vide. L’odeur de grillades est forte ici, elle ne ressemble plus à celle de la viande. Elle est épaisse et sirupeuse, elle coule le long de la gorge de Pete. Elle y laisse un dépôt de charbon brûlé.

Pete regarde l’herbe des basses Brières et l’herbe ressemble à l’herbe d’une photo restée au soleil, jaune, beige et marron. Pete arrive à la clôture et Pete comprend que la brume s’est levée sur les basses Brières comme partout ailleurs. L’air gris devant lui provient des colonnes minces de fumerolles qui sortent d’entre les mottes d’herbe et de terre s’élargissent vers le ciel.

Pete décroche les fils électrifiés de la nouvelle clôture, il ne les raccroche pas derrière lui. Il avance au milieu des basses Brières, l’herbe casse sous lui, l’odeur grandit encore. Les vaches ne sont pas là, ni au milieu, ni au bord, ni nulle part. Pete regarde la clôture tout autour, il cherche un piquet arraché ou des fils tombés à terre. Il pense d’abord aux animaux, à des sangliers, à des loups, à des ours, à des grizzlis même, qu’on n’a jamais vus dans la région. L’odeur est liquide et Pete la sent perler sur sa peau.

Pete pense alors à la terre maudite, à la Bête des Brières, aux boggarts, aux lavandières. Il pense à Bernie, à Morris, au rire de Dugardin fils. Il scrute tout autour pour comprendre quelque chose, il scrute partout sauf au sol. Pete s’arrête juste à temps quand il sent la terre s’effriter un peu sous lui et il baisse les yeux.

Il y a un trou devant lui. Le trou fait au moins 3 mètres de profondeur et 4 mètres 50 de diamètre mais il était invisible derrière les herbes du pré. Les yeux de Pete pleurent à cause de la fumée et Pete penche la tête au-dessus du trou. L’odeur se jette sur lui, violente et compacte, elle lui obstrue la gorge et les poumons, elle appuie sur sa langue et retourne son larynx.

Pete se penche encore un peu plus et il vomit sur les corps des treize vaches calcinées au fond du trou.

 

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Lucie Desaubliaux | Feu(x) souterrain(s) 4/7 : Guide de visite : La Montagne Qui Brûle

 

Nous accueillons Lucie Desaubliaux pour un feuilleton inédit qui nous mènera de Samain à Imbolc. On est très heureux de recevoir l’auteure de La nuit sera belle (Actes Sud, 2017).

Lucie Desaubliaux écrit, pour les adultes et pour les enfants. Elle réalise aussi des performances et des installations. Elle code des sites internets, des bases de données, des jeux vidéos et des outils de cartographie ou de collaboration. Elle micro-édite des livres et des expériences numériques. Elle s’intéresse à l’agencement des formes de pensées, aux notions de travail et d’oisiveté et à la différence entre ce que est perçu et la réalité invisible du monde, en se nourrissant de différents domaines scientifiques qu’elle ne comprend pas trop et réinterprète beaucoup. Elle vit et travaille en Bretagne, seule ou en collectif : elle fait notamment partie de La Guerrière, du Vivarium et de WMAN.

 

GUIDE DE VISITE : LA MONTAGNE QUI BRÛLE

 

Le Mont Wingen est aussi appelé Burning Mountain : la Montagne qui Brûle. Il y a beaucoup de montagnes qui brûlent dans le monde, mais le Mont Wingen est sûrement celle qui brûle depuis le plus longtemps. Le Mont Wingen brûle depuis au moins 6600 ans.

Le Mont Wingen (prononcer “Win-jen”) se trouve en Nouvelle-Galles du Sud, en Australie. Il fait 653 mètres de haut, le feu qu’il couve brûle à 30 mètres de profondeur et c’est maintenant une réserve naturelle.

On ne sait pas comment le feu sous le Mont Wingen est né. Ce pourrait être la veine de charbon contenue dans le mont qui s’est enflammée spontanément. Ce pourrait être la foudre qui n’est pas tombée loin. Ce pourrait être un homme wonnarua emprisonné dans le mont par le Méchant Homme qui a allumé le feu pour prévenir du danger. Ce pourrait être une femme wonnarua changée en pierre sur le flanc Est qui pleure des larmes de feu. On ne peut pas vraiment savoir.

La surface du sol au sommet atteint 350°C. La terre est multicolore, rouge profond à cause de l’oxyde de fer, moutarde à cause de la poudre de soufre concentrée et blanc éclatant à cause de l’alun.

Les Wonnarua ont habité le Mont Wingen des dizaines de milliers d’années. Ils y récoltaient de l’argile un peu jaune qui contient du soufre, le ko-pur-ra. Dans le feu, le ko-pur-ra devient ocre et brillant et les Wonnarua en faisaient des pilules et des cachets. Ils réduisaient le ko-pur-ra en poudre et le mélangeaient à un émollient, comme la graisse de rein de kangourou ou l’huile d’émeu, pour faire des crèmes et des pommades. Les Aborigènes ont été les premiers à utiliser les minerais et les minéraux pour guérir.

Des tribus entières se déplaçaient au Mont Wingen pour se faire soigner. C’était toute une logistique de stockage, d’emballage et de troc. Le Mont était considéré comme sacré. Ses flancs étaient ornés de représentations de kangourous, de wallabies, d’oiseaux et de serpents.
On trouve encore le mot “découvert” dans beaucoup d’articles de presse pour parler de la première fois qu’un Européen a vu la Montagne qui Brûle. Les Européens arrivent en 1820 dans la vallée autour du Mont Wingen.

Les Aborigènes partagent volontiers la recette de leurs remèdes qui aident à soigner les hommes et les bêtes, les coupures, les brûlures, les blessures, les infections des sabots et des pieds, les épaules et le dos des colons et des chevaux.

Les Européens partagent volontiers leurs maladies infectieuses, alors inconnues sur les flancs du Mont Wingen.

À partir de 1827, lors des nuits froides, au sommet du Mont, le bétail des colons et la faune sauvage se réunissent sans distinction d’espèce autour des parois des crevasses d’où s’échappe la chaleur du feu.

À partir de 1827, au pied du Mont, les Aborigènes sont repoussés par les Européens qui veulent implanter leurs maisons, leurs exploitations et leur bétail.

Des entrepreneurs cherchent comment commercialiser les remèdes des Wonnarua. Le Département des Territoires refuse d’accorder l’exclusivité de l’exploitation minière et l’aliénation du sol. Mais l’entreprise Muston & Co interdit quand même l’accès du Mont Wingen aux Aborigènes et à tous les autres colons. L’entreprise interdit aussi le prélèvement de toute substance de la montagne et revendique sa propriété.

Les Aborigènes perdent l’accès aux ressources minérales. Ils perdent aussi la transmission empirique du processus d’extraction, de sublimation, de préparation, de stockage et d’échange de leurs remèdes.

Début 1900, la compagnie blanche Winjennia Remedies Company démarre sa production de médicaments. Ses remèdes, savons, pommades, lotions, traitent 44 maux, comme l’eczéma, les coupures et les brûlures, la gorge enflammée, les cloques et les ampoules, les fesses irritées des bébés, les morsures d’insectes, les bleus, les furoncles, les abcès, les verrues, les conjonctivites, les problèmes de cicatrisation liés au scorbut, les panaris et les fistules. Ses affaires marchent du feu de dieu.

Dans les années 50, Mandy Halls récupère la recette de la pommade. Il la rebaptise Sulfazone. Sur la boîte du Sulfazone, il y a le Mont Wingen. Il paraît que le Sulfazone est doré comme le caramel et qu’il sent la cabane en bois un après-midi d’été.
Mandy Halls meurt d’une crise cardiaque sur le Mont Wingen lui-même, en 1964. La majorité des stocks de Sulfazone disparaît lors de l’incendie qui ravage Victoria en 1983. Le dernier propriétaire des droits du Sulfazone est Roger Carr, le neveu de Mandy Halls. Carr suggère en 1997 de rendre les droits au peuple aborigène. Il meurt en 2013, avant que les droits n’ait été rendus. Aucune démarche n’a été entreprise depuis.
Sur TripAdvisor, la Montagne qui brûle n’a qu’une note de trois étoiles, “Moyen”. C’est une belle balade mais on ne voit pas assez de fumées. Heureusement, il y a beaucoup de tables de pique-nique.
 

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Lucie Desaubliaux | Feu(x) souterrain(s) 3/7 : la marche

 

Nous accueillons Lucie Desaubliaux pour un feuilleton inédit qui nous mènera de Samain à Imbolc. On est très heureux de recevoir l’auteure de La nuit sera belle (Actes Sud, 2017).

Lucie Desaubliaux écrit, pour les adultes et pour les enfants. Elle réalise aussi des performances et des installations. Elle code des sites internets, des bases de données, des jeux vidéos et des outils de cartographie ou de collaboration. Elle micro-édite des livres et des expériences numériques. Elle s’intéresse à l’agencement des formes de pensées, aux notions de travail et d’oisiveté et à la différence entre ce que est perçu et la réalité invisible du monde, en se nourrissant de différents domaines scientifiques qu’elle ne comprend pas trop et réinterprète beaucoup. Elle vit et travaille en Bretagne, seule ou en collectif : elle fait notamment partie de La Guerrière, du Vivarium et de WMAN.

 

LA MARCHE

 

La marche d’un feu de tourbe est inexorable,

celle des sorcières aussi.

Les sorcières avancent, inexorables, depuis le carrefour de Millaud jusqu’au cœur de Bogswood, pour réaliser le rituel d’Imbolc au pied d’un chêne sans âge au bord de la clairière sans nom.

Les feux de tourbe peuvent survivre des centaines d’années, certains existent depuis des millénaires.

Les sorcières avancent, inexorables mais prudentes, elles n’ont pas de chaussures. Elles les ont laissées dans le coffre de leurs pick-ups au carrefour de Millaud. Les graviers et les bogues de châtaigne sur le chemin de la garde sont très inconfortables. Les sorcières aspirent l’air entre leurs dents pour ne pas geindre.

Les feux de tourbes peuvent rester cachés sous le sol pendant des générations.

Les sorcières avancent, inexorables et presqu’invisibles, elles portent des couleurs ternes et minérales qui se confondent avec la forêt de février. Leurs vêtements sont en fibre végétale, en coton, en lin, en chanvre. Ava voulait faire des costumes mais Ember a dit : c’est pas carnaval.

Dans les bonnes conditions, avec un apport d’air correct et un stress hydrique conséquent, la combustion de la tourbe se ravive et la chaleur se transmet au couvert végétal qui s’embrase.

Les sorcières avancent, inexorables et au rythme des grelots en ferraille accrochés à leurs chevilles gauches. Elles rejoignent un sentier forestier couvert de mousse, douce après les graviers du chemin de la garde. Les grelots premier prix sonnent faux et la marche des sorcières ressemble à celle d’un petit troupeau enrhumé.

Malgré les dégâts causés par les incendies des feux souterrains réveillés, certaines tourbières ont besoin des flammes pour se régénérer.
Les sorcières avancent, inexorables et équipées, elles ont emmené beaucoup de matériel. Pour Imbolc il faut trois couleurs de bougies. Ember en a acheté des rouges, des noires et des lilas au rayon Arts de la Table du supermarché. Il faut aussi du charbon qu’elles ont récolté l’année dernière à la fin de la saison des barbecues. Elles l’ont réduit en poudre dans le grand seau que Sandy porte et qui forme un hématome bleu en cognant contre son mollet droit.

Le feu détruit les grands arbres de la tourbière qui laissent ensuite la place à d’autres plantes plus fragiles.

Les sorcières sont arrivées au chêne sans âge au bord de la clairière sans nom. Les bougies rouges, noires et lilas brûlent au bout des branches du pentagramme dessiné avec la poudre de charbon. Les sorcières oscillent d’une jambe à l’autre autour du pentagramme et espèrent que ça ne se remarque pas. Le sol semble très chaud sous leurs pieds nus.

Après la purge d’un grand incendie, le sol des tourbières se couvre de plantes carnivores, de sarracenia, de dionaea, d’utricularia et de nombreuses espèces de lys et d’orchidées.

Ember invente la prononciation des paroles du rituel d’Imbolc. Il n’y a pas la phonétique des formules sur wikka-coven.com. Les sorcières répètent après elle, personne ne parle l’ancien gaëlique. À la fin de la récitation, elles aspergent le sol d’eau de lune. Quand l’eau touche le sol, elle émet un sifflement et s’évapore en petite fumée. Ava sursaute, Ninon pousse un cri et Sandy est très impressionnée. Ember fait comme si tout était normal, elle n’a pas prononcé la bonne incantation, les bougies sont plus mauves que lilas et ce n’est pas la date du rituel d’Imbolc mais cette année, Imbolc tombait un samedi et samedi soir, la cadette a hockey.

Pour éteindre une tourbière, il faut inonder la terre et la mélanger jusqu’à obtention d’une pâte liquide, puis mesurer la température de la couche souterraine. Si celle-ci est égale ou supérieure à 40°C, recommencer l’opération.

Les sorcières dansent maintenant, elles ne peuvent pas s’en empêcher, le sol est trop chaud sous elles. De la fumée s’échappe de sous les racines du chêne. La fumée monte entre les sorcières, Ninon ne s’arrête plus de pousser des petits cris, Ava tousse avec la fumée car elle fait de l’asthme. La fumée monte et des petites flammes naissent parmi les feuilles de chêne mortes par terre, Sandy est déjà repartie en courant vers les pick-ups, Ember derrière la fumée crie : Ninon calme-toi, la respiration d’Ava et le tronc du chêne sifflent aigu. Ember trouve la main d’Ava dans la fumée et l’écorce du chêne explose au niveau des premières branches. Au milieu du tronc un énorme œil rouge et brillant s’allume et les braises de son iris regardent s’enfuir les dernières sorcières, derrière les cris de Ninon qui durent jusqu’au carrefour de Millaud.

Le feu de tourbe met trois jours et quatre nuits à regagner la terre

il continue sa marche inexorable vers le Sud

la tourbe encore en combustion

rallumera le feu de végétation

à Imbolc prochain

au milieu de la clairière sans nom

personne ne l’attendra

sous le chêne sans âge

entièrement consumé.

 

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Lucie Desaubliaux | Feu(x) souterrain(s) 2/7. Guide de visite : La Porte de l’Enfer

 

Nous accueillons Lucie Desaubliaux pour un feuilleton inédit qui nous mènera de Samain à Imbolc. On est très heureux de recevoir l’auteure de La nuit sera belle (Actes Sud, 2017).

Lucie Desaubliaux écrit, pour les adultes et pour les enfants. Elle réalise aussi des performances et des installations. Elle code des sites internets, des bases de données, des jeux vidéos et des outils de cartographie ou de collaboration. Elle micro-édite des livres et des expériences numériques. Elle s’intéresse à l’agencement des formes de pensées, aux notions de travail et d’oisiveté et à la différence entre ce que est perçu et la réalité invisible du monde, en se nourrissant de différents domaines scientifiques qu’elle ne comprend pas trop et réinterprète beaucoup. Elle vit et travaille en Bretagne, seule ou en collectif : elle fait notamment partie de La Guerrière, du Vivarium et de WMAN.

 

GUIDE DE VISITE : LA PORTE DE L’ENFER

 

Il paraît que l’entrée de l’enfer se trouve au Turkmenistan.

C’est un cratère dont les parois brûlent de centaines de feux qui ne s’éteignent jamais.

Le diamètre de la porte de l’enfer est de 70 mètres.

La porte de l’enfer fait 30 mètres de profondeur.

L’enfer ne sent pas le soufre, l’enfer sent le gaz naturel.

On ne sait pas bien comment et quand la porte de l’enfer s’est ouverte ici. Ce pourrait être il y a une cinquantaine d’années, ce pourraient être des géologues qui ont mis le feu à une poche de gaz, ce pourrait être parce qu’ils pensaient qu’elle s’éteindrait au bout du compte. On ne peut pas vraiment savoir : ça a été classé TOP SECRET par l’URSS, qui ne devait pas vraiment savoir non plus.

Le premier homme à poser le pied au fond de la porte de l’enfer est Georges Kourounis. C’est un chasseur de tempête qui s’est marié au bord du cratère d’un volcan en éruption. Sur sa page wikipédia, il se définit comme un aventurier PROFESSIONNEL. Ce qui veut sûrement dire que des employeurs le payent pour faire des aventures. Pour descendre aux enfers, Kourounis porte une combinaison argentée résistante à la chaleur avec appareil respiratoire intégré et harnais en kevlar. Kourounis prélève quelques échantillons du sol de la porte des enfers. Dedans vivent des bactéries qu’on appelle extremophiles parce qu’elles aiment les environnements extrêmes, comme Kourounis. Kourounis cherche des indices de l’origine du cratère mais il n’en trouve pas.

En remontant, Kourounis déclare s’être senti comme une pomme de terre en robe de chambre.

En 2019, le Président du Turkmenistan Gurbanguly Berdimuhamedow veut contrer une rumeur lancée par les opposants du régime : la rumeur raconte qu’il serait mort. Il convoque la télévision nationale pour qu’elle le filme en train de faire des doughnuts, des dérapages au frein à main en 4×4 autour de la porte des enfers.

Dans la même vidéo, on le voit réaliser trois strikes au bowling habillé en militaire, devant une foule habillée de la même façon que lui. La foule lui fait une standing ovation.

En 2022, le président du Turkmenistan Serdar Berdimuhamedow, le fils de Gurbanguly Berdimuhamedow, déplore la perte de profits pour l’industrie du gaz naturel que représente la porte de l’enfer. Il conseille donc de la fermer. Mais personne sur terre n’a ce pouvoir, même pas Serdar Berdimuhamedow : la Porte de l’Enfer est restée ouverte.

Sur TripAdvisor, la porte de l’enfer a une note de cinq étoiles, “excellent”.

 

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Lucie Desaubliaux | Feu(x) souterrain(s) 1/7 : la foudre

 

Nous accueillons Lucie Desaubliaux pour un feuilleton inédit qui nous mènera de Samain à Imbolc. On est très heureux de recevoir l’auteure de La nuit sera belle (Actes Sud, 2017).

Lucie Desaubliaux écrit, pour les adultes et pour les enfants. Elle réalise aussi des performances et des installations. Elle code des sites internets, des bases de données, des jeux vidéos et des outils de cartographie ou de collaboration. Elle micro-édite des livres et des expériences numériques. Elle s’intéresse à l’agencement des formes de pensées, aux notions de travail et d’oisiveté et à la différence entre ce que est perçu et la réalité invisible du monde, en se nourrissant de différents domaines scientifiques qu’elle ne comprend pas trop et réinterprète beaucoup. Elle vit et travaille en Bretagne, seule ou en collectif : elle fait notamment partie de La Guerrière, du Vivarium et de WMAN.

 

LA FOUDRE

 

La foudre tombe quelque part en plein milieu de la mesa.

Le vieux dit : elle est pas tombée loin. Nash ne dit rien. La foudre a tiré un trait courbe du ciel à la terre, en plein milieu du paysage de Nash et du vieux. Elle est partie du plein milieu de leur ciel jusqu’au plein milieu de leur mesa. Elle a coupé en deux le monde de Nash et du vieux, qui sont assis sur des transats en toile de nylon en plein milieu de rien et de quelques bouteilles vides.

Le vieux porte un slip de bain rouge. Il crache sur le sol pour conjurer la foudre et il répète : elle est pas tombée loin. Nash crache sur le sol pour conjurer le vieux et les histoires de foudre qu’il raconte à chaque orage et c’est la saison en ce moment. Les crachats sont immédiatement absorbés par l’argile sèche, il ne reste que deux auréoles sombres et un filament de rôti de porc.

Le vieux pense qu’il est maudit, la foudre ne tombe jamais loin et elle lui est tombée trois fois sur le corps. Avec le slip de bain rouge, on voit bien les grumeaux en haut de sa cuisse gauche, l’anémone blanche sur la peau noire au-dessus de son pied, le gauche aussi, et le côté droit de sa bouche qui descend un peu plus bas sur son menton. Ce sont les trois marques de la foudre les trois fois où elle n’est vraiment pas tombée loin.

Le vieux raconte la foudre en montrant avec son index son corps autour du slip de bain. Pendant qu’il raconte il y a encore des éclairs et du tonnerre qui avalent beaucoup de ses mots. Chaque fois le vieux hausse les sourcils et hoche la tête : c’était encore vraiment pas loin. Il répète ce que Nash n’a pas pu entendre et Nash n’entend pas, il ne dit rien. Il ne regarde pas le corps du vieux, il regarde la petite fumée là où la foudre est tombée en plein milieu de sa mesa. La petite fumée est vraiment très petite, il faut regarder un peu à côté pour se rendre compte qu’elle existe, à l’Ouest de Dead Horse Canyon.

Le ciel violet craque enfin au milieu d’un coup de tonnerre et tire des fils de pluie jusqu’au sol devant la petite fumée. Le vent est Nord-Nord-Est, la pluie progresse vite vers Nash et le vieux. Ils l’entendent avancer sur l’argile qui change de couleur, la boue trempée devient rouge. Le vieux ne parle plus maintenant, il y a trop de bruit. Il bascule le dossier de son transat un peu plus en arrière, il étend de chaque côté ses bras et ses jambes. Ses bras pendent dans le vide et ses jambes reposent sur ses talons, la pluie arrive sur son corps et lave la poussière et la sueur et mouille le slip de bain qui devient rouge foncé. Nash est rentré dans la cabane en bois derrière, les bouteilles vides se remplissent ou se renversent sur le sol.

Si Nash était encore dehors il verrait que la petite fumée à l’Ouest de Dead Horse Canyon s’est éteinte

mais :

la foudre n’est pas tombée loin.

Elle est tombée sur un genévrier millénaire qui s’est embrasé. Le genévrier s’est consumé lentement et ses racines ont transmis le feu à la couche de tourbe souterraine. La tourbe a entamé une combustion lente et inextinguible qui pourrait durer des dizaines voire des centaines d’années.

La marche d’un feu de tourbe est inexorable

à l’Ouest de Dead Horse Canyon,

la température va monter à 345°C sous 95 centimètres d’argile

le feu va progresser d’un à deux mètres par semaine vers le Sud

il va longer Posey Creek

dans dix-huit mois il passera invisible entre les deux transats en toile de nylon

jusqu’à la cabane en bois dont il enflammera les fondations en pin

la cabane disparaîtra dans la nuit personne ne la verra brûler

le vieux et Nash seront repartis après leur saison de rangers

et le lendemain matin

un chien jaune

viendra renifler le carré de sol noir qui a poussé pendant la nuit

en plein milieu de sa mesa.

 

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Frédéric Forte | Sentiments particuliers 1 à 5, numéro 5

Frédéric Forte est poète et membre de l’Oulipo. Il est notamment l’auteur de De la pratique (l’Attente, 2022), Nous allons perdre deux minutes de lumière (P.O.L, 2021), Été 18 (L’Usage, 2020), Dire ouf (P.O.L, 2016). Son premier livre, Discographie vient d’être réédité (2023) par les éditions de l’Attente.

Il y a d’abord eu Le sentiment général, couronne de sonnets parue dans la revue Catastrophes, puis l’envie ensuite de les prolonger de « sentiments particuliers » pour peut-être parvenir à un livre. Chacun des 14×14 poèmes de sentiments particuliers – dont voici les cinq premières séquences –, est généré organiquement à partir d’un vers du Sentiment général.

 

5.

encore toi mais
dans l’inaperçu —
dans l’inaperçu
chacun son espèce
de clignotement

je suis deux plutôt qu’un et nous
manipulons le même objet —
un minimum commun / ma main
attend que tu la tiennes — non
qu’elle soit incomplète mais
pour appuyer sur on dis-tu
le mieux est de ne pas savoir
qui regarde l’autre le faire

cela te surprend toujours / que je
sois dans la même pièce que toi
à chaque fois que tu appuies sur on
— et la façon dont le voyant rouge
s’allume / est allumé — qu’il te fasse
ou non de l’effet / mis à tourner
interminablement dans ta tête
ou la mienne — alors qu’il n’y aurait
qu’à tendre l’autre main pour éteindre

ce que tu es en train de faire
tu dis que c’est de l’action lente
— la nature s’examinant
au passage d’un train / quasi
du remplissage — sous contrainte
tous les matins thé infusant
par les feuilles — et je le regarde
monter / un château tout en angles

c’est encore moi / c’est toujours moi
mais ce n’est pas pareil — alors que
toi tu es toi et pour ainsi dire
tu le restes — or qu’en est-il de nous
quand tu appuies sur on / si disons
je vais de a à b reçois-tu
le reçu de l’opération — ou
par les temps qui courent vaut-il mieux
que je t’envoie ça par sms

c’était un jour mais impossible
de te faire un dessin — le temps
d’écrire est au passé / voilà
je ne suis plus un enfant — je
pensais aux autres choses / il y a
des couleurs que je n’ai pas vues
— maintenant il faut que tu vives /
sous une forme ou sous une autre

je suis une tête abstraite
que tu as tracée dans la
marge du fichier ouvert
devant toi — je pose un doigt
symbolique sur tes lèvres
dis-tu /et tu gommes — un blanc
ou c’est mon œil / fait écran

il y a ce geste
que tu fais qui me
fait / de la lumière
— sa définition
qui me pixélise

il faudrait et comment / n’être
que cela — je vois bien que
le matin existe / existe-
t-il — mais déjà plus et toi
tu ne peux pas aller si
vite / alors je t’éteins de
tout point simultanément

mon corps est le tien / perdu
dans les cintres — c’est un peu
une pluie d’atomes / les
mots sont bien répartis dans
la phrase — des souvenirs
comme des fractions / tu vois
les points d’encrage là où
d’autres verraient les étoiles

en pièces le début de je
ne sais plus quoi / la façon dont
ça aurait pu être autrement
qui se coince ici — c’est mon œil
qui te transforme dis-tu / je
ne sais plus quand — il y a un trou
dans le calendrier / un jour
par où le fichier s’est perdu

le mois finit bientôt —
par malheur demain je
pourrais être ça / le
poème effacé quand
tu appuies sur on — que
rien / qui plus n’interroge

en l’absence du soleil
dans la chambre / le regard
est déréglé — je vois les
lignes s’incurver / tracer
un objet sans gravité —
rien qu’une chanson en somme
ne puisse un jour éclaircir

combien de temps encore / c’
est indécidé — j’attends
un trait / que tu lances des
flèches dans le paysage
ou que tu partes en fumée
— il n’y a pas de système
binaire qui tienne / allez

 

Frédéric Forte | Sentiments particuliers 1 à 5, numéro 4

Frédéric Forte est poète et membre de l’Oulipo. Il est notamment l’auteur de De la pratique (l’Attente, 2022), Nous allons perdre deux minutes de lumière (P.O.L, 2021), Été 18 (L’Usage, 2020), Dire ouf (P.O.L, 2016). Son premier livre, Discographie vient d’être réédité (2023) par les éditions de l’Attente.

Il y a d’abord eu Le sentiment général, couronne de sonnets parue dans la revue Catastrophes, puis l’envie ensuite de les prolonger de « sentiments particuliers » pour peut-être parvenir à un livre. Chacun des 14×14 poèmes de sentiments particuliers – dont voici les cinq premières séquences –, est généré organiquement à partir d’un vers du Sentiment général.

 

4.

fixe l’image au plafond pendant que
je creuse un grand trou dans la chambre — oui
la poussière / mais ce n’est pas le jour
d’arrêter — il fait beau / rien n’est visible
ici de toi ou moi — et le présent
appartient à tous en particulier
— quelque chose se passe à l’intérieur
de ça / un point qui devient l’essentiel
de la phrase — je suis ce que ton œil
a vu / le roi est nu à chaque fois

tu appuies sur on / le principal
peut disparaître — il n’y a plus de place
pour être autre chose maintenant
— et tout se passe indifféremment
dans l’air ou dans l’eau / comme un ballon
porté par un courant — tu regardes
dans le vide / ou la télévision
sans l’image — ce que tu entends
dans la voix de l’autre c’est le off


un point

n’est pas un pont / mais je fais
l’impossible pour aller
de a à b — le terrain
est miné / il faut passer
au travers c’est tout — et si
un pont alors le point / il
est un point le moins du monde

l’hiver en vase clos / à peine
une revue posée sur la
table — quand tu appuies sur on
elle est automatiquement
du temps perdu — une montagne
poussée trop vite dans les mots
disons / je le regrette — et puis
zéro défi à relever

le jour est technique / un lé
précisément coupé — je
ne sais pas quoi en faire / il
est à deux doigts d’être plus
divisé encore — à moins
que replié / lorsque j’entre
par mille voies dans la pièce

c’est ainsi que tu branches
de l’électricité
à l’image — une feuille
d’activité qui te
conduit dehors / où l’arbre
a poussé dans la nuit

je n’ai rien d’autre à
partager ici
avec toi / que le
sentiment le plus
pur mon général

au milieu de la chambre il n’y a
pas de sujet / ou le sujet est
un objet sur la forme duquel
je n’ai pas de prise — appuie sur on
tu verras bien que rien ne se passe
comme prévu / que l’œil ne sait pas
bien dans le trop peu d’information
quoi regarder — ce à quoi tu penses
n’est pas du tout ce que je vais dire

car les accidents arrivent —
celui-là comme un autre / il
n’est qu’à se pencher pour voir
— dès que tu appuis sur on
l’appareil il voudrait tout
rembobiner / n’éprouver
même le poids maintenant

me traversant
mentalement
tu fends le x
du paysage

je prends le risque / et c’
est irréparable —
en feu davantage
m’éloignant de toute
matérialité

oui ça fait du bruit — mais par
exemple si maintenant
tu appuyais sur on plus
rien ne te toucherait ni
ne subsisterait vraiment
de l’époque / un froissement
très à peine qui dans l’arbre

et pour tout objet / la ligne
si comme je l’espère elle
finissait par être un arbre
déréglée alors nous deux
et cela me toucherait
serions vraiment ici dans
le domaine du sensible

ici / mais le reste
inaperçu — quoi
d’autre dans la pièce
pas même un son / pas
ton clignotement

 

Frédéric Forte | Sentiments particuliers 1 à 5, numéro 3

Frédéric Forte est poète et membre de l’Oulipo. Il est notamment l’auteur de De la pratique (l’Attente, 2022), Nous allons perdre deux minutes de lumière (P.O.L, 2021), Été 18 (L’Usage, 2020), Dire ouf (P.O.L, 2016). Son premier livre, Discographie vient d’être réédité (2023) par les éditions de l’Attente.

Il y a d’abord eu Le sentiment général, couronne de sonnets parue dans la revue Catastrophes, puis l’envie ensuite de les prolonger de « sentiments particuliers » pour peut-être parvenir à un livre. Chacun des 14×14 poèmes de sentiments particuliers – dont voici les cinq premières séquences –, est généré organiquement à partir d’un vers du Sentiment général.

 

3.

les effets spéciaux ils clignotent parce
qu’ils sont faits pour ça / mais si toi aussi
tu te mets à rougir il est possible
que ce soit trop — et je n’y vois pas mieux
tu vois — il y a un truc qui cloche avec
l’œil / un rien le dynamite — l’absence
de sujet fait comme une ombre portée
sur tout / un doigt qui éteint la lumière
— tu aimerais qu’un mot se mette à luire
pour toi dans le noir / sans cache — mais non

tu appuies sur on et rien ne se passe
comme prévu / ou rien de ce qui se
passe comme prévu ne te dit que
quelque chose se passe — et l’on dirait
plutôt si pareille chose est possible
qu’il ne se passe rien / ou que ce qui
se passe se passe autre part n’est pas
la chose qui se passe ici quand tu
appuies sur on — quand tu appuies sur on
quelque chose se passe / et ce n’est rien

ici le temps c’est de l’espace
indifférencié / plus ou moins
commun en toute chose même
— le jour si parfait maintenant
qu’il n’y a plus rien à cacher
sous la commode — je t’entends
dans la pièce à côté / le mur
rouge se résume à ce point

le cœur un rectangle au plafond
et rien de plus — c’est tout / c’est tout
pour cette nuit et pas facile
alors d’arriver à dormir —
parce qu’il te faut retrouver
une position dans laquelle
yeux fermés tu convoques la
petite foule que je somme

ou tellement me perdre que tout pour moi finit
peu à peu par ressembler à ça / une forêt
indéchiffrable — monde qui se brouille à tel point
que tu n’as pas d’autre choix que de faire sortir
l’animal qui est en moi / en appuyant sur on
comme ça ici tu vois — ce que je cherche à être
est pile entre cet arbre et le brouillard — l’appareil
fonctionne bien je crois / même s’il ne sert à rien
d’autre qu’être certain de ça — savoir à coup sûr
que tu n’as pas d’autre choix que de laisser sortir
l’animal qui est en moi /enfoui dans la forêt
de moi — le faire sortir en appuyant sur on
comme ça ici tu vois / c’est cela que je cherche

tu appuies sur on et c’est tout
— de l’électricité ne reste
que le mot / qui n’est pas en fait
ce que fait l’électricité
même en peinture — ça se passe
ailleurs / dans les clignotements
de toi à moi — de nos visages
passés pas très loin de zéro

comme il est tard je vais
dormir — au tout début
ça revient à scanner
dans le vide / et puis les
gestes se mettent à
être particuliers

tous les souvenirs fondus en un
mot / au réveil — la chambre est nouvelle
et le chagrin collectif parti
en fumée / mais qui de toi ou moi
n’a pas fermé la porte du fond —
c’est juste une question pour la forme
tu sais / pas la peine de répondre
— ma tête est vide / vide-la plus
encore — et rends l’objet à sa masse

tu appuies sur on / le son
s’archive-t-il de lui-même
dans les oreilles ou les
formes disparaissent-elles
sans laisser de trace — plus
tu y penses et moins il y a
de place / pour y penser

tout pourrait se faire en même temps
mais personne ne le fait / pas même
la machine à laver — or voilà
qu’il te suffit d’appuyer sur on
pour que les mots se fondent en un
point / celui exact qui nous rapproche
— et alors là-dedans au rinçage
ça fait comme un petit big bang qui s’
éloigne ou s’effondre / de lui-même

j’ai tout repeint en noir
dans la permanence / ai
mis du blanc dans l’œil à
la place du sujet —
comme un trou plusieurs fois
rebouché / le soleil

c’est aveuglant / c’est aveuglant
et il faudrait pour mieux y voir
un truc qui éteigne — toi tu
ne fais que clignoter / un mot
encore à naître et qui ne cesse
jamais paradoxalement
d’avoir été — or j’aimerais
être ça / le vif du sujet

ce serait le moment de
devenir rhinocéros
en tout / blindé bien au cœur
de son milieu naturel
— tu irais de a à b
sans dévier / faire la nuit
un trou au mur de la chambre

tout est rendu au décor — il y a
ça depuis la fenêtre / comme un grand
panorama — le jour qui passe en mode
avion à la limite du visible
— j’essaye de ne pas trop exister / là
dans la pièce avec tous les objets — il
n’y a pas vraiment d’effort à faire / c’est
à peine être de l’électricité
dans ton œil — si tu regardes à travers
moi il est possible que je sois nu