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Angèle Casanova • Le lit

 

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Angèle Casanova est poète et auteur du web-livre Gadins et bouts de ficelles, initié en 2006. Elle publie régulièrement dans des revues de poésie depuis 2014.
 
 

[Photo © Philippe Martin, 2015]

 


le réveil émet son bruit neigeux
j’ouvre un œil
me soulève sur un coude
contourne le verre d’eau à moitié plein
et appuie sur le bouton latéral

il est 7h00

je soupire et m’écrase sur l’oreiller
je renifle son odeur
puis me cale sur le ventre
les mains en coupe sous les hanches

mes pieds dépassent au fond du lit
je les frotte l’un sur l’autre
longuement

je compte les minutes
mon corps les connaît
il ouvrira mes yeux à 7h37
et je me lèverai d’un seul bloc
pesant
maussade

 

mon lit
est un monde plat
à quatre coins
aux bords vertigineux tombant dans la poussière

il me donne l’impression que je pourrais
tel little nemo partir à l’aventure
m’envoler par la fenêtre avec pour seul bagage
ce continent mobile

et pourtant ce havre
tous les matins
je le quitte
et le regrette

 

mes yeux se ferment
je repose mon livre
et m’assois
sur le lit

je fais passer ma chemise
par-dessus tête
me tortille pour enlever ma culotte
sans exposer au froid
plus de peau
que nécessaire
et l’attrape du bout des doigts

je fais un tas sur la couette
avec ma culotte et ma chemise
et dépose la boule de coton froissé
sous mon oreiller

marquis de carabas
je plonge en mon lit
sans plus penser au lendemain
et au linge que je ne retrouverai pas
à mon réveil
fort heureusement

 

il apparaît un jour
sans prévenir

il n’y a rien
et puis
soudain
un petit bouton

je ne le vois pas tout de suite
je le sens
d’abord
du bout des doigts

d’énervement je le gratte
y plante un ongle jusqu’à ce qu’il
se détache
et puis
je l’oublie

très rapidement
il repousse

patiente
je le charcute
encore
et encore

alors je comprends
que ce n’est pas un bouton

autre chose pousse

je l’observe
qui grossit
prend de l’aise sur ma joue
devient noir et charnu

sensuel
il me donne l’air d’une marquise grand siècle
sauf que

un nouveau bouton
sur
l’autre
joue

je suis
un champ
de

champignons

 

un truc
saute
dans mes
cheveux
et je me demande
s’il existe ailleurs
que dans ma tête

peut-être est-ce
une puce avec une envie subite
de se dégourdir
les pattes

ce truc saute
ici
et là
et je m’agite
et je panique

suis-je sale
suis-je folle

non
c’est la laine de verre
du grenier en travaux
qui me pique

dans cet air impalpable qui la véhicule
je la respire

pourtant
cette laine
qui incruste de verre
mes poumons
et irrite ma peau
comme si
des insectes
fous
ruaient
sautaient
en permanence
elle finira bien par se dissiper
mais quand

 

Anne Savelli • L

anne-savelliDiptyque est un texte écrit par Anne Savelli en 2015 pour la compagnie de danse Pièces détachées. Il compte, en toute logique, deux parties, dont la seconde, intitulée « L » évoque la relation entre un photographe et son modèle (L comme lui, elle, lien, livre et un grand nombre de choses encore).
Née à Paris, Anne Savelli (Fenêtres open space, Le Mot et le reste, Franck, Stock, Décor Lafayette, Inculte) s’intéresse depuis longtemps à la notion de lieu, de décor, et depuis quelques années à l’image, au portrait, à la photographie. Son prochain livre, Décor Daguerre, paraîtra au printemps 2017 aux éditions de L’Attente.
Elle est également cofondatrice du site L’aiR Nu (Littérature Radio Numérique). Pour des extraits vidéos du spectacle, voir ici : http://www.compagniepiecesdetachees.com/medias/

 

apparition

Tu es dans l’eau, debout et nue. Le cadrage du photographe t’a tranchée à la verticale. Il te manque un tiers du corps ou peut-être même la moitié. Il te manque un sein, le bras gauche, une cuisse, un genou, un tibia, un pied. Il t’a aussi coupé la tête, presque sectionné le bras droit.
L’eau grise est celle d’une piscine, de Jamaïque précise le livre. Elle déforme le bas de ton corps, fait dériver ton ombre qui renseigne sur le temps qu’il fait, beau, ainsi que sur ton geste hors champ : relever les bras en couronne pour soutenir la tête, posture que le photographe suggère, pose d’actrice, de mannequin, de modèle qu’il ne se permet pas, ne fait entrer dans le cadre que par cette ombre au centre, très présente mais qui reste légère. A bien y réfléchir, il y a peut-être une certaine ironie dans ce geste tombé à l’eau, qu’un coup d’œil rapide ne reconstitue pas – il faut regarder longtemps, vouloir lire l’image, même, pour qu’il daigne apparaître.
De l’ironie ? Oui, c’est possible. Mais le décalage qu’elle induit ne change rien à la beauté du corps fixé sur pellicule : l’écart ne s’impose pas, se donne pas comme tel. Ainsi le photographe gagne-t-il en subtilité, autant dire sur tous les tableaux.
Ce qu’on voit le mieux, ce qui frappe, c’est un grain de beauté au-dessus d’un téton, le nombril, le pubis.
Ce qu’on voit le mieux, je le crois, c’est le biceps du bras tronqué. A peine remarque-t-on les poils de ton aisselle qui, si on considère que ton corps est ton instrument de travail, devraient surprendre, même à l’époque. Chez toi, l’épilation est chose étrange. On ne sait que penser de ce pubis-là, en triangle écrasé par la ligne de l’eau.
Ce qui frappe, c’est ce que l’eau déforme de ton corps : la cuisse gauche, à qui elle invente un bourrelet ; la jambe qui perd de sa longueur, tout entière ramassée dans un genou en creux. À bien y regarder, et pour qui te connaît, ton ombre paraît plus réelle que ton corps. Faut-il que tu t’inquiètes ?

J’ai commencé à t’écrire après une nuit passée sans dormir, non, pas un seul instant ; après avoir écouté par le replay d’Arte une suite de reportages sur les super héros, espérant renouveler l’expérience de la veille – le premier épisode m’avait fait tomber dru dans le sommeil. Une nuit entière les yeux fermés à ne pas regarder ces corps parfaits et dessinés, moulés au millimètre, drapés, fuselés, fendant l’air qui passaient en boucle sur l’ipad ; à suivre simplement au casque les commentaires, les récits en anglais, en français mêlés à des effets sonores, à une musique trop forte, mal allongée sur le canapé, ne sachant où caser la tête, les genoux, les jambes. Une nuit qui n’a pas su chasser ce que la nuit elle-même appelait de prise à la gorge, de ventre noué.
Des images d’escaliers de secours, de panneaux One way, de façades de briques défilaient peut-être à la place. Ou de palmiers, de filles en rollers, cheveux longs et shorts en satin roulant près des plages, chromos venus de films, de séries découverts à l’adolescence et qui avaient réduit les villes à un décor 2D dans lequel Street view nous invite aujourd’hui à nous rendre, à nous perdre. Je ne sais pas. Je ne me souviens pas.
Le matin, j’ai glissé dans mon sac ce livre qui t’est dédié, L, acheté il y a longtemps, expédié des États-Unis. Ce livre, soyons précis, est un exemplaire d’occasion. Son format est carré, sa couverture souple. Il compte 128 pages sans dédicace ni note, coûtait à l’origine 16$95 et il est légèrement corné, jauni. Ce livre, L, a pris le métro ce matin-là, ligne 2, ligne 11, ligne 9, est passé d’un quartier nord de Paris au quartier ouest et chic où se trouve mon bureau.
Il a été posé par terre, sur un parquet clair, devant un second canapé.
Il a été rangé sur une étagère, a traîné sur la table, est retourné dans le sac. Il a été ouvert, feuilleté. Le texte a été lu, rapidement traduit avec la promesse de s’y prendre mieux, de s’y arrêter davantage, plus tard, après avoir dormi.
L est donc un livre dont le sujet est toi, et l’histoire de ce livre. Une histoire, du moins. Passage d’une époque à une autre, d’une dimension à la suivante, des yeux fermés aux yeux ouverts, que sais-je encore. Mais un passage oui, sans doute.

 

flottement

En Jamaïque, toujours, dans cette eau grise. Cette fois on te voit de profil de la tête au nombril, aux trois quarts immergée. Les yeux fermés, le visage tourné vers le soleil, tu portes des lunettes de piscine qui font tout le prix de la photo. Les cheveux mouillés et tirés en arrière, on découvre que tu es brune, que le grain de beauté sur ton sein existe en version plus discrète à la commissure de tes lèvres.
Ce qu’on voit mieux encore, c’est la ligne carrée de la mâchoire, les filaments blancs du soleil quand il chemine sur l’eau grise, sur tes seins et tes bras. Le corps plus vague que le visage, ce visage qui ne s’offre pas, ne s’avance jamais vers nous, abandonné à la lumière.
Tu reposes. Tu te reposes. Entre les deux nous hésitons. Ta nuque est le centre du monde. Archimède s’inscrit là, dans cette poussée qui maintient la nuque hors de l’eau, cachée par les cheveux mi-longs, parcourt la ligne de la mâchoire, remonte vers la bouche, le trait plus foncé d’une narine et cet accessoire inutile, les lunettes de piscine fixées par un élastique dont le blanc éclatant contraste avec le reste : une flèche te traverse, un ruban ceint ton front. Te voilà presque indienne.
Ces photos ne sont pas légendées. Les lieux sont indiqués pour qui sait les chercher à la page des remerciements. Et donc ? Et alors ? Cette piscine pourrait exister partout. A quoi sert de lire ces mots : « Jamaica, The West indies », à se lancer sur quelle piste ? Est-ce retrouver l’endroit où s’est déroulée la séance ? Savoir si vous étiez à l’hôtel, chez des amis, chez un mécène ? Deviner ce que vous avez fait là-bas, l’un avec l’autre ou l’un sans l’autre ?
Au moment où la question se pose, la réponse arrive d’elle-même. Une mention jusque là invisible apparaît sur la page, celle d’une riche héritière, d’un photographe célèbre qui vous ont hébergés. L’eau se trouble – mais non, c’est le regard – pas du tout, c’est l’esprit. L’esprit ou l’estomac. Ces deux mots, héritière, célèbre parasitent l’ensemble. Que vont devenir ces descriptions ? Matière à mondanité ?
L’eau grise continue d’être grise. La Jamaïque ? Hors de portée.
Reprenons. J’aimerais penser qu’il t’a photographié sans te le dire ou presque, t’a laissée flotter à ton rythme.
De la dérive et du contrôle, il devrait être un peu question.

J’avais déjà revu quelques unes de ces photos vieilles de plus de trente ans : les plus connues, sans doute, puisqu’elles circulent sur Internet. Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé qu’il fallait quand même acheter le livre, que je n’allais pas écrire sans. Pour déplacer l’objet d’un pays à un autre, qu’il survole l’océan avant d’arriver jusqu’ici ? Peut-être. Il devait me falloir un acte (ou son succédanée, la commande en trois clics) qui trente ans plus tôt relevait de l’extraordinaire. A l’époque, enfant ou adolescent, dire : mon père, mon oncle me l’a rapporté des États-Unis avait un poids certain.
(on disait rarement ma mère)
Est-ce que ce n’est plus le cas ? Cet exotisme-là, cette tension électrique qui court du ventre au palais au moment de prononcer la phrase, bouche sèche, cœur accéléré comme pour signaler l’aveu sont-ils morts, définitivement ? Et c’était quoi, au juste, de préciser la provenance du cadeau, de l’objet reçu ? Une manière de se distinguer, seulement ?
J’ai sorti le livre du sac, ai regardé la couverture. Ton nom plus gros que celui du photographe. Trois fois plus. Je ne m’en rends compte que maintenant.

Guillaume Vissac • t • 06

Nous somme très honorés d’accueillir pour l’été une série de Guillaume Vissac intitulé t. Guillaume Vissac est auteur et éditeur. Il est l’une des valeurs sûres de la littérature à venir. Il publie ses textes ainsi que son journal et une traduction quotidienne d’Ulysse de Joyce sur son site Fuir est une pulsion.
A suivre tous les jeudis.

 

un essaim d’oiseaux morts

On s’est posé dans un immeuble abandonné. Là, un essaim d’oiseaux noirs prend l’envol à la vitre. On est resté sonné par le bruit des ailes noires. Le toit est proche de deux étages, ça veut dire que l’essaim gicle en chute libre, et certains d’entre nous ont vu la forme de son corps se dresser pour finir par s’aplanir sur l’air frêle. C’était beau. On a essayé de reproduire ce bruit à plusieurs avec ce qui nous tombait sous la main. Par exemple nos vêtements. Le bruit nous a porté toute une partie du jour ce jour-là. On a tous revu ce bruit dans notre sommeil les nuits suivantes. Une fille dira qu’elle l’entendait quand l’un d’entre nous se retournait ou remuait dans le corps de la nuit, dans l’inconscience. Elle y associe ce bruit-là. L’envol. C’est un à-pic, l’envol, c’est un danger dans la nature de se bercer de cette façon au moment du mouvement. C’est pas commun. On ne savait pas trop ce que l’essaim chasse, on sait qu’il chasse en meute. Ils n’étaient pas charognards ces oiseaux. On sait même pas ce qu’ils étaient mais on sait ce qu’ils sont pas. On a tous besoin de s’enfermer en nous-mêmes quelques fois. Personne juge quelqu’un qui émet l’envie ou le besoin de se retrouver en lui-même à un moment donné. On respecte. On passera tous par là un jour ou l’autre. Le seul truc, disait cette fille, c’était de pas s’éloigner trop du troupeau. Certains sont partis voir sur le toit les nids noirs pris dans les fils de fer et les antennes hertziennes rouillées. Quelqu’un à l’œil charismatique m’a dit : faut absolument que tu vois ça ! Ce serait pour ça que je n’y suis pas allé ? Par nécessité de me retrouver en moi-même ? Cette fille me dira je comprends, je vais rester avec toi. Elle le faisait pas par pitié ou rien. Elle le ferait. J’ai de l’insomnie dans le cou, les nuits, j’arrive pas à dormir. J’entends pas ce bruit froissé d’essaim crevant le ciel dans l’à-pic comme certains. J’ai des douleurs qui me tirent dans le ventre et le nombril. C’est à force de rester immobile dans la nuit, de me jouer des compositions blanches. Alors j’oserai dire à cette fille qui veille à ce que je ne m’écarte pas trop des autres : je compose des compositions blanches quand j’arrive pas à dormir. Le blanc, c’était à cause des touches au piano qu’on touchait. C’était une contrainte : ne toucher que les blanches. Alors tu sais jouer du piano ? dit-elle. C’était vrai. Elle veut savoir ce que je sais jouer. Je me mettrai à la table de la cuisine près des boîtes de conserve. Une à une elle a écrit les touches du piano blanches sur la table. J’ai joué. La composition blanche de la nuit d’avant-hier. Elle est respectueuse dans son écoute des ongles, les miens. C’est tout ce qu’on entendra, mes ongles. Après un moment de silence gorgé de sa salive, elle dit : c’est le bruit ? Elle voulait parler du bruit de l’essaim engouffré dans l’à-pic dans cette seconde vertigineuse où tous on les avait saisis. Il n’y a pas d’autre mot. Non, je dirai. Je peux pas jouer le bruit. J’étais triste de dire ça, savoir ça, penser ça. C’est vrai. Je serai toute ma vie triste de ça. Une inaptitude. Pourquoi ? Elle voulait savoir. Ce sera comme un arc entre nous ces questions. L’arc qui prend dans le soir entre les caténaires au passage de la rame, chez nous, loin loin d’ici. Il faut que je le dise. L’à-voix-haute est requis. Le bruit peut pas être joué avec des blanches, je dis, le bruit peut être joué qu’avec des noires. C’est un autre exercice et moi, je dirai, j’ai quitté le piano avant de maîtriser la contrainte noire. Au bout du compte, les autres sont revenus de leur visite au toit, il y aura des choses belles dans leur bouche à chacun et chacun voudra faire, à un moment donné, vivre cette parole à travers eux et construire leur histoire. C’est pareil pour les rêves. Il faut partager la parole, elle vient de nous. Ça me remplissait de quelque chose d’aérien qui était à la fois rassurant et plein de dissonances aussi. On t’apprend qu’au piano c’est pas forcément un mal, les dissonances. Tout n’est pas qu’harmonie. Ce sera pareil avec cette histoire de nids noirs. Ils avaient vu des œufs. J’étais surpris de voir que personne parmi eux prenne l’envie d’attraper un téléphone en charge près des prises, de remonter seul aux nids noirs, et d’accepter cette image d’œufs posés dans les antennes hertziennes et les cloques des cheminées au sein de leur réseau ou de leur base de données. Ils sont tous consacrés à la parole, la leur ou celle des autres, et c’est quelque chose de vivant et de précieux pour moi qui ai choisi de ne pas monter voir les nids de mes yeux. Du coup, je suis forcé de m’en remettre à la parole. Personne ne sait si elle, de son côté, était de cet avis. Peut-être qu’à un autre moment, avant ou après l’une de ces scènes, elle montera à son tour au toit pour voir les nids. Je sais pas. Le récit ne se situe pas à cet endroit. Et c’est tout naturellement que je retrouverai ma place auprès des autres l’une de ces nuits sans douleur ni composition blanche, une nuit dédiée au bruit qui me viendra en rêve et alors, bien sûr que c’était ma première réaction que de le retranscrire à voix haute pour les autres au titre de la parole. Des semaines ont passé. Nous ne sommes plus au même endroit depuis longtemps. Là où nous sommes, des fibres de nos vêtements usagés vont dans l’air frêle, on voit lever les bourres et les poussières, les petits bouts de peaux mortes, c’est plus léger que l’air. J’ai mangé des groseilles pleines de jus, j’ai les mains toutes collantes. J’ai lu un livre la nuit dernière qu’on m’a donné en souriant mais je n’aurai pas le temps de le finir à cause des batteries vides du téléphone portable. Je ne sais pas quand nous pourrons retrouver un endroit où charger nos batteries, alors je me ferai à l’idée de laisser ce livre ouvert en l’état dans cette page, dans cette phrase, dans ce mot. C’est un roman noir, l’intrigue tient en peu de choses. Un homme, chaque semaine, se présente au même endroit, présentant un nom différent. Cet homme a disparu. Il écrit des livres. Son nom d’auteur est encore un autre nom. Au stade où j’en serais resté, on ne sait pas encore si l’enquêteur est là pour retrouver cet homme ou pour le surveiller. Quelqu’un s’inquiète de ce que, dans la nuit, les fourmis ont quitté le terrain où nous sommes. Je n’avais pas sommeil cette nuit-là. Je creusais dans ma nuit des compositions blanches. Elle le sait, je lui ai dit pendant que les autres étaient partis aux toits. Tu as vu quelque chose ? Je n’ai rien vu. La nuit, l’épaisse, mange le relief, la texture des espaces. Il n’y a plus que du grain. Gris, marron. Rien de plus. Elle sera soulagée de cette réponse, soulagée de savoir que je n’avais rien vu d’obscur ou de malfaisant, elle prendra la parole à son tour. La seule chose à faire, c’est de rester immobiles à notre tour et d’attendre le retour de la faune. On ne peut rien faire pour les fourmis. C’était le passé désormais. De retour ce jour-là, le matin de l’à-pic et du bruit, je me suis pelotonné dans la cuisine et j’ai mis les mains sur, dans la trace de mes ongles, les traces qu’elle dessinerait pour voir jouer mes compositions blanches pendant que tous les autres iraient voir les nids, là-haut, aux toits. J’ai joué une composition noire. C’est ma façon de reproduire le bruit. Ce qui sera fragile dans cet air-là, c’est l’uvulaire étendu dans le son, c’est de prolonger ça, de le tenir comme un accord guitare, le tenir plus dans la tension de l’ongle qu’ailleurs, près de la phalange presque pétée à cause de l’immobilité. Je joue ça pour moi-même. Pas de public. Pas de parole. Ça ne durera pas, le silence pèse plus, plus que moi je veux dire. Quelqu’un est dans l’angle de la pièce, il cherche un câble connecté près du nœud des machines en recharge. Sa présence près des prises, à cause du mouvement sans doute, des écrans s’enveniment, c’est la fluorescence. Je m’entends respirer et le pouls également. Quand je serai mort de faim, il dit, ce garçon mis dans la fluorescence, j’aimerais voir de la plume pousser sur mon corps. Le vent grêle prendra la suite du silence, sifflant sa forme dans les brisures du verre des vitres. Je l’ai regardé dire ces mots et j’ai regardé la table sous mes doigts. On était tous les deux dans la fluorescence. Je ne saurais pas dire pourquoi, mais il m’a semblé en le regardant que lui non plus n’irait pas voir les nids aux toits et que lui non plus n’avait pas vu les fourmis s’enfuir cette nuit-là. J’ai voulu lui passer mon téléphone pour qu’il lise à son tour ce roman qu’on m’avait transmis mais je me souviens vite que la charge est en cours. Pour lui dire quelque chose, pour que l’instant ne plie pas, je lui parle du bruit. On se parle du bruit l’un à l’autre.

Guillaume Vissac • t • 01

Nous somme très honorés d’accueillir pour l’été une série de Guillaume Vissac intitulé t. Guillaume Vissac est auteur et éditeur. Il est l’une des valeurs sûres de la littérature à venir. Il publie ses textes ainsi que son journal et une traduction quotidienne d’Ulysse de Joyce sur son site Fuir est une pulsion.
A suivre tous les jeudis.

 

la faune vivante près de la zone de T.

Un groupe de gens se retrouvent à traverser la zone de T. en quête de vie sauvage et de rêves éveillés.
Ils n’en ont pas conscience mais sans Svetlana Alexievitch et Seb Ménard cette écriture n’existerait pas.

 

le lynx à Tchernobyl

C’était chez quelqu’un oui mais qui ? Ce qui est sûr, c’est que c’était en altitude et chez quelqu’un. C’est plein d’une vingtaine de personnes qui se frôlent plus ou moins et l’un de nous dira que la musique est sinistre. La musique ira lentement, oui. C’est des riffs électro d’atmosphère. C’est triste, peut-être qu’on peut dire que c’est triste. On est là à pas se voir, sauf qu’on se marche dessus. Les uns contre les autres, on se marcherait dessus. Y avait de la sueur et des nuques, ça sentait ça, la sueur, on l’avait dans les yeux. Des gobelets en plastique dans nos poings gros comme ça, pleins de liquide fluo avec assez de lumière pour gicler hors des verres, hors des gangues de plastique, hors de nous regardant, tordus ou bien masqués par la blancheur stroboscopique. Des flashs de lenteur nous viendront dans les dents. On se fait passer des trucs à mettre sous la langue et la tête en arrière on attend que ça kick in. La musique deviendra plus ou moins pas si triste, peut-être que la playlist elle change. On connaît pas chez qui on est, on connaît pas grand monde. Quelqu’un dit qu’il vaut mieux se mélanger (à moins qu’il soit question des trucs qui fondaient sous nos langues ?). Toujours est-il qu’on ira se défaire de nous autres et on se retrouvera chacun notre tour à parler à d’autres bouches, on aura ça qui nous tiendra au corps, se focaliser sur les bouches, de voir venir les bouches avant qu’elles parlent, de voir avant de les entendre les bouches venir et les sons mis dedans. On s’est parlé de nous-mêmes, on a dit d’où on venait, chacun respectivement, à divers endroits de l’appartement et quelqu’un fume sur le balcon, se fait des lignes de fumée blanche, on dit beaucoup moi je. La nuit, c’est ce qu’il y a de meilleur (quelqu’un dit ça au sujet de celui ou bien de celle qui fume). On voit pas bien. On voit pas quand on nous prend par le bras pour dire danse. Danser, c’était remuer plus ou moins rythmiquement bien sur une série d’ombres hachurées qui vivent là sous nos semelles. À un moment donné (on se retrouve toujours plus ou moins au niveau du sol à examiner les marques de chaussures et les disparités entre les marques de chaussures et la forme des semelles de chacun, il faut être au niveau du sol froid pour faire ça), à un moment donné quelque chose percera dans la coulée du son, dans la playlist heureuse. Et là je perdrai tout de l’ordre intérieur qui me fait tenir debout. C’est une chanson que j’ai oubliée qui existait dans ma mémoire, que j’ai dû entendre à un moment précis, même pas poignant mais beau. C’est juste une belle chanson un peu triste qui parle des feuilles l’automne, ou quelque chose comme ça. C’est pas ma langue c’en est une autre mais je comprends. Faudra que je m’isole pour aller pleurer dans le dos des autres. C’est l’effet que me fait cet air intempestif et de l’entendre ici c’est cru, c’est cru de n’avoir pas d’arme contre ça, l’entendre dans l’intempestif, l’entendre hors de son temps, en pleine playlist atmosphérique dans laquelle on nageait plus ou moins mal à vue. Quelqu’un est venu me suivre là où j’ai disparu pour être triste seul. Il y aura des doigts venus sur ma nuque et mon front. Les paroles c’est très simple. J’ai de la chair de poule sur de la chair, ça se voit. Je chante pas, je murmure des mots issus de la chanson. Tout le monde sauf moi… J’ai de ça dans la gorge et dans le nez, la bouche, j’en ai plein la bouche et les tempes, et on essaye de m’aider à éponger tout ça. Je vois pas son visage. Il y a des mots bien sûr. Il y a toujours des mots. Regarde. Le son d’une application blanche sur l’ardoise d’un écran nous a tiré hors de nous, hors de l’instant présent. C’est suivi d’un message, ce sont des mots très brefs. Le lynx est revenu à Tchernobyl. Le lynx, c’était l’espèce. Certains disaient vouloir y aller voir. D’autres seront déjà sur place. Ils vivent là-bas, disent-ils, près de la zone ou dans. Qui pour ne pas vouloir aller suivre le lynx ? Nous sommes trois quatre à pas se connaître ici mais quelque chose nous pousse à répondre à l’appel de ce mot qui circule dans nos paumes. Vous venez ?

Aurélien Barrau • Regard de singe

Un texte jadis publié sur Strass de la philosophie.

Aurélien Barrau est astrophysicien, spécialisé dans la physique des astroparticules, des trous noirs et en cosmologie, et enseignant chercheur au Laboratoire de physique subatomique et de cosmologie du CNRS à Grenoble. Il ne dédaigne pas la philosophie, au contraire.

 

Ménagerie. Vieux gorille. Débile. Détruit. Posé.

Hilarités humaines. Grimaces. Hilarités. Canettes de bières, cigarettes, chewing-gums jetés au « gros macaque ». Hilarités. Attente de la bourde. Hilarités. Espoirs d’une chute, d’un raté, d’un heurt. Hilarités. Postures triomphales ou provocantes, pour la photo, devant la bête. Hilarités.
Déception : apathie simiesque, vivant mourant, avachi, indolent, déglingué. Chemins passés. Hilares, quand même, parce que là pour ça. Plus loin, les fauves à moquer. Ridicules, forcément.
Le regard du gorille, pourtant, n’était pas absolument éteint. On observait – eux, les voyeurs-jouisseurs – ses poils, ses narines, son sexe. Evidemment. Pourtant : regard figé, fixé, rivé. Moins happé ou subjugué que suspendu. Vissé à cette minuscule tuile manquante sur le toit sombre. Attaché à un atomos de ciel. Sans désir ? Déjà mort mais pas encore absent.

Dans ce regard, il y a le palimpseste crasseux de l’humanisme. La face pourrie de l’homme-dieu. La folie machinique de Descartes, la hargne froide de Malebranche. La catastrophe christique. Il y a la tendresse étonnée des anciens, sacrificielle, peut-être, mais adressée. Le végétarisme militant de Pythagore, l’égalitarisme ontique si légèrement saupoudré par Plotin. Le temps où les dieux, les hommes et les bêtes se pouvaient penser dans une continuité communielle. Il y a la stupidité lancinante de l’inévitable reproche « anthropomorphique » à ceux qui compatissent. L’interdite empathie. Insupportable ritournelle. Il y la stridence ornithique improbablement apprivoisée par Messiaen. Les hybridations chimériques de Chagall. Il y a le sidérant cynisme kantien – amendé ou déployé par Fichte – qui ne récuse les tourments infligés aux animaux qu’au titre de l’atteinte que ces violences porteraient à… l’humanité ! La vacuité que Hegel décèle dans les voies animales. La privation de Dasein martelée – évidemment – par Heidegger. Déréliction. Il y a l’étrange tendresse de Schopenhauer, surgit miraculeusement d’un déluge d’invectives. Il y a ce pouvoir de les nommer que Yahvé accorda à Adam après l’avoir exhorté à les dominer. Il y a la raillerie bégayée – parade préventive – contre l’estime des bêtes qui nuirait à celle des hommes. L’inchoatif de compassion écrasé avant d’éclore. Il y a le vieux Levy-Strauss et cette proximité animale qui ne pouvait pas ne pas se dessiner aux linéaments de la structure. Il y a le terrier de Kafka, l’animal humain de Bacon, les cadavres de Soutine. Il y a les mondes de von Uexküll où la tique démiurgique crée son univers propre. Umwelt goodmanien. Il y a la comparaison interdite de Primo Levi que seul ou presque, et pour cause !, il pouvait s’autoriser. Qu’il ne faut pas faire pourtant : parce que rien n’est jamais comme. Parce que comme est toujours une insulte. Il y a la connivence entre capitalisme et violence aux vivants, Döblin et sa monstration du lien organique entre omnipuissance du marché et réification. Il y a le nominalisme foucaldien et l’évanescence du visage-de-l’homme juste esquissé sur le sable. Il y a cette peur récurrente, obsessionnelle, inextinguible, de leur reconnaître le pouvoir de souffrir, le pouvoir de pouvoir souffrir. Déni de douleur et déni du déni de douleur. Il y a les devenirs animaux de Deleuze et Guattari. Le sortir du mimétisme, la meute, la multiplicité. Il y a l’éthologie, Franz de Waal, les primates, leur histoire, leurs histoires, leurs affects, leurs percepts, leurs symboles, leurs outils, leurs imaginaires, leurs désirs, leurs angoisses, leurs érotiques. Les nôtres donc. Il a le cynisme narquois de Wolf. Ce petit rire moqueur, ce petit rictus mesquin, qui évite de faire face à la barbarie. Il y a la fourmi de Nietzsche, la perfection relative des vivants et l’illusion téléologique. Il a l’ambiguïté de Spinoza, son axiomatique délicieusement subversive, même si… Il y a l’apologétique augustinienne qui assure, qui assène, qui assomme : peu importe qu’ils souffrent ou non. Peu importe. La question est erreur. La faute est la question. Il y a le courage de Derrida : les animaux, les animots, au pluriel (plus d’un…), forcément. Il y a cette interrogation éructée à la face de Levinas : et ce visage là ? La primauté éthique, l’exigence de sainteté… qu’en faites vous avec ce visage là ? Il a la brutalité de l’indifférence à la différance. Il y a l’intensité rilkienne, l’élégie magique où le regard animal, seul, bien sur, accède à l’ouvert. Il y a la saisissante conscience de Hogarth, sa mise en toile d’une cruauté qui n’est pas qu’annonciatrice. Il y a l’intelligence pointue d’Elisabeth de Fontenay, résonance raisonnée d’un contact philosophant avec les « bêtes au bois dormant ».

Il y a surtout beaucoup moins que ce magma confus. Un moins-dit, un moins-loin, un moins-fait. Non pas une inscription ou une excription : une acription. Un autre part des mots qui ne s’atteint pas par un sortir. Très exactement : une singularité. Événement qui déchire l’ordre du plérome. Un immiscé. Un en deçà évanescent. Une défondation séminale. Singulière – aconceptuelle – émergence. Une éradication judicative. Plus un singe-ancêtre, ni un singe-cousin, ni un homme-singe, ni un singe-homme. Une expérience duale. Un dyadisme premier et indivis. Quelque non-chose qui s’apparenterait à ce que Badiou nomme amour : l’à-partir-de d’une altérité. Porosité définitoire. Entrelacs d’avant le lien. Déprojection. Désujétion.
Il ne s’agit pas de faire un monde avec un singe. Tout peut faire monde. Mondes immondes. On peut – on doit – les faire proliférer. Ils pullulent. Multivers. L’authentique singularité c’est ici, justement, son universalité. Penser cet insupportable, cette souffrance inouïe, ce silence assourdissant, cette absence abjecte, dans tous les mondes. Choisir de ne pas s’y soustraire. Entendre l’anaphore obsédante du non-dit. Introduire une viscosité, presque une rugosité, dans le flux nauséeux.
Ce n’est pas primitivement une honte. Ça n’a rien d’une honte principielle. Honte de pouvoir dire, comme les hilares. Honte d’être un parlant muet. Honte mêlée, comprimée, implosée : des abattoirs, des surnuméraires jetés dans les labos, des testés, gavés, fardés à en crever pour nos décors, des mutilés, écorchés, émasculés, brûlés, troués, saignés, démembrés, arrachés, étouffés, pour égayer les repas, des transportés, piétinés, blessés, ravagés, nés-massacrés, des juste comptés. Bien sûr. Il y a ça. Il y a ça et toutes les variations possibles – avec fioritures ! – sur le thème toujours plus actuel de la jouissance absolument libre et légère de la totalité des plaisirs possiblement procurés par l’usage strictement inconditionné et illimité de la bête-objet. Animal objectal. Objecté. Objectif. Mais ce n’est pas essentiellement ça.
Singularité de ce pénitencier sans pénitent. Vacuité propagée. Asile désempli. Cages s’éventrant. Flots turbulents. Souffles emmêlés. Devenirs exhalés.
Se faire aire, se faire âme, a̋nemos, anĭma, animal.
Il n’y a plus de regard du singe (qui ne me regarde pas (qui a cessé de regarder (qui s’est tu de l’œil))). Il y a ma cécité rassasiée. Mon voir-singe aveuglé. Une suspension étrange, étrangère. Un silence carnassier. Une éblouissante absence qu’on voudrait voir détruire la ménagerie. On ne voit plus rien d’ailleurs. On vit avec. Ou pas.

Alexandre Kojève • Esquisse d’une doctrine de la politique française

Dans l’idée d’interroger la notion d’état, nous publions des extraits d’un texte fameux d’Alexandre Kojève, Esquisse d’une doctrine de la politique française, dont de plus larges passages ont été livrés par la BNF. Notre intention est culturelle et informative, si les ayant-droits le désirent nous le réduirons? Nous publions également des extraits d’un texte de Giorgio Agamben, Si un empire latin naissait en Europe qui en a retenu et actualisé les idées dans un article de la Repubblica, traduit par Martin Rueff pour Libération.

 

Deux dangers guettent la France dans le monde d’après-guerre. L’un est plus ou moins immédiat ; l’autre est beaucoup plus lointain, mais aussi incomparablement plus grave. Le danger immédiat est le danger allemand, qui est non pas militaire, mais économique et donc politique. C’est que le potentiel économique de l’Allemagne (même amputée de ses provinces orientales) est tel, que l’incorporation inévitable de ce pays, qu’on s’efforcera de rendre « démocratique » et « pacifique », dans le système européen, aboutira fatalement à un refoulement de la France au rang d’une puissance secondaire au sein de l’Europe continentale, à moins qu’elle ne réagisse d’une façon tout aussi énergique que raisonnée.

Le danger plus lointain est, il est vrai, moins certain. Mais il peut en revanche être qualifié de mortel, au sens propre du mot. C’est le danger que court la France d’être entraînée dans une troisième guerre mondiale et d’y servir à nouveau de champ de bataille, aérienne ou autre. Or il est bien évident que dans cette éventualité, et indépendamment de l’issue du conflit, la France ne pourra plus jamais réparer les dommages qu’elle devra nécessairement subir : sur le plan démographique tout d’abord, mais aussi sur celui de l’économie et de la civilisation elle-même.
La politique française, tant extérieure qu’intérieure, se trouve ainsi en présence de deux tâches d’importance primordiale, qui déterminent pratiquement toutes les autres :
• d’une part il s’agit d’assurer dans toute la mesure du possible la neutralité effective au cours d’une éventuelle guerre entre Russes et Anglo-Saxons ;
• d’autre part il importe de maintenir pendant la paix, et contre l’Allemagne, le premier rang économique et politique en Europe non soviétisée.

C’est pour déterminer les conditions nécessaires et suffisantes dans lesquelles ce double but a des chances sérieuses d’être atteint qu’ont été écrites les pages qui vont suivre.

I. La situation historique.

1.

Il n’y a pas de doute qu’on assiste actuellement à un tournant décisif de l’histoire, comparable à celui qui s’est effectué à la fin du Moyen Âge. Les débuts des Temps modernes sont caractérisés par le processus irrésistible de l’élimination progressive des formations politiques « féodales », qui morcelaient les unités nationales, au profit des royaumes, c’est-à-dire des États-nations. À l’heure actuelle ce sont ces États-nations qui, irrésistiblement, cèdent peu à peu la place aux formations politiques qui débordent les cadres nationaux et qu’on pourrait désigner par le terme
d’« Empires ». Les États-nations tout-puissants encore au XIXe siècle, cessent d’être des réalités politiques, des États au sens fort du mot, tout comme cessaient d’être des États les baronnies, les villes et les archevêchés médiévaux. L’État moderne, la réalité politique actuelle, exigent des bases plus larges que celles que représentent les Nations proprement dites. Pour être politiquement viable, l’État moderne doit reposer sur une vaste union « impériale » de nations apparentées. L’État moderne n’est vraiment un État que s’il est un Empire.
[…]

2.

L’irréalité politique des nations, qui apparaît en fait, quoique d’une façon peu marquante, dès la fin du siècle dernier, a été plus ou moins clairement reconnue dès cette époque même. D’une part, le Libéralisme « bourgeois » proclamait plus ou moins ouvertement la fin de l’État en tant que tel, c’est-à- dire de l’existence proprement politique des Nations. En ne concevant pas l’État au dehors du cadre national et en constatant en même temps, plus ou moins consciemment, que l’État-nation n’était plus politiquement viable, le Libéralisme proposa de le supprimer volontairement. L’entité essentiellement politique, c’est-à-dire en fin de compte guerrière, qu’est l’État proprement dit, devait être remplacée par une simple Administration économique et sociale, voire policière, mise à la disposition et au service de la « Société », qui était d’ailleurs conçue comme un agrégat d’individus, l’individu étant censé incarner et révéler, dans son isolement même, la valeur humaine suprême. Ainsi conçue, l’Administration « étatique » libérale devait être foncièrement pacifique et pacifiste. Autrement dit, elle n’avait pas à proprement parler de « volonté de puissance », et par conséquent nul besoin opérant ni désir efficace de cette « indépendance » ou autonomie politique qui caractérise l’essence même de l’État véritable. D’autre part le Socialisme « internationaliste » a cru pouvoir constater que la réalité politique était en train de passer des nations à l’Humanité en tant que telle. Si l’État devait encore avoir un sens et une raison d’être politique, il ne pouvait les avoir qu’à condition de se donner comme base « le genre humain ».

Puisque la réalité politique déserte les Nations et passe à l’Humanité même, le seul État (provisoirement national) qui se révélera à la longue comme politiquement viable, sera celui qui aura pour but suprême et premier d’englober l’humanité tout entière. C’est de cette interprétation « internationaliste », voire « socialiste » de la situation historique qu’est né
aussi le Communisme russe de la première époque, qui associa en conséquence à l’État soviétique la IIIe Internationale.

Or en fait l’interprétation internationaliste-socialiste est tout aussi erronée que l’interprétation pacifiste-libérale. Le Libéralisme a tort de n’apercevoir aucune entité politique au-delà de celle des Nations. Mais l’Internationalisme pèche par le fait de ne rien voir de politiquement viable en-deçà de l’Humanité. Lui non plus n’a pas su découvrir la réalité politique intermédiaire des Empires, c’est-à-dire des unions, voire des fusions internationales de nations apparentées, qui est précisément la réalité politique du jour. Si la Nation cesse effectivement d’être une réalité politique, l’Humanité est encore – politiquement – une abstraction. Et c’est pourquoi l’Internationalisme est actuellement une « utopie ». À l’heure qu’il est il apprend à ses dépens qu’on ne peut pas sauter de la Nation à l’Humanité sans passer par l’Empire. Tout comme au Moyen Âge l’Allemagne a dû se rendre compte à son corps défendant qu’on ne pouvait pas arriver à l’Empire, sans parcourir les étapes féodale et nationale. Avant de s’incarner dans l’Humanité, le Weltgeist hégélien, qui a abandonné les Nations, séjourne dans les Empires.

Le génie politique de Staline consiste précisément dans le fait de l’avoir compris. L’orientation politique sur l’humanité caractérise l’utopie « trotskiste », dont Trotsky lui-même fut le représentant le plus marquant, mais nullement unique. En combattant Trotsky, et en abattant – en Russie – le « trotskisme », Staline a rejoint la réalité politique du jour en créant l’URSS en tant qu’Empire slavo-soviétique. Son mot d’ordre anti-trotskiste : « Le socialisme dans un seul pays », engendra ce « soviétisme », ou si l’on préfère cet « impérial-socialisme », qui se réalise dans et par l’État impérial soviétique actuel, et qui n’a que faire de l’Internationalisme « classique », « deuxième », « troisième » ou autre. Et cet « impérial-socialisme », qui se révèle politiquement viable, s’opposa tout autant à l’utopie « trotskiste » du socialisme internationaliste « humanitaire », qu’à l’anachronisme hitlérien du « national-socialisme », fondé sur la réalité politiquement surannée de la Nation.

Et c’est encore par la compréhension de la réalité impériale que se manifeste le génie politique des dirigeants de l’État anglais, celui de Churchill notamment. Cet État avait déjà avant la guerre une structure « impériale », c’est-à-dire trans- et inter- nationale, dans son aspect du British Commonwealth, de l’union des Dominions. Mais même cet « Empire » encore trop « national » s’est révélé être insuffisant pour s’affirmer politiquement dans les conditions créées par la guerre actuelle. C’est l’Empire anglo-saxon, c’est-à-dire le bloc politico-économique anglo-américain, qui est aujourd’hui la réalité politique efficace et effective. Et le génie politique de l’Angleterre se manifeste par le fait de l’avoir compris, d’en avoir tiré et subi les conséquences. Aussi, au lieu d’escompter (à l’instar de l’Allemagne) les imaginaires et spectaculaires « différends » anglo-américains, qui – même s’ils existent – ne peuvent être que transitoires, il faudrait penser et agir politiquement en tenant compte de l’existence dans le monde moderne d’un bloc anglo-saxon, solidement et intimement uni, tant par son économie que dans sa politique.

3.

Il serait vain de vouloir maintenir à la longue la réalité politique d’une Nation quelle qu’elle soit dans un monde où subsistent déjà des Empires ; l’Empire anglo-saxon, voire anglo-américain, et l’Empire slavo-soviétique. Même la nation allemande, de beaucoup la plus puissante des nations proprement dites, ne peut plus y mener une guerre victorieuse, étant ainsi incapable de s’y affirmer politiquement en tant qu’État. Et on peut escompter que même ce peuple foncièrement « utopique » et caractérisé par une absence remarquable du sens des réalités politiques n’entreprendra plus jamais une guerre simultanée contre les deux Empires en question.

Autrement dit, l’Allemagne de demain devra adhérer politiquement à l’un ou à l’autre de ces Empires. On peut, d’ailleurs, prévoir que l’Allemagne va s’orienter du côté anglo-saxon. Et on ne risque guère de se tromper en supposant que le bloc anglo-américain se transformera d’ici peu en un Empire germano-anglo-saxon. Car dans dix ou quinze ans la puissance économique et militaire, c’est-à-dire politique, de l’URSS exigera et suscitera un contrepoids en Europe. Or l’expérience de 1940 a prouvé que ce n’est certainement pas la France qui pourra le fournir. Seule l’Allemagne (soutenue par le monde anglo-saxon) est capable de jouer ce rôle, et il n’y a pas de doute que le spectacle d’une Allemagne réarmée va s’offrir à la génération à venir.

Certes, l’adhésion de l’Allemagne à l’Empire slavo-soviétique n’est pas absolument impossible, mais elle est fort peu probable, voire pratiquement exclue. D’abord parce qu’une hostilité méprisante, profonde et séculaire, oppose les germains aux slaves, tandis que la « parenté » nationale entre allemands et anglo-saxons, doublée d’une sympathie sincère, quoique pas toujours partagée pour l’Angleterre, suggère à l’Allemagne l’orientation anglo-saxonne. Ensuite parce que l’inspiration protestante de l’État prusso-allemand le rapproche des États anglo-saxons modernes, nés eux aussi de la Réforme, et l’oppose aux États slaves de tradition orthodoxe. De plus, les signes apparentés de la puissance et de l’opulence anglo-saxonnes, dont témoignent entre autres le traitement des prisonniers et le comportement des troupes d’occupation, en imposent d’autant plus aux allemands qu’ils ont toujours eu une admiration sans bornes pour leurs cousins d’Outre-, manche, tandis que les spectacles de désolation observée en URSS paraissent avoir produit des impressions « anti-soviétiques » même dans les masses ouvrières et les milieux communisants. Tout fait donc supposer que les hommes qui seront un jour au pouvoir en Allemagne, opteront sans réserves pour les Anglo-Saxons s’ils ont à choisir entre eux et les Russes.

C’est d’ailleurs ainsi qu’on semble envisager la situation à Londres. Et on dirait que même à Moscou on n’envisage pas la possibilité d’une absorption politique de l’Allemagne. Car autrement on ne s’expliquerait pas ni la suppression de la IIIe Internationale, ni les aspects slavo-orthodoxes de la politique soviétique.

Mais en ce qui concerne les destins politiques de la France prise isolément, l’alternative qui s’offre à l’Allemagne ne présente, en dépit des apparences, qu’un intérêt tout théorique. Si l’Allemagne devait être « soviétisée », la France subirait certainement tôt ou tard le même sort. Et dans l’autre éventualité, elle sera réduite au rôle d’un hinterland militaire et économique, et par suite politique, de l’Allemagne, devenue l’avant-poste militaire de l’Empire anglo-saxon. Dans les deux cas la situation de la France est donc politiquement intenable. Mais, ce qui est peut-être moins évident quoique tout aussi indéniable, – cette situation reste intenable même si l’on fait abstraction de l’Allemagne, en supposant que – par impossible – celle-ci reste à jamais politiquement et économiquement impuissante, c’est-à-dire désarmée. Le seul fait de l’existence des Empires anglo-saxon et slavo-soviétique rend illusoire l’autonomie politique de la nation française comptant à peine quarante millions d’individus. Car elle est bien trop faible pour pouvoir pratiquer une « politique de bascule », en « jouant sur les différends » russo-anglo-saxons. Et son bon sens politique traditionnel ne lui permettrait d’ailleurs jamais d’essayer de reprendre à son compte le jeu politique absurde de la Pologne du colonel Beck. La France isolée devra choisir entre les deux Empires qui s’affrontent. Or la situation géographique, les traditions économiques et politiques, ainsi que le « climat » psychologique, déterminent d’une façon univoque le choix anglo-saxon.

L’avenir de la France isolée est donc un « Statut de Dominion », plus ou moins camouflé. Et tel sera aussi le sort des autres nations de l’Europe occidentale, si elles s’obstinent à rester dans leur isolement politique « national ».

[…]

II. La situation de la France

On a souvent posé la question du pourquoi de cette décadence de la France, qui contraste tellement avec le passé brillant et glorieux du pays. Les explications par la « dégénérescence », la « corruption », la « fatigue », etc. sont trop vagues et générales pour signifier vraiment quelque chose. On pourrait semble-t-il en donner une raison plus concrète et partant plus
convaincante.

D’une part, dans le domaine de l’idéologie politique, le pays continue à vivre sur la base des idées qui furent définitivement élaborées au cours de la Révolution. L’idéal politique « officiel » de la France et des Français est aujourd’hui encore celui de l’État-nation, de la « République une et indivisible ».

D’autre part, dans les profondeurs de son âme, le pays se rend compte de l’insuffisance de cet idéal, de l’anachronisme politique de l’idée strictement « nationale ». Certes, ce sentiment n’a pas encore atteint le niveau d’une idée claire et distincte : le pays ne peut pas, et ne veut pas encore le formuler ouvertement. D’ailleurs, en raison même de l’éclat hors pair de son passé national, il est particulièrement difficile pour la France de reconnaître clairement et d’accepter franchement le fait de la fin de la période « nationale » de l’Histoire et d’en tirer toutes les conséquences. Il est dur pour un pays qui a créé de toutes pièces l’armature idéologique du Nationalisme et qui l’a exportée dans le monde entier, de reconnaître qu’il ne s’agit là désormais que d’une pièce à classer dans les archives historiques, et d’adhérer à une nouvelle idéologie « impériale », à peine ébauchée d’ailleurs, et qu’il faudrait précisément élucider et mettre en formule pour l’élever au niveau de la cohérence et de la clarté logiques de l’idéologie « nationale ». Et pourtant, la vérité politique nouvelle pénètre peu à peu dans la conscience collective française. Elle s’y révèle d’abord négativement, par le fait que la volonté générale ne se laisse plus galvaniser par l’idéal de la Nation. Les rappels de la puissance de la République indivisible sonnent creux et faux, et l’appel à la grandeur de la France ne trouve plus l’écho qu’il provoquait encore lors de la guerre 1914-18.

[…]

III. L’idée de l’Empire latin

1.

L’ère où l’humanité prise dans son ensemble sera une réalité politique se situe encore dans un avenir lointain. La période des réalités politiques nationales est révolue. L’époque est aux Empires, c’est-à-dire aux unités politiques trans-nationales, mais formées par des nations apparentées.

Cette « parenté » entre nations, qui devient actuellement un facteur politique primordial, est un fait concret indéniable n’ayant rien à voir avec les idées « raciales » généralement vagues et incertaines. La « parenté » des nations est surtout et avant tout une parenté de langage, de civilisation, de « mentalité » générale ou comme on dit aussi, – de « climat ». Et cette parenté spirituelle se traduit aussi entre autres par l’identité de la religion.

Une parenté ainsi conçue existe sans aucun doute entre les nations latines, – française, italienne et espagnole en premier chef. Tout d’abord ces nations sont éminemment catholiques, même si elles sont « anticléricales ». En ce qui concerne la France par exemple, l’observateur
étranger est frappé en voyant à quel point les « libres penseurs » et même les protestants et les israélites y sont pénétrés de la mentalité catholique plus ou moins laïcisée, dans la mesure tout au moins où ils pensent, agissent ou réagissent en français. En outre, l’étroite parenté des langues rend le contact entre les pays latins particulièrement aisés. En ce qui concerne en particulier la France, l’Italie et l’Espagne, il suffirait dans chaque pays de rendre obligatoire l’étude approfondie (d’ailleurs très facile) d’une seule des deux langues latines étrangères pour supprimer tous les inconvénients que provoque une diversité de langage. D’ailleurs les civilisations latines sont elles-mêmes proches parentes. Si certains retards dans l’évolution pourraient faire croire actuellement à des divergences profondes (du côté espagnol notamment), l’interpénétration qui avait lieu à l’origine (ainsi qu’à l’époque de la Renaissance, qui est probablement la période historique latine par excellente) garantit la possibilité d’atteindre à brève échéance une harmonisation parfaite des divers aspects de la civilisation du Monde latin.

D’une manière générale, les différences des caractères nationaux ne peuvent pas masquer l’unité foncière de la « mentalité » latine, qui frappe d’autant plus les étrangers qu’elle est si souvent méconnue par les latins eux-mêmes. Il est, certes, difficile de définir cette mentalité, mais on voit immédiatement qu’elle est unique en son genre dans son unité profonde. Il semble que cette mentalité est caractérisée dans ce qu’elle a de spécifique par cet art des loisirs qui est la source de l’Art en général, par l’aptitude à créer cette « douceur de vivre » qui n’a rien à voir avec le confort matériel, par ce « dolce farniente » même qui ne dégénère en simple paresse que s’il ne vient pas à la suite d’un travail productif et fécond (que l’Empire latin fera, d’ailleurs, naître par le seul fait de son existence).

[…]

La parenté latine, fondée sur la parenté de substance et de genèse, est déjà un Empire en puissance qu’il s’agit seulement d’actualiser politiquement dans les conditions historiques concrètes de notre temps, qui sont d’ailleurs propices aux formations impériales. Et il ne faut pas oublier que l’unité latine est déjà dans une certaine mesure actualisée ou réalisée dans et par l’unité de l’Église catholique. Or, l’aspect religieux et ecclésiastique (nettement distinct de l’aspect « clérical ») n’est de nos jours rien moins que négligeable. D’une part on serait tenté d’expliquer l’essor prodigieux des pays germaniques et anglo-saxons au cours des Temps modernes par l’interpénétration intime de l’Église et de l’État dans le Monde protestant ; et il n’y a pas de doute que l’Empire anglo-saxon ou germano-anglo-saxon, foncièrement « capitaliste », est aujourd’hui encore d’inspiration nettement protestante. (Certains sociologues voient même dans le Protestantisme la source dernière du Capitalisme). D’autre part, en dépit de ses débuts radicalement athées, l’URSS a redécouvert l’Église orthodoxe et utilise son appui tant à l’intérieur qu’à l’extérieur (avant tout dans les Balkans) ; de plus en plus l’URSS prend ainsi figure d’un Empire non seulement slavo-soviétique, mais encore orthodoxe. Il semble donc bien que les deux formations impériales modernes tirent une partie de leur cohésion et donc de leur puissance d’une association plus ou moins officielle avec les Églises correspondantes. Et on peut admettre que l’existence de l’Église catholique constitue dans les conditions historiques actuelles un appel à la formation d’un Empire catholique qui ne peut être que latin. (N’oublions pas, d’ailleurs, que le catholicisme a surtout cherché, en faisant souvent appel à l’art, à organiser et à humaniser la vie « contemplative », voir inactive de l’homme, tandis que le Protestantisme, hostile aux méthodes de la pédagogie artistique, s’est surtout préoccupé de l’homme-travailleur.)

La parenté spirituelle et psychique qui unit les nations latines semble devoir assurer à leurs relations à l’intérieur de l’Empire ce caractère de liberté, d’égalité et de fraternité sans lequel il n’y a pas de Démocratie véritable. Et on pourrait même croire que c’est seulement en instaurant la Démocratie dans l’ensemble du Monde latin qu’on peut lui enlever ce caractère « municipal » qu’elle possède tant qu’elle reste renfermée dans des frontières purement nationales. Seul l’Empire avec ses ressources matérielles quasi illimitées semble pouvoir permettre de dépasser l’opposition stérile et paralysante de la Gauche et de la Droite, irréductible au sein de la seule Nation, par définition pauvre et donc sordide. Seules des taches impériales semblent pouvoir engendrer ce Parti rénovateur dans la tradition, mais dans une tradition nullement « réactionnaire », qui a fait la force de l’Angleterre, que les pays latins n’ont jamais connu, et sans lequel la vie politique démocratique a toujours tendance à verser dans l’anarchie et le laisser-aller. Enfin, l’organisation de l’Empire latin, qui serait essentiellement autre chose que le Commonwealth anglo-saxon ou l’Union soviétique, poserait à la pensée politique démocratique des problèmes inédits, qui lui permettraient de dépasser enfin son idéologie traditionnelle, adaptée aux seuls cadres nationaux et par conséquent anachronique. C’est peut-être en déterminant les rapports entre les nations au sein d’un Empire (et à la limite, – de l’humanité) que la Démocratie aura de nouveau quelque chose à dire au monde contemporain.

Cependant, en dépit – ou peut-être en raison même – de l’étroite « parenté » des peuples impériaux et donc du caractère « familial » de la vie de l’Empire, il y aura nécessairement parmi les nations unies une nation qui sera l’« aînée » des autres et la première parmi ses pairs.

C’est le peuple russe qui joue ce rôle dans l’Empire slavo-soviétique, et ce sont probablement les États-Unis qui seront à la tête de l’Union de fait anglo-saxonne, même si elle est appelée à être complétée par des éléments germaniques. Quant au futur Empire latin, il est bien évident que c’est la France qui devra y occuper la première place. Des raisons politiques, économiques et culturelles l’y portent et l’y engagent. En particulier, en ce qui concerne l’Espagne, le facteur démographique assure à lui seul le premier rang à la France. Et par rapport à l’Italie, là où le facteur démographique est défavorable aux Français, c’est l’industrie française (située à proximité du minerai de fer et de la bauxite, ainsi que du charbon sarrois, belge et allemand) qui rétablira l’équilibre conforme au poids politique et culturel de la France.

2.

Si la parenté spirituelle indéniable des peuples latins rend possible la création d’un Empire, elle ne suffit certainement pas à elle seule pour en assurer la réalité.

Pour pouvoir tenir tête aux deux formations impériales déjà constituées, il ne suffit pas à la France d’évoquer l’existence de « sœurs latines » ; il ne suffit pas aux Latins de conclure entre eux des « Pactes » plus ou moins balkaniques, ni de former des alliances dans le style des « Ententes », petites ou autres. Il s’agit de créer une unité politique, réelle et efficace, qui serait non moins une, réelle et efficace que le British Commonwealth of Nations ou l’Union des Républiques Soviétiques.

S’il faut atteindre le degré d’unité et d’efficacité de ces deux formations impériales, ceci ne signifie pas qu’on doive imiter servilement la structure politique de l’une d’elles. Au contraire, tout porte à croire que les Latins devront, et pourront, trouver une formule impériale inédite. Car il s’agit pour eux d’unir des nations riches d’un long passé indépendant. Et il est encore moins nécessaire de calquer l’organisation sociale et économique des deux Empires rivaux. Car rien ne prouve que le « libéralisme » à base de grands trusts autonomes et de chômage massif cher au bloc anglo-saxon et l’« étatisme » nivélateur et quelque peu « barbare » de l’Union soviétique, épuisent toutes les possibilités d’organisation économique et sociale rationnelle. En particulier, il est bien évident qu’une structure impériale « soviétique » n’a rien à voir avec le « communisme », et peut en être facilement détaché.

[…]

Mais bien entendu, l’union économique coloniale doit être complétée par une union économique métropolitaine. Des ententes privées ou étatiques doivent mettre à la disposition de l’Empire l’ensemble des ressources minérales et agraires qu’offre le sol des pays impériaux. Ces mêmes ententes doivent également assurer une distribution rationnelle entre les participants des tâches imposées par la sécurité politique ou militaire et les besoins économiques et sociaux de l’ensemble impérial.

Enfin, une doctrine concertée du commerce extérieur, soutenue s’il y a lieu par une politique douanière commune, doit assurer à l’Empire la possibilité d’affronter, à l’exportation, le marché mondial et d’opposer s’il y a lieu, à l’importation, un monopole d’achat à des éventuels monopoles de vente.

Qu’on ne vienne pas dire que du point de vue économique c’est la France qui fera tous les frais de la création de l’Empire envisagé, tandis que l’Italie et l’Espagne se contenteront d’en récolter les bénéfices. Même sans parler des ressources minérales espagnoles, on peut dire que ces deux pays participeront à l’économie impériale par la main d’œuvre qu’ils mettront à
la disposition de l’Empire (et donc de la France). Or il ne faut pas oublier que le travail, c’est-à-dire la main d’ œuvre et donc la population en général, sont la forme la plus authentique de la richesse nationale.

Tout le monde est d’accord pour dire que la population actuelle de la France ne suffit pas pour maintenir, ou pour élever, l’économie française au niveau de l’économie d’un grande puissance moderne. Or il serait utopique d’escompter une augmentation massive de cette population. Une politique démographique habile et efficace restera, certes, toujours une nécessité vitale pour ce pays. Mais elle pourra tout au plus maintenir la population proprement française à son niveau actuel. Quant à l’immigration, la France voir déjà se tarir la source européenne orientale de
la main d’œuvre qui lui fait défaut, et c’est vers ses voisins latins qu’elle doit de toute façon porter ses regards. Mais il est bien évident que dans le domaine de la main d’œuvre la France sera aux prises avec les pires difficultés tant qu’elle restera purement et exclusivement nationale. De même, quoique pour une raison diamétralement opposée, le nationalisme isolant et exclusif (d’ailleurs politiquement impraticable et pratiquement déjà inexistant) ne profite pas non plus aux deux autres pays latins. Car les monnaies italiennes et espagnoles, limitées à leurs ressources nationales, ne suffisent visiblement pas à assurer à leurs populations un niveau de vie tant soit peu acceptable par un Européen moderne, ni pour absorber l’accroissement démographique annuel qu’on y constatait jusqu’ici.

Par contre, un Empire latin comptant 110 ou 120 millions de citoyens (d’ailleurs authentiques, quant à leur mentalité et aspect extérieur) serait sans aucun doute capable d’engendrer et d’entretenir une économie de grande envergure, plus modeste, certes, mais au moins comparable aux économies anglo-saxonne et slavo-soviétique. Cette économie permettrait de son côté d’élever dans l’avenir le niveau de vie dans l’ensemble de l’Empire, c’est-à-dire au premier chef en Espagne et en Italie du sud. En améliorant dans ces régions les conditions matérielles de l’existence, on y verrait sans aucun doute monter en flèche la courbe démographique dans les décades à venir. Et cette extension continuelle (et en principe illimitée) du marché intérieur, secondée par une offre toujours accrue d’emplois, permettrait à l’économie impériale de se développer en évitant tant les crises cycliques inévitables de l’économie anglo-saxonne à marché intérieur pratiquement saturé que la stabilité rigide et opprimante de l’économie soviétique.

On peut donc escompter qu’à très brève échéance le France profitera d’elle-même des prétendus « sacrifices » consentis par elle au profit de l’Empire latin. Car insérés dans l’unité impériale, son sol métropolitain et ses colonies, même exploitées en commun, lui rapporteront sans aucun doute beaucoup plus que ne pourrait rapporter leur exploitation exclusive strictement « nationale », réglée par des principes économiques soi-disant « égoïstes », mais en réalité simplement surannés.

Giorgio Agamben • Si un empire latin naissait en Europe

Dans l’idée d’interroger la notion d’état, nous publions des extraits d’un texte fameux d’Alexandre Kojève, Esquisse d’une doctrine de la politique française, dont de plus larges passages ont été livrés par la BNF. Notre intention est culturelle et informative, si les ayant-droits le désirent nous le réduirons? Nous publions également des extraits d’un texte de Giorgio Agamben qui en a retenu et actualisé les idées dans un article de la Repubblica, traduit par Martin Rueff pour Libération.

 

En 1947, Alexandre Kojève, un philosophe qui se trouvait aussi occuper des charges de haut fonctionnaire au sein de l’Etat français, publie un essai intitulé l’Empire latin. Cet essai est d’une actualité telle qu’on a tout intérêt à y revenir.

Avec une prescience singulière, Kojève soutient sans réserve que l’Allemagne deviendra sous peu la principale puissance économique européenne et qu’elle va réduire la France au rang d’une puissance secondaire au sein de l’Europe occidentale. Kojève voyait avec lucidité la fin des Etats-nations qui avaient jusque-là déterminé l’histoire de l’Europe : tout comme l’Etat moderne avait correspondu au déclin des formations politiques féodales et à l’émergence des Etats nationaux, de même les Etats-nations devaient inexorablement céder le pas à des formations politiques qui dépassaient les frontières des nations et qu’il désignait sous le nom d’«empires». A la base de ces empires ne pouvait plus se trouver, selon Kojève, une unité abstraite, indifférente aux liens réels de culture, de langue, de mode de vie et de religion : les empires – ceux qu’il avait sous les yeux, qu’il s’agisse de l’Empire anglo-saxon (Etats-Unis et Angleterre) ou de l’Empire soviétique – devaient être des «unités politiques transnationales, mais formées par des nations apparentées».

C’est la raison pour laquelle Kojève proposait à la France de se poser à la tête d’un «Empire latin» qui aurait uni économiquement et politiquement les trois grandes nations latines (à savoir la France, l’Espagne et l’Italie), en accord avec l’Eglise catholique dont il aurait recueilli la tradition tout en s’ouvrant à la Méditerranée. Selon Kojève, l’Allemagne protestante qui devait devenir sous peu la nation la plus riche et la plus puissante d’Europe (ce qu’elle est devenue de fait), ne manquerait pas d’être inexorablement attirée par sa vocation extraeuropééene et à se tourner vers les formes de l’Empire anglo-saxon. Mais, dans cette hypothèse, la France et les nations latines allaient rester un corps plus ou moins étranger, réduit nécessairement à un rôle périphérique de satellite.

Aujourd’hui, alors que l’Union européenne (UE) s’est formée en ignorant les parentés culturelles concrètes qui peuvent exister entre certaines nations, il peut être utile et urgent de réfléchir à la proposition de Kojève. Ce qu’il avait prévu s’est vérifié très précisément. Une Europe qui prétend exister sur une base strictement économique, en abandonnant toutes les parentés réelles entre les formes de vie, de culture et de religion, n’a pas cessé de montrer toute sa fragilité, et avant tout sur le plan économique.

En l’occurrence, la prétendue unité a accusé les différences et on peut constater à quoi elle se réduit : imposer à la majorité des plus pauvres les intérêts de la minorité des plus riches, qui coïncident la plupart du temps avec ceux d’une seule nation, que rien ne permet, dans l’histoire récente, de considérer comme exemplaire. Non seulement il n’y a aucun sens à demander à un Grec ou à un Italien de vivre comme un Allemand ; mais quand bien même cela serait possible, cela aboutirait à la disparition d’un patrimoine culturel qui se trouve avant toute chose une forme de vie. Et une unité politique qui préfère ignorer les formes de vie n’est pas seulement condamnée à ne pas durer, mais, comme l’Europe le montre avec éloquence, elle ne réussit pas même à se constituer comme telle.

Si l’on ne veut pas que l’Europe finisse par se désagréger de manière inexorable, comme de nombreux signes nous permettent de le prévoir, il conviendrait de se mettre sans plus attendre à se demander comment la Constitution européenne (qui n’est pas une constitution du point de vue du droit public, comme il n’est pas inutile de le rappeler, puisqu’elle n’a pas été soumise au vote populaire, et là où elle l’a été – comme en France, elle a été rejetée à plates coutures) pourrait être réarticulée à nouveaux frais.

De cette manière, on pourrait essayer de redonner à une réalité politique quelque chose de semblable à ce que Kojève avait appelé « l’Empire latin ».

Augustin Berque • Chôra {3/3}

Nous publions un texte d’Augustin Berque, que nous remercions ici, qui explicite la notion de “chôra” apparue chez Platon et que la modernité a toujours reléguée ou réfutée ; ce concept anomal pourrait pourtant permettre de nourrir la réflexion autour d’une ontologie que les enjeux politiques, écologiques et éthiques du moment appellent urgemment. Une version de ce texte a paru dans Thierry Paquot et Chris Younès, dir., Espace et lieu dans la pensée occidentale de Platon à Nietzsche, Paris, La Découverte, 2012, p. 13-27. Nous remercions également ces auteurs et l’éditeur.

 
Nota le texte est divisé en trois parts : 23
 

6. La chôra, milieu nourricier de l’existant

Ce « tous trois triplement », tria trichê, n’est pas sans poser problème. Trichê, cela veut dire « en trois, en trois parties, de trois manières différentes ». Pourquoi ce redoublement avec tria, le neutre de treis, qui pour sa part veut simplement dire « trois » ? Pas question, évidemment, d’y chercher quelque anticipation de la sainte Trinité ; car si l’on pourrait, à la rigueur, voir dans l’incarnation historique du Père dans le Fils quelque analogie avec la projection de l’idea dans la genesis, la chôra quant à elle n’a rien à voir avec le Paraclet. Bien trop charnelle ! La « nourrice », cette tithênê à laquelle Platon la compare, c’est un mot de même racine que le français têter ou que l’anglais tit. La chôra, c’est clair, donne le sein à ce nouveau-né qu’est la genesis, mot dont le sens premier veut dire « naissance ». Du reste, en 50 d 2, le texte du Timée compare l’être absolu à un père, le milieu à une mère, et le devenir à leur enfant. Cet enfant, il faut bien le nourrir !

Nous avons donc là deux pistes de recherche. L’une sera d’éclaircir cette idée de maternité que connote la chôra. La deuxième, d’approfondir ce thème de la trinité de l’être, du milieu et du devenir.

Quant au premier thème, outre les images que contient le texte de Platon lui-même (la mère, la nourrice…), il nous faut revenir au sens le plus général et le plus concret que pouvait avoir la chôra dans la cité grecque. Pour les citoyens de la polis, la chôra, c’était la campagne nourricière dont tous les jours ils voyaient, au delà des remparts de l’astu, les collines couvertes de blé, de vigne et d’oliviers. De là, quotidiennement, leur venaient ces nourritures terrestres qui leur permettaient de vivre. Dans ce monde-là, pas d’astu sans chôra !

Or astu – le centre urbain de la polis –, c’est un mot dont la racine indo-européenne WES veut dire « séjour, séjourner ». Cette racine se retrouve dans le sanscrit vasati (il séjourne) ou vastu (emplacement). En allemand, elle a donné Wesen (être, nature, essence), war et gewesen (formes de sein, être) ; en anglais, was et were (formes de to be). L’astu, en somme, et dans la mesure où il s’agit d’un Hellène comme Platon, c’est par essence le séjour de l’être (on dirait en castillan : l’estancia du ser) ; cependant, ce dernier ne peut concrètement exister sans ce milieu nourricier : la chôra qui entoure l’astu.

Ce rapport concret – ce croître-ensemble (en latin cum-crescere, d’où concretus) – n’a nulle part été mieux éclairé que par l’archéologie russe en Crimée, terre dont l’histoire a permis que les structures de la chôra propre à la cité grecque de l’Antiquité (la Chersonèse Taurique, en l’occurrence) subsistent clairement dans le paysage ; et corrélativement, la dalle de marbre blanc du « Serment de Chersonèse », qui date à peu de chose près du temps de Platon, nous révèle que chaque citoyen engageait sa vie pour la défense de ce territoire : « Je jure par Zeus, Gê, Hélios, la Vierge (la Parthénos), les dieux et déesses de l’Olympe et les héros qui possèdent la polis, la chôra et les postes fortifiés1 […] ».

 

7. Le « troisième genre » de la chôra

Quant à lui, le thème de la trinité où intervient la chôra se redouble, en ce qui la concerne, de ce qu’elle n’est ni l’être absolu (l’ontôs on), ni l’être relatif (la genesis). Ni ceci, ni cela, mais quelque chose qui, nous dit Platon, est d’un « troisième et autre genre » (triton allo genos, 48 e 3). Autre que quoi ? Autre que les deux eidê dont Timée vient de parler, i.e. l’on et la genesis. Eidê, c’est le duel d’eidos, espèce (du latin species, vue, regard, aspect), forme dans l’esprit, que l’on voit en idée ; le mot est parent du latin videre, voir, et du sanscrit véda, je sais, védah, aspect. Tous ces mots viennent de la racine indo-européenne WEID, indiquant la vision qui sert à la connaissance. Dans l’absolu, pour Platon (et c’est pour cela que l’on parle de son « idéalisme »), l’eidos ou idea, c’est l’être véritable ; mais on voit ici que la genesis peut aussi, à l’occasion, être comptée comme eidos. En somme, comme être ; ce qui ne change rien au fait qu’il y a pour Platon deux ordres ontologiques : le premier, c’est « l’espèce du Modèle, qui est intelligible et toujours identique à elle-même » (paradeigmatos eidos […] noêton kai aei kata tauta on, 48 e 4), l’autre, « l’espèce seconde, copie du Modèle, qui naît et que l’on voit » (mimêma de paradeigmatos deuteron, genesin echon kai horaton, 49 a 1).

La troisième espèce, cela va être la chôra, qui certes, comme les deux précédentes, est elle aussi « présence » (paron, 50 c 7) ; mais comme espèce, en revanche, est « difficile et indécise » (chalepon kai amudron eidos, 49 a 3). Peut-on, du reste, en dire vraiment que c’est un eidos ? Voire. Elle ne se laisse approcher que par des métaphores, dont nous avons déjà vu quelques unes, et dont en fin de compte ne ressort aucune définition ; il faudra se contenter de savoir que la chôra est « une espèce invisible (anoraton eidos [ce qui est un oxymore, puisque l’eidos est un aspect qui suppose une vue]) et sans forme (amorphon [second oxymore, puisque l’eidos est une forme]), qui reçoit tout (pandeches) et participe de l’intelligible de quelque manière fort aporétique (metalambanon de aporôtata pê tou noêtou, 51 b 1 ) ».

Ainsi donc, le « troisième genre » de la chôra demeure une aporie : un obstacle infranchissable à l’intellection. Celle-ci, devant ce troisième genre, se trouve « sans ressources » (aporei). Pourquoi donc ? La question a bien entendu rapport avec la capacité de l’intellection elle-même, c’est-à-dire en somme avec la logique. Il faudra certes attendre Aristote pour que celle-ci se construise en tant que telle, mais nous en avons là en puissance les trois actants principaux, du moins dans le cadre de la pensée européenne : le principe d’identité (A : le Modèle, qui est toujours identique à soi-même), le principe de contradiction (non-A : la copie, qui n’est pas le Modèle), et le principe du tiers exclu ; car la chôra, qui n’est ni le Modèle ni sa copie, est d’un « troisième genre », ni A ni non-A, lequel reste en fin de compte inintelligible, exclu par la raison.

C’est effectivement là que s’en tient le Timée. L’on peut ainsi juger qu’avec la chôra, que Luc Brisson2 traduit par « milieu spatial » et interprète comme « le milieu où se produit le devenir3 », aurait pu se déployer un domaine de la pensée que Platon a forclos. En effet, comme l’a écrit Alain Boutot, « en transformant, dans et par son idéalisme, la chôra primitive en milieu amorphe qui reçoit tous les corps, Platon occulte de manière décisive la dimension originaire de la spatialité comme contrée (Gegend) qui était perceptible au premier matin de la pensée4 ».

Or pourquoi l’idéalisme du Timée ne peut-il pas, ne peut-il plus saisir la contréité5, p. 35) ; c’est-à-dire le couplage dynamique des deux « moitiés » (en latin medietates, d’où médiance) constitutives de l’être humain : son « corps animal » individuel et son « corps médial » collectif (i.e. le milieu éco-techno-symbolique indispensable à ce néotène qu’est Homo sapiens)] (la Gegendheit) de la chôra ? Pourquoi ce « troisième genre » est-il aporétique ? Parce que, dans le cadre de la pensée qui se met en ordre (se cosmise) avec Platon, et s’institue en République, on en a fini avec le mythe. Autrement dit, avec la symbolicité ; du moins, idéalement. Désormais, l’on ne devra qu’être ou ne pas être, to be or not to be ; mais pas les deux à la fois, comme le sont les symboles, où A est toujours aussi non-A. C’est effectivement pour cela que les poètes, gens du symbole, sont bannis de la République platonicienne ; car « la raison nous en faisait un devoir » (ho gar logos hêmas hêrei, République I, VIII, 609 b 3).

C’est cette même raison qui devait faire devoir à la pensée européenne d’oublier la chôra, cette empreinte-matrice coupable de tiers inclus, car participant de l’être sans toutefois être vraiment ; devoir, donc, de se contenter du topos aristotélicien, lequel pour sa part va si bien avec la logique disjonctive, et non moins aristotélicienne, du tiers exclu : « vase immobile » (aggeion ametakinêton, selon la Physique, IV, 212 a 15), ne reste-il pas lui-même alors que la chose qui l’occupait peut se transporter en n’importe quel autre topos tout en gardant sa propre identité par devers soi ? Or c’est cette disjonction des identités – cette dé-concrescence – qui justement n’a pas lieu dans la chôra, cette empreinte-matrice où l’être et son milieu participent l’un de l’autre… Chose impossible, inacceptable pour la raison ! Désormais donc, la pensée européenne s’est fait devoir de ne poser que la question : « où sont les choses ? », sans plus s’interroger, jusqu’à Heidegger, sur cet où qui tient de l’être, sans l’être tout en l’étant…

Cette aporie de la chôra, elle n’est pourtant rien que le fait du logos – le fait de son exclusion du tiers. C’est une affaire européenne. Les logiciens indiens, eux, ont dès le IIIe siècle élaboré les tétralemmes qui permettent, au contraire, d’inclure le tiers ; soit, schématiquement, les quatre lemmes : 1. A (affirmation) ; 2. non-A (négation) ; 3. ni A ni non-A (ni affirmation ni négation) ; 4. à la fois A et non-A (à la fois affirmation et négation6).

Or le symbole n’est autre que ce qui, dans les milieux humains – c’est-à-dire dans la chôra –, réalise le quatrième lemme du tétralemme. Il est à la fois A et non-A, le même et l’autre. C’est bien pourquoi le mécanicisme moderne, dont l’idéal est l’itération du même (la répétition de A), n’a de cesse d’éradiquer la symbolicité du monde ; autrement dit de le déshumaniser, puisque les systèmes symboliques sont inhérents à l’existence humaine7. Effectivement, dans un monde mécanique, soumis au règne de l’identité, la chôra n’a pas sa place. Le dualisme en particulier, qui confronte directement le sujet (A) à l’objet (non-A), est incapable de prendre en compte la réalité des milieux humains, cette chôra où croissent ensemble, en un « troisième et autre genre », A et non-A, le même et l’autre, l’être et le devenir. Mais à force de forclore cette médiance des milieux humains, c’est la possibilité même de notre existence que la République des machines est en train de bannir[Cf. Augustin Berque, Médiance, de milieux en paysages, Paris, Belin, 1990, 2000 ; Écoumène. Introduction à l’étude des milieux humains, Paris, Belin, 2000, 2009 ; Milieu et identité humaine. Notes pour un dépassement de la modernité, Paris, Donner lieu, 2010.].

 
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Augustin Berque • Chôra {2/3}

Nous publions un texte d’Augustin Berque, que nous remercions ici, qui explicite la notion de “chôra” apparue chez Platon et que la modernité a toujours reléguée ou réfutée ; ce concept anomal pourrait pourtant permettre de nourrir la réflexion autour d’une ontologie que les enjeux politiques, écologiques et éthiques du moment appellent urgemment. Une version de ce texte a paru dans Thierry Paquot et Chris Younès, dir., Espace et lieu dans la pensée occidentale de Platon à Nietzsche, Paris, La Découverte, 2012, p. 13-27. Nous remercions également ces auteurs et l’éditeur.

 
Nota le texte est divisé en trois parts : 123
 

4. La chôra dans l’espace mental de la modernité

Ces connotations existentielles et vitales, c’est justement ce dont s’abstrait l’une des analyses modernes les plus fameuses de la notion de chôra : celle de Jacques Derrida dans un livret intitulé, justement, Khôra1. Dans cet ouvrage, Derrida n’étudie certes pas ce terme en tant qu’il exprimerait une problématique de l’espace ou des lieux, mais à propos de la notion de mythe ; néanmoins, son approche révèle exemplairement la conception que la modernité s’est faite des lieux et de l’espace ; à savoir celle du paradigme cartésien-newtonien que Gilles-Gaston Granger, comme on l’a vu plus haut, a décelé en puissance dans la géométrie euclidienne. Dans ce paradigme, un lieu est un point définissable abstraitement par ses coordonnées cartésiennes (l’abscisse, la cote et l’ordonnée) ; abstraction qui est rendue possible parce que tout cela se situe dans la neutralité absolue d’un espace newtonien.

L’approche de Derrida procède effectivement de ce paradigme par son intention première, qui est de réduire la chôra à une figure textuelle autoréférentielle. L’autoréférence, en la matière, permet d’abstraire absolument la chôra de tout milieu qui la situerait concrètement, puisqu’elle est à elle-même sa propre chôra. Cette autofondation est en tout point homologue à celle du cogito par lui-même dans le Discours de la méthode : « (…) je connus de là que j’étais une substance (…) qui, pour être, n’a besoin d’aucun lieu, ni ne dépend d’aucune chose matérielle2 ».

Pour construire cette figure abstraite, Derrida commence par renoncer à traduire le terme chôra, ce qui, écrit-il, serait le rattacher arbitrairement à une « texture tropique » (p. 23). Il l’éloigne de sa transcription courante, chôra, pour en faire – plus exotiquement – khôra. Il le détache ensuite de l’usage, normal en grec comme en français, de faire précéder les noms communs d’un article : khôra devient donc une sorte de nom propre, mais sans l’être vraiment car il n’a pas la majuscule. Voilà donc le terme extrait de ce milieu qu’est la langue française, mais aussi bien du grec.

Ces formalités accomplies, Derrida entame l’abstraction majeure : couper la chôra du sens qu’elle pouvait avoir en Grèce du temps de Platon, pour la réduire à un actant du texte qu’il a sous les yeux, voire de celui qu’il est en train d’écrire. Il opère pour cela une greffe de l’un sur l’autre, en une figure eschérienne où la chôra devient à jamais la fin et le commencement d’elle-même. Il souligne à cet effet que le Timée se structure en une imbrication de récits : « Une structure d’inclusion fait de la fiction incluse le thème en quelque sorte de la fiction antérieure qui en est la forme incluante » (p. 76). Cette structure, qui prive le récit d’un véritable énonciateur comme de tout référent extérieur à lui-même, accomplit l’u-topie (le non-lieu) absolue de l’objet linguistique pur : l’en-soi d’un récit que nul embrayeur (ou shifter, chez Jakobson) ne rattacherait au discours d’un existant quelconque, engagé dans un certain milieu à une certaine époque.

Inutile de souligner que ce rêve de l’objet pur, c’est celui du dualisme moderne, où l’objet en soi est le symétrique exact de l’autofondation du sujet en soi (le cogito), de part et d’autre d’un néant abstrait qui au contraire, dans la réalité des milieux humains, est un milieu concret – une chôra, comme on va le voir ; mais finissons-en d’abord avec la démonstration derridienne. Celle-ci est exemplairement moderne en ce que c’est justement de cette chôra qu’elle fait une figure abstraite, coupée de tout milieu, de tout lieu et de toute chose matérielle, comme l’est le cogito cartésien. Débrayée de toutes ces contingences, la chôra selon Derrida tournoie en roue libre, à jamais fin et commencement d’elle-même. Cette transmogrification de la chôra en ce dont elle était justement l’inverse pérore dans la dernière phrase de l’ouvrage (p. 97), où Derrida, citant textuellement le Timée (69 b 1), fait dire à Platon ce qu’il veut dire lui-même : « Et tâchons de donner comme fin (teleuten) à notre histoire (tô mythô) une tête (kephalên) qui s’accorde avec le début afin d’en couronner ce qui précède ».

 

5. L’être, le devenir et le milieu

Ce tour de magie par lequel Derrida fait dire à un auteur l’inverse de ce qu’il voulait dire commence par extraire la phrase susdite de son contexte. Contrairement à ce qu’elle devient dans Khôra, cette phrase n’est nullement la conclusion du Timée. Au contraire, la phrase qui, dans le texte de Platon, suit immédiatement celle-ci, précise ce que voici : « Or, ainsi qu’il a été dit au commencement (kat’archas), toutes choses se trouvant en désordre (ataktôs), le Dieu a introduit en chacune et les unes par rapport aux autres, des proportions (auto pros auto to kai pros allêla summetrias) » (69 b 3). C’est cela, le « commencement » (archê, ou archa dans le dialecte dorien) sur lequel insiste Timée ; à savoir la mise en ordre (kosmos) des choses les unes par rapport aux autres, dans le tissu de relations réciproques (summetriai) qui, on le verra, forme concrètement leur milieu (chôra) au sein du monde sensible (kosmos).

Cette summetria des choses dans leur milieu concret, le propos derridien exige dans son principe même d’en faire abstraction ; ce qu’il réalise par la troncature du texte, faisant une conclusion de ce qui y est en fait un embrayage – un embrayage du reste lourdement appuyé par la redondance de cet hosper gar oun kai (« et ainsi donc en effet que… ») qui articule les deux phrases.

Quittant le propos de Derrida, venons-en maintenant au propos de Platon. S’agissant de la chôra, le moins qu’on puisse dire est que ce propos n’est pas clair. Cela sans doute pour deux raisons, qui sont au fond contradictoires ; contradiction que le texte du Timée ne surmonte justement pas, et qui va sceller le sort de la chôra pour les siècles à venir dans la pensée européenne. En un mot, celle-ci va l’oublier – elle va oublier, en somme, la question : « pourquoi faut-il que les êtres aient un où ? » –, pour s’en tenir à la claire définition qu’Aristote, en revanche, lui aura donnée de la notion de topos – i.e. s’en tenir, en somme, à la question : « où sont les êtres ? » ; ce qui, on le verra, est justement forclore (lock out) la chôra de la question l’être.

Or si dans le Timée cette forclusion n’est pas encore accomplie, puisque Platon justement s’interroge sur la chôra, son ontologie en revanche, dont le principe est l’identité à soi-même de l’« être véritable » (ontôs on, i.e. l’eidos ou idea), exclut toute saisie logique de ladite notion de chôra, en tant que celle-ci échappe mystérieusement à ce principe d’identité. Elle lui échappe à tel point que Platon n’en donne aucune définition, se contentant de la cerner au moyen de métaphores ; lesquelles, en outre, sont contradictoires. Il la compare ici à une mère (mêtêr, 50 d 2), ou à une nourrice (tithênê, 52 d 4), c’est-à-dire en somme à une matrice, mais ailleurs à ce qui est le contraire d’une matrice, c’est-à-dire à une empreinte (ekmageion, 50 c 1).

Empreinte et matrice à la fois, la chôra l’est par rapport à ce que Platon appelle la genesis, c’est-à-dire le devenir des êtres du monde sensible (kosmos aisthêtos) ; lesquels, dans l’ontocosmologie du Timée, ne sont pas l’être véritable, mais seulement son reflet ou son image (eikôn).

Ainsi donc empreinte et matrice, à la fois une chose et son contraire, la chôra n’a littéralement pas d’identité. L’on ne peut pas s’en faire idée. Platon reconnaît qu’une telle chose est « difficilement croyable » (mogis piston, 52 b 2), et qu’« en la voyant, on la rêve » (oneiropoloumen blepontes, 52 b 3) ; mais il insiste sur son existence : dans la mise en ordre (la cosmisation) de l’être, il y a bien, dès le départ et à la fois, l’être véritable, sa projection en existants, et le milieu où cette projection s’accomplit concrètement en devenir, c’est-à-dire la chôra. Soit dans le texte platonicien : on te kai chôran te kai genesin einai, tria trichê, kai prin ouranon genesthai (52 d 2), « il y a et l’être, et le milieu et l’existant, tous trois triplement, et qui sont nés avant le ciel » (c’est-à-dire avant la mise en ordre du kosmos, qui dans le Timée est identifié à l’ouranos).

 
To be continued ou pas 123
 

Augustin Berque • Chôra {1/3}

Nous publions un texte d’Augustin Berque, que nous remercions ici, qui explicite la notion de “chôra” apparue chez Platon et que la modernité a toujours reléguée ou réfutée ; ce concept anomal pourrait pourtant permettre de nourrir la réflexion autour d’une ontologie que les enjeux politiques, écologiques et éthiques du moment appellent urgemment. Une version de ce texte a paru dans Thierry Paquot et Chris Younès, dir., Espace et lieu dans la pensée occidentale de Platon à Nietzsche, Paris, La Découverte, 2012, p. 13-27. Nous remercions également ces auteurs et l’éditeur.

 
Nota le texte est divisé en trois parts : 12 • 3
 

1. Comment disait-on « espace » en grec ancien ?

Le petit dictionnaire français-grec de chez Hatier, classant en cinq les acceptions du mot français espace, en donne les équivalents suivants pour le grec ancien : 1° en philosophie, comme étendue indéfinie : chaos, kenon ; 2° comme étendue limitée ou occupée par les corps : topos, choros, chorion ; 3° comme intervalle : metaxu, metaxu topos, meson ; 4° comme air, atmosphère : meteôros ; 5° comme étendue de temps : chronos. En grec moderne, nous retrouvons chôros dans le petit lexique bilingue de Haractidi. C’est donc ce mot qui, sur le long terme, semble avoir été le plus proche d’espace. Pour le grec ancien, le dictionnaire grec-français de Bailly en donne les définitions suivantes : « espace, d’où 1. intervalle entre des objets isolés ‖ 2. emplacement déterminé, lieu limité ; le lieu, le pays que voici ‖ 3. pays, région, contrée ; territoire d’une ville ‖ 4. espace de la campagne, campagne, par opposition à la ville ; bien de campagne, fonds de terre ».

Au demeurant, chôros n’occupe dans le Bailly qu’un développement d’une trentaine de lignes ; ce qui est peu en comparaison de son homologue et semble-t-il quasi synonyme féminin chôra, lequel a droit dans le Bailly à près de cent lignes. Pourquoi cette différence, alors que ce mot de chôra ne figure même pas dans la liste qui précède ? L’une des raisons pourrait en être le statut philosophique que, depuis Platon, semble avoir eu chôra. C’est en effet ce mot-là que l’on a tenu généralement pour ce qui, dans la pensée grecque, se rapprocherait le plus de notre notion d’espace. Tel est le cas de Heidegger, dans son Introduction à la métaphysique1 ; lequel, tout en affirmant que les Grecs ne possédaient pas un tel concept, au sens moderne de pure vacuité préexistant aux corps, en voit l’origine dans la chôra platonicienne. Or, selon Alain Boutot2, Heidegger aurait là commis un contresens.

L’un des points que nous tâcherons ici d’éclaircir, ce sera justement la possibilité ou l’impossibilité d’un tel rapprochement : peut-on, ou non, tenir la chôra pour l’équivalent de notre espace ? Pour un Gilles-Gaston Granger3, l’espace qu’implique la géométrie euclidienne est bien de même nature que celui du paradigme occidental moderne classique, c’est-à-dire l’espace de Newton : un absolu homogène, isotrope et infini ; mais impliquer, ce n’est pas concevoir, et encore moins nommer. Cet espace-là, Euclide n’en dit rien, et sa géométrie ne nous en livre pas le concept.

Le point de vue, ici, sera l’inverse de celui de Granger : non pas déduire, en termes modernes, un espace implicite dans un propos ancien, mais s’attacher au contraire à saisir le sens que pouvait avoir, dans son contexte propre, un mot explicitement utilisé par un auteur ancien. Cet auteur, c’est Platon, le père de notre philosophie ; et le mot en question, chôra (χώρα), il l’utilise et le commente dans le Timée (ТІМАІОΣ), son œuvre la plus emblématique – c’est le livre que, sous les traits de Léonard de Vinci, il tient à la main au centre de la fresque l’École d’Athènes, que Raphaël peignit sur l’un des quatre murs de la « Chambre de la Signature », dans le palais de Jules II au Vatican, pour représenter la quête de la vérité par la philosophie.

 

2. Le Timée

Pour le lecteur d’aujourd’hui, le contexte premier de la notion de chôra, c’est bien entendu le texte du Timée. Celui-ci est l’une des dernières œuvres de Platon (424-348 a.C.), qui l’aurait écrite une dizaine d’années avant sa mort, donc déjà sexagénaire. Le Timée tient son titre du nom de l’un des deux personnages d’un dialogue avec Socrate – plus exactement d’un trialogue, car un troisième personnage, Critias, y intervient aussi –, mais c’est avant tout un long exposé, fait par Timée, sur l’origine du monde (le kosmos) et sa composition. Les deux vont ensemble, dans un arrangement rationnel ; c’est-à-dire que le Timée, plutôt qu’une cosmogonie (un récit, à tendance mythique, de l’origine du monde), est une cosmologie (une étude, à tendance scientifique, de la formation du monde). C’est en même temps une ontologie, car cette origine des êtres est aussi une théorie de l’être – une métaphysique. En somme, dans le Timée, Platon expose, par la bouche de Timée, une ontocosmologie, que l’on peut tenir pour l’essentiel de sa pensée à l’époque de sa pleine maturité. C’est ce qui explique l’importance attachée à cette œuvre par la postérité philosophique, d’Aristote à Derrida.

S’agissant de l’espace et du lieu, les deux mots qui y correspondent dans le texte platonicien sont topos (τόπος) et chôra. Jean-François Pradeau, qui s’est livré à une minutieuse analyse de l’emploi de ces deux termes dans le Timée, conclut à cet égard :

La distinction des deux termes dans le Timée semble maintenant suffisamment claire. Topos désigne toujours le lieu où se trouve, où est situé un corps. Et le lieu est indissociable de la constitution de ce corps, c’est-à-dire aussi de son mouvement. Mais, quand Platon explique que chaque réalité sensible possède par définition une place, une place propre quand elle y exerce sa fonction et y conserve sa nature, alors il utilise le terme chôra. De topos à chôra, on passe ainsi de l’explication et de la description physiques au postulat et à la définition de la réalité sensible. […] On distingue ainsi le lieu physique relatif de la propriété ontologique qui fonde cette localisation. Afin d’exprimer cette nécessaire localisation des corps, Platon a recours au terme de chôra, qui signifie justement l’appartenance d’une extension limitée et définie à un sujet (qu’il s’agisse du territoire de la cité, ou de la place d’une chose4).

En somme, dans le texte du Timée, topos correspondrait à la question banalement factuelle : « où est-ce ? », tandis que chôra correspondrait à une question beaucoup plus complexe, et ontologiquement plus profonde : « pourquoi donc cet où ? ». De fait, l’ontocosmologie du Timée commente la notion de chôra, non celle de topos ; laquelle, au contraire, fera l’objet d’un questionnement très précis dans la Physique d’Aristote. Nous ne nous occuperons donc ici que de la chôra.

 

3. Les divers sens du mot chôra

Commençons par les acceptions qu’en relève le Bailly : « I. Espace de terre limité et occupé par quelqu’un ou par quelque chose ; particulièrement : 1. espace de terre situé entre deux objets, intervalle : oude ti pollê chôrê messegus (et il n’y a pas un grand intervalle au milieu, Iliade, 23, 521) ‖ 2. emplacement, place : oligê eni chôrê (dans un petit espace (Iliade, 17, 394) ‖ 3. place occupée par une personne ou par une chose : place (qu’occupe le ciel), lit (d’un fleuve), place (des yeux), place (d’une construction), (mettre en) place, (prendre sa) place, (être à une) place, (demeurer en repos, se tenir à sa) place, (laisser en) place, (rester en) place, (changer de) place (en places), (céder la) place (pour quelque chose) ‖ 4. place marquée, rang, poste : (s’asseoir à sa) place, (s’en aller à sa) place ; particulièrement place assignée à un soldat, poste : (occuper son) poste, (être à leur) poste, (tomber, mourir à son) poste, (abandonner son) poste ; (être repoussé de, s’élancer de la) position qu’on occupe, (avoir une) situation (honorable), (occuper les plus grandes) places ; (être au) rang (des esclaves, d’un mercenaire), (être réduit au) rang (des esclaves), (être considéré comme rien, n’avoir aucun) rang ‖ II. Espace de pays, d’où : 1. pays, contrée, territoire : hê chôrê hê Attikê (le territoire de l’Attique, Hérodote, Histoires, 9, 13) ; absolument hê chôra (ou hê chôrê dans le dialecte ionien) : l’Attique ; patrie ‖ 2. sol, terre ‖ 3. campagne, par opposition à la ville ; d’où : bien de campagne ».

Comme le souligne le classement adopté par le Bailly, nous avons donc là, en sus de la notion d’intervalle, deux familles de sens. Dans la première, chôra signifie l’espace ou le lieu attributifs d’un être quelconque, et ce en général, c’est-à-dire que cet attribut peut être physique (localisable dans l’étendue) ou social (localisable parmi les rôles personnels). On « a » (echei) une certaine chôra, comme on peut « avoir » un certain vêtement (eima echein), ou des cheveux blancs (polias echein), ou un casque en cuir de chien sur la tête (kuneên kephalê echein), etc. ; attributs qui sont donc plus ou moins dissociables de l’être – plus ou moins de l’ordre du ser ou de celui de l’estar, comme le distinguerait l’espagnol. « Être repoussé de ses positions », ek chôras ôtheisthai (Xénophon, Cyropédie, 7, 1, 36), c’est plus accidentel et moins essentiel que d’« être nulle part » en oudemia chôra einai (Xénophon, Anabase, 5, 7, 28), i.e. d’être considéré comme rien ; et « aller à sa place », kata chôran parienai (Cyropédie, 1, 2, 4), c’est plus casuel et moins destinal que de « mourir à son poste », en chôra thanein (Xénophon, Helléniques, 4, 8, 39). Bref, en tant qu’attribut d’un être, la valeur ontologique de la chôra semble variable.

Dans la seconde famille de sens qui nous importe ici, chôra devient quelque chose de beaucoup plus concret, singulier et précis : c’est la contrée ou le territoire qui est propre à une cité-État (polis). C’est nommément la chôra d’une certaine polis, comme l’Attique l’est pour Athènes, la Béotie pour Thèbes, la Laconie pour Sparte, etc. Plus spécialement encore, c’est la partie rurale de ce territoire, celle qui se trouve en dehors des remparts de l’astu (la ville proprement dite), et en deçà des confins inhabités, les eschatiai qui, en Grèce, sont généralement les montagnes sauvages marquant la frontière entre deux cités. En somme, c’est la campagne qui, rôle indispensable, fournit ses subsistances à la polis, dont elle fait structurellement partie.

En outre, comme l’a mis en lumière un article fameux d’Émile Benveniste5, contrairement au couple latin civis (citoyen) / civitas (cité), où le terme primaire est civis, la civitas découlant de l’association des cives, dans le couple grec correspondant politês / polis, c’est au contraire polis qui est le terme primaire et qui donc détermine l’existence du citoyen (politês), c’est-à-dire de l’homme grec paradigmatique tel que Périclès ou Platon.

Il s’ensuit que, pour de tels êtres humains, la notion de chôra devait être empreinte de connotations existentielles et vitales, dont il nous faudra tenir compte, herméneutiquement, dans le propos du Timée.

 
To be continued ou pas 123