Benoit Jeantet • Et dans l’ennui se tordre (5)

A farmer in the city quoi qu’il en soit. Un jour, alors, il est sorti de son lit. A enfilé une robe de chambre à la sauvette. S’est souvenu de la neige. Et qu’il avait été plus jeune, avant.

J’ai traversé, en nage, me dit-il, tant de nuits d’insomnie que je pourrais veiller les yeux secs sur ta grande tristesse. Reste avec moi et mélangeons-nous sans penser.


*

Maintenant, c’est vrai, je porte des chaussettes en fil d’Ecosse, me dit-il. C’est chic et puis ça tient chaud. Mais, j’avoue, parfois ça me manque un peu ces nuits qui sentaient le danger. Parfois.


*

Les gens, me dit-elle, tu sais quoi, hein. Ne jamais rien leur raconter, hein. A moins de vouloir rester à la merci de leur bienveillance, hein. A moins, hein.


*

Je peux te lire un peu de Tristan Corbière, me dit-il, et te servir beaucoup de Minervois. Ou vice inversé. C’est comme tu veux.


*

Hier, alors je lui ai dit que je me sentais dépassé, me dit-il. L’époque est à la vitesse et désormais tout ça me semble aussi lointain que nos premiers émois au cirque. Que nos premiers baisers près de ce cimetière, là-bas tu sais, sur le chemin des lauriers. Et puis, l’époque, quand on la regarde d’assez près, tu dirais qu’à présent on habite dans cet observatoire où finissent les vieilles gens usées.


*

Je marchais sur le trottoir de l’ombre, me dit-il, et alors tu m’as fait repenser aux animaux transparents.


*

Je bois le dernier verre de ce vin, me dit-il. Ce vin, tu sais, qu’ils récoltent du côté du Pic Saint-Loup. C’est un vin épais comme une moustache de gendarme. Quand les gendarmes la portaient. C’était, tu sais, une moustache épaisse et drue. Oui, tu sais bien. Une moustache comme on en voyait, soi-disant, au pays druze.


*

Il flotte une odeur de vieille soupe et de clope froide sur le monde, me dit-elle. Ce soir je te nationalise, mon cher vieux camarade.


*

J’écris le premier porno gay en braille, me dit-il. Bien sûr ton avis est le bienvenu.


*

Je repense souvent à cette scène, me dit-il. C’est l’automne. Je suis encore enfant. Je suis en vacances chez mes grands-parents. Mon grand-père est un homme mauvais. Un vrai fermier de roman russe, celui-là. Ma grand-mère, j’ai pris l’habitude de l’appeler bonne maman. Il m’arrive de songer que c’est vraiment dommage qu’elle soit sourde. Vraiment vraiment. Et sinon, le reste du temps, je le passe dehors, à épier le silence. Et donc ce jour-là, il se passe ça que j’aperçois. Le voisin traîne un agneau. Il lui attache les pattes à la porte de l’étable. Et puis il l’égorge d’un coup sec. Son geste est précis. C’est un geste précis mais totalement dénué de méchanceté. Une fois la besogne terminée, le voisin s’éponge le front. Et puis il soupire. D’où je suis il me semble que son haleine est bleutée. Mais je n’en suis pas sur. Et je crois même que je m’en moque.


*

Lourd couchant, me dit-il, le ciel pèse autant que dix poneys morts.


*

Et mon vieux carnet de notes, me dit-il, tu dirais un de ces tas de fumier qui s’amoncelle devant le seuil de ces maisons, par là-bas, tu sais.


*

Et me voici chauve de nouveau, me dit-il. Mon dieu que c’est triste une fin d’après-midi chauve de nouveau.


*

Et donc, me dit-il, ce serait un lundi banal comme une messe. Amen.


*

Oh mais, tu sais, me dit-il, je n’ai pas toujours été ce que je suis. J’étais même cet homme d’un premier mouvement. J’étais primitif et mondain. J’aimais les gens et la mauvaise vie. J’étais du peuple. J’étais peuplé de tout un tas de méchantes habitudes. Et puis…


*

J’aime Paris et l’astronomie, me dit-il. Et cette histoire de matière noire. D’effacement. D’absence. Tout est là. Mais j’y pense, vous aimez ça le filet de sabre?


*

Il est difficile de parler de ton omelette, me dit-il, sans faire référence au jansénisme. Et puis cesse donc de relire cette lettre de refus et passons à table.


*

La nuit tombe peu à peu sur les jardins, me dit-il. Sans trop d’énergie dans le regard, tala, je pousse mon caddy vers le destin.


*

Les feuilles sont partout pourries, me dit-elle. La nature n’est pas partie pour rire.


*

Si je me rase et que c’est le soir, me dit-il, et qu’alors neuf chances sur dix pour que je m’écorche la figure et qu’alors je saigne comme le cochon de mon enfance moins les cris atroces mais quand même, si je me rase et que c’est le soir, c’est parce que ses lèvres en valent la peine.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *