Benoit Jeantet • Et dans l’ennui se tordre (3)

A farmer in the city quoi qu’il en soit. Un jour, alors, il est sorti de son lit. A enfilé une robe de chambre à la sauvette. S’est souvenu de la neige. Et qu’il avait été plus jeune, avant.

Un jour, me dit-il, tu m’as demandé ce que j’entendais, très exactement, par être amoureux. J’ai pas répondu, il me semble. Alors c’est très simple. Ce que j’entends par être amoureux, c’est, très exactement, le bruit que ça fait quand elle introduit ses clés dans la serrure, qu’il se fait tard, que je pourrais dormir, lire, travailler, oui mais non, je reste là à attendre. Voilà. Salut.


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Je bois un verre de blanc, me dit-il. Je bois deux verres de blanc. Quand il sera trois verres de blanc, alors il sera l’heure d’aller me cacher.


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Je ne sais plus, me dit-il, si je t’ai déjà raconté l’histoire de ce jeune garçon parti un jour, et c’était la première fois et c’était avec la main de son frère serrée dans la sienne et c’était tout poissé d’angoisse cette main-là, l’histoire de ce jeune garçon parti disputer de hargne et d’adresse à ce jeu auquel jouent les garçons avec l’espoir secret de se nettoyer de la violence ou bien de prétendre au courage, cette lubie qui n’existe pas. Je ne sais plus. Peut-être bien que oui. J’étais saoul sans doute. Quand il m’arrive d’être saoul, plus aussi souvent qu’avant mais ça m’arrive encore, hélas, toujours au début c’est que le bonheur me déborde et puis, ça ne manque jamais, la joie, bonne fille, finit par céder son siège à quelqu’un d’autre.


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Ce quelqu’un d’autre ne tarde pas, ça aussi ça ne manque jamais, à se gonfler de tristesse, cette tristesse ancienne tu sais. Et alors je me surprends à faire ce que je déteste tant. Et alors je raconte, mal, ce que dans ma vie j’ai aimé le mieux. C’est une façon, assez puérile, je sais, de devancer les questions qu’on présume, à tort ou à raison, plus ou moins embarrassantes. C’est une façon sans manière. Je sais.


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Il y a des gens qui naissent pour se taire. Très tôt ils devinent qu’il va falloir tout garder pour soi. Mais qu’un soupçon de joie vienne à bousculer le silence et alors, et alors là. Tu voudrais soudain que la parole coule d’elle-même mais le temps que ça prend de remonter à la source, déjà les mots coagulent comme un mauvais sang. Tout redevient moche, atroce, tronché jusqu’à l’os. Voilà ce qu’il t’en coûte d’avoir voulu forcer le verrou de ta bouche.


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Je ne sais plus si je t’ai déjà raconté cette histoire. Je ne sais plus. Si je l’ai déjà fait, je t’en supplie, arrête moi. Sinon, dis-toi seulement que tu l’as échappé belle et voilà.


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J’ai vécu, me dit-il, oh pas longtemps mais c’est quand même vivre, avec une peluche dont la tête était déchiquetée. C’était une peluche un peu plasticienne et quelle peau de pêche elle avait. Près de son lit, du matériel de peinture était posé. Posé sur une table roulante. Dans la chambre il y avait un fauteuil pourri que le pire tox des environs avait rénové pour elle. Sur ce fauteuil, on faisait l’amour par le nez. L’amour, elle disait, mon garçon, faut que ça sorte. Elle disait: souffle fort. Souffle mon garçon. Cette peluche, j’étais tombé amoureux d’elle ce jour qu’elle courrait dans son jardin et c’était un jour où elle courait dans son jardin en chaussettes, t-shirt Snoopy, cuisses nues, un vrai cliché pas farouche, oui c’était ce jour qu’elle courait le garou comme ça dans son jardin. Dans le jardin, alors, il y avait trois gros pots en terre dont un contenait un saule tortueux. J’aimais bien quand elle m’emmenait au sous-sol, sinon. Il y avait des tas de robes de mariées suspendues. Au sous-sol, elle aimait me tourmenter en douceur avec de jolis instruments de torture à la mécanique compliquée.


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Je regarde le beurre glisser sur la poêle, me dit-il, et alors je pense au coeur de cette fille juste avant qu’il se fonde à l’oubli. Voilà ce que ça donne de cuisiner pour soi tout seul. Pfiou.


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Les eaux sont basses, me dit-il. Passe le hérisson. L’homme ému aux larmes caresse des peaux en grève. Habitudes discutables.Mais qui a besoin d’un verre fera toujours le brave. Passe le hérisson et c’est comme un vent en pleine canicule. L’homme ému aux larmes, parfois, il aimerait faire des trucs impensables. Des plats de gros mots à emporter sous vide. S’évanouir dans un compotier. S’avaler d’un oeil furieux des cerises à l’eau de vie. On en revient toujours à la même chose. Passe le hérisson. L’homme ému aux larmes compte pour le rat. On le largue avec une grosse bise. Il garde les pieds au chaud. D’ailleurs ses pieds ont commencé à noircir.


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Mes mains tremblent un peu, me dit-il. Ma cigarette aussi. Aujourd’hui, c’est décidé, j’arrête de trembler.


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Même les spaghetti, aujourd’hui, ça m’a fait peur, me dit-il.


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Je sais que tu aimerais que le soleil brille d’avantage, me dit-elle. Ne mens pas. Je le sais. Et aussi que le fond de l’air soit encore un peu frais, même pour la saison. Je sais que tu aimerais t’engager dans ce chemin et te retenir de courir. Et aussi retrouver le souvenir de ma main. Mais ce matin est vraiment mal choisi pour ça, désolée. Ce matin, tu dirais une fleur coupée sans vase.


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Si tu penses toujours aussi obstinément, me dit-elle, que le rêve, le voilà le plus ancien genre littéraire du monde, alors il faudra peut-être que tu te fasses à l’idée que les gens, ils dorment assez peu, tout compte fait. Ou alors juste d’un oeil. Tu crois pas, mon chou?


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Sur une surface assez réduite, me dit-il, les grenouilles se partagent tous les nénuphars de l’étang. Sous l’eau, une inquiétante créature fraie avec nos fantasmes les plus troubles.


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Parfois, me dit-elle, les élastiques sont affaire de vie ou de mort.


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Y’a quelque chose dans l’air, me dit-elle, quelque chose de lourd, de grave et de lent, quelque chose que je n’aime pas et c’est quand on boucle nos valises. C’est assez récent je t’avoue. J’ai beau me dire qu’on part en voyage. Qu’en plus, partir tous les quatre, ça fait longtemps. Bref. Alors, si tu veux bien, on va faire ça vite. Dans une heure, promis, qu’on y pensera plus.


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Oh tu sais, me dit-il, le coeur m’a sauté trois battements au moment où le train a quitté la gare Saint-Lazare. Tes yeux pleins de rires, je les sentais encore dans mon dos. Je vais t’avouer quelque chose. Ne le répète à personne. J’aime ces heures où nous jouons, tous les deux, aux cancres de la vie. Oui. Vraiment. J’aime.


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Réponds-moi, me dit-elle. Mais sois franc, pour une fois. Le vent est-il toujours dans ta bouche?


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Tu le savais, me dit-elle, qu’y a des gens qui collectionnent les sacs à vomi?


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Le tartre, me dit-il, vous savez, c’est comme l’amour. Ça s’en va et ça revient. Pfff.

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