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Angèle Casanova • Le lit

 

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Angèle Casanova est poète et auteur du web-livre Gadins et bouts de ficelles, initié en 2006. Elle publie régulièrement dans des revues de poésie depuis 2014.
 
 

[Photo © Philippe Martin, 2015]

 


le réveil émet son bruit neigeux
j’ouvre un œil
me soulève sur un coude
contourne le verre d’eau à moitié plein
et appuie sur le bouton latéral

il est 7h00

je soupire et m’écrase sur l’oreiller
je renifle son odeur
puis me cale sur le ventre
les mains en coupe sous les hanches

mes pieds dépassent au fond du lit
je les frotte l’un sur l’autre
longuement

je compte les minutes
mon corps les connaît
il ouvrira mes yeux à 7h37
et je me lèverai d’un seul bloc
pesant
maussade

 

mon lit
est un monde plat
à quatre coins
aux bords vertigineux tombant dans la poussière

il me donne l’impression que je pourrais
tel little nemo partir à l’aventure
m’envoler par la fenêtre avec pour seul bagage
ce continent mobile

et pourtant ce havre
tous les matins
je le quitte
et le regrette

 

mes yeux se ferment
je repose mon livre
et m’assois
sur le lit

je fais passer ma chemise
par-dessus tête
me tortille pour enlever ma culotte
sans exposer au froid
plus de peau
que nécessaire
et l’attrape du bout des doigts

je fais un tas sur la couette
avec ma culotte et ma chemise
et dépose la boule de coton froissé
sous mon oreiller

marquis de carabas
je plonge en mon lit
sans plus penser au lendemain
et au linge que je ne retrouverai pas
à mon réveil
fort heureusement

 

il apparaît un jour
sans prévenir

il n’y a rien
et puis
soudain
un petit bouton

je ne le vois pas tout de suite
je le sens
d’abord
du bout des doigts

d’énervement je le gratte
y plante un ongle jusqu’à ce qu’il
se détache
et puis
je l’oublie

très rapidement
il repousse

patiente
je le charcute
encore
et encore

alors je comprends
que ce n’est pas un bouton

autre chose pousse

je l’observe
qui grossit
prend de l’aise sur ma joue
devient noir et charnu

sensuel
il me donne l’air d’une marquise grand siècle
sauf que

un nouveau bouton
sur
l’autre
joue

je suis
un champ
de

champignons

 

un truc
saute
dans mes
cheveux
et je me demande
s’il existe ailleurs
que dans ma tête

peut-être est-ce
une puce avec une envie subite
de se dégourdir
les pattes

ce truc saute
ici
et là
et je m’agite
et je panique

suis-je sale
suis-je folle

non
c’est la laine de verre
du grenier en travaux
qui me pique

dans cet air impalpable qui la véhicule
je la respire

pourtant
cette laine
qui incruste de verre
mes poumons
et irrite ma peau
comme si
des insectes
fous
ruaient
sautaient
en permanence
elle finira bien par se dissiper
mais quand

 

Anne Savelli • L

anne-savelliDiptyque est un texte écrit par Anne Savelli en 2015 pour la compagnie de danse Pièces détachées. Il compte, en toute logique, deux parties, dont la seconde, intitulée « L » évoque la relation entre un photographe et son modèle (L comme lui, elle, lien, livre et un grand nombre de choses encore).
Née à Paris, Anne Savelli (Fenêtres open space, Le Mot et le reste, Franck, Stock, Décor Lafayette, Inculte) s’intéresse depuis longtemps à la notion de lieu, de décor, et depuis quelques années à l’image, au portrait, à la photographie. Son prochain livre, Décor Daguerre, paraîtra au printemps 2017 aux éditions de L’Attente.
Elle est également cofondatrice du site L’aiR Nu (Littérature Radio Numérique). Pour des extraits vidéos du spectacle, voir ici : http://www.compagniepiecesdetachees.com/medias/

 

apparition

Tu es dans l’eau, debout et nue. Le cadrage du photographe t’a tranchée à la verticale. Il te manque un tiers du corps ou peut-être même la moitié. Il te manque un sein, le bras gauche, une cuisse, un genou, un tibia, un pied. Il t’a aussi coupé la tête, presque sectionné le bras droit.
L’eau grise est celle d’une piscine, de Jamaïque précise le livre. Elle déforme le bas de ton corps, fait dériver ton ombre qui renseigne sur le temps qu’il fait, beau, ainsi que sur ton geste hors champ : relever les bras en couronne pour soutenir la tête, posture que le photographe suggère, pose d’actrice, de mannequin, de modèle qu’il ne se permet pas, ne fait entrer dans le cadre que par cette ombre au centre, très présente mais qui reste légère. A bien y réfléchir, il y a peut-être une certaine ironie dans ce geste tombé à l’eau, qu’un coup d’œil rapide ne reconstitue pas – il faut regarder longtemps, vouloir lire l’image, même, pour qu’il daigne apparaître.
De l’ironie ? Oui, c’est possible. Mais le décalage qu’elle induit ne change rien à la beauté du corps fixé sur pellicule : l’écart ne s’impose pas, se donne pas comme tel. Ainsi le photographe gagne-t-il en subtilité, autant dire sur tous les tableaux.
Ce qu’on voit le mieux, ce qui frappe, c’est un grain de beauté au-dessus d’un téton, le nombril, le pubis.
Ce qu’on voit le mieux, je le crois, c’est le biceps du bras tronqué. A peine remarque-t-on les poils de ton aisselle qui, si on considère que ton corps est ton instrument de travail, devraient surprendre, même à l’époque. Chez toi, l’épilation est chose étrange. On ne sait que penser de ce pubis-là, en triangle écrasé par la ligne de l’eau.
Ce qui frappe, c’est ce que l’eau déforme de ton corps : la cuisse gauche, à qui elle invente un bourrelet ; la jambe qui perd de sa longueur, tout entière ramassée dans un genou en creux. À bien y regarder, et pour qui te connaît, ton ombre paraît plus réelle que ton corps. Faut-il que tu t’inquiètes ?

J’ai commencé à t’écrire après une nuit passée sans dormir, non, pas un seul instant ; après avoir écouté par le replay d’Arte une suite de reportages sur les super héros, espérant renouveler l’expérience de la veille – le premier épisode m’avait fait tomber dru dans le sommeil. Une nuit entière les yeux fermés à ne pas regarder ces corps parfaits et dessinés, moulés au millimètre, drapés, fuselés, fendant l’air qui passaient en boucle sur l’ipad ; à suivre simplement au casque les commentaires, les récits en anglais, en français mêlés à des effets sonores, à une musique trop forte, mal allongée sur le canapé, ne sachant où caser la tête, les genoux, les jambes. Une nuit qui n’a pas su chasser ce que la nuit elle-même appelait de prise à la gorge, de ventre noué.
Des images d’escaliers de secours, de panneaux One way, de façades de briques défilaient peut-être à la place. Ou de palmiers, de filles en rollers, cheveux longs et shorts en satin roulant près des plages, chromos venus de films, de séries découverts à l’adolescence et qui avaient réduit les villes à un décor 2D dans lequel Street view nous invite aujourd’hui à nous rendre, à nous perdre. Je ne sais pas. Je ne me souviens pas.
Le matin, j’ai glissé dans mon sac ce livre qui t’est dédié, L, acheté il y a longtemps, expédié des États-Unis. Ce livre, soyons précis, est un exemplaire d’occasion. Son format est carré, sa couverture souple. Il compte 128 pages sans dédicace ni note, coûtait à l’origine 16$95 et il est légèrement corné, jauni. Ce livre, L, a pris le métro ce matin-là, ligne 2, ligne 11, ligne 9, est passé d’un quartier nord de Paris au quartier ouest et chic où se trouve mon bureau.
Il a été posé par terre, sur un parquet clair, devant un second canapé.
Il a été rangé sur une étagère, a traîné sur la table, est retourné dans le sac. Il a été ouvert, feuilleté. Le texte a été lu, rapidement traduit avec la promesse de s’y prendre mieux, de s’y arrêter davantage, plus tard, après avoir dormi.
L est donc un livre dont le sujet est toi, et l’histoire de ce livre. Une histoire, du moins. Passage d’une époque à une autre, d’une dimension à la suivante, des yeux fermés aux yeux ouverts, que sais-je encore. Mais un passage oui, sans doute.

 

flottement

En Jamaïque, toujours, dans cette eau grise. Cette fois on te voit de profil de la tête au nombril, aux trois quarts immergée. Les yeux fermés, le visage tourné vers le soleil, tu portes des lunettes de piscine qui font tout le prix de la photo. Les cheveux mouillés et tirés en arrière, on découvre que tu es brune, que le grain de beauté sur ton sein existe en version plus discrète à la commissure de tes lèvres.
Ce qu’on voit mieux encore, c’est la ligne carrée de la mâchoire, les filaments blancs du soleil quand il chemine sur l’eau grise, sur tes seins et tes bras. Le corps plus vague que le visage, ce visage qui ne s’offre pas, ne s’avance jamais vers nous, abandonné à la lumière.
Tu reposes. Tu te reposes. Entre les deux nous hésitons. Ta nuque est le centre du monde. Archimède s’inscrit là, dans cette poussée qui maintient la nuque hors de l’eau, cachée par les cheveux mi-longs, parcourt la ligne de la mâchoire, remonte vers la bouche, le trait plus foncé d’une narine et cet accessoire inutile, les lunettes de piscine fixées par un élastique dont le blanc éclatant contraste avec le reste : une flèche te traverse, un ruban ceint ton front. Te voilà presque indienne.
Ces photos ne sont pas légendées. Les lieux sont indiqués pour qui sait les chercher à la page des remerciements. Et donc ? Et alors ? Cette piscine pourrait exister partout. A quoi sert de lire ces mots : « Jamaica, The West indies », à se lancer sur quelle piste ? Est-ce retrouver l’endroit où s’est déroulée la séance ? Savoir si vous étiez à l’hôtel, chez des amis, chez un mécène ? Deviner ce que vous avez fait là-bas, l’un avec l’autre ou l’un sans l’autre ?
Au moment où la question se pose, la réponse arrive d’elle-même. Une mention jusque là invisible apparaît sur la page, celle d’une riche héritière, d’un photographe célèbre qui vous ont hébergés. L’eau se trouble – mais non, c’est le regard – pas du tout, c’est l’esprit. L’esprit ou l’estomac. Ces deux mots, héritière, célèbre parasitent l’ensemble. Que vont devenir ces descriptions ? Matière à mondanité ?
L’eau grise continue d’être grise. La Jamaïque ? Hors de portée.
Reprenons. J’aimerais penser qu’il t’a photographié sans te le dire ou presque, t’a laissée flotter à ton rythme.
De la dérive et du contrôle, il devrait être un peu question.

J’avais déjà revu quelques unes de ces photos vieilles de plus de trente ans : les plus connues, sans doute, puisqu’elles circulent sur Internet. Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé qu’il fallait quand même acheter le livre, que je n’allais pas écrire sans. Pour déplacer l’objet d’un pays à un autre, qu’il survole l’océan avant d’arriver jusqu’ici ? Peut-être. Il devait me falloir un acte (ou son succédanée, la commande en trois clics) qui trente ans plus tôt relevait de l’extraordinaire. A l’époque, enfant ou adolescent, dire : mon père, mon oncle me l’a rapporté des États-Unis avait un poids certain.
(on disait rarement ma mère)
Est-ce que ce n’est plus le cas ? Cet exotisme-là, cette tension électrique qui court du ventre au palais au moment de prononcer la phrase, bouche sèche, cœur accéléré comme pour signaler l’aveu sont-ils morts, définitivement ? Et c’était quoi, au juste, de préciser la provenance du cadeau, de l’objet reçu ? Une manière de se distinguer, seulement ?
J’ai sorti le livre du sac, ai regardé la couverture. Ton nom plus gros que celui du photographe. Trois fois plus. Je ne m’en rends compte que maintenant.

Guillaume Vissac • t • 11

Nous somme très honorés d’accueillir pour l’été une série de Guillaume Vissac intitulé t. Guillaume Vissac est auteur et éditeur. Il est l’une des valeurs sûres de la littérature à venir. Il publie ses textes ainsi que son journal et une traduction quotidienne d’Ulysse de Joyce sur son site Fuir est une pulsion.
A suivre tous les jeudis.

 

des scarabaeoidea

Il y a des regards et des scarabées sur le sol. Lui, par exemple, le front à la vitre. Il regarde par la vitre. C’est au huitième étage. Les scarabées, ils sont venus comment jusqu’au huitième étage ? Quelqu’un pourrait chercher sur un téléphone si les scarabées volent mais je l’ai tue cette pensée près de moi. Il y a du bruit dans mon dos, du mouvement. On est plusieurs mais on est séparé. On a froid. On attendait. Je veux dire on attend. Dans la cuisine il y a une discussion qui s’ouvre timidement sur la question de la chair animale. Il est en train de dire, de parler. Ne voulait pas qu’on le force à manger de la chair animal. Personne ne va forcer personne, tu sais. C’est juste, disait le type, celui qui était le front à la vitre et qui maintenant, depuis qu’il était question de chair animale, avait l’air mélancolique, c’est juste qu’on n’aura peut-être pas tous le choix de faire ou de pas faire. Par faire, il voulait dire manger. L’autre comprendra, et ne remettra plus le sujet sur la table, il regarde simplement les boîtes de conserve émiettées sur le bord du placard. Combien de temps ça peut se conserver une boîte de conserve ? J’essayais de ne plus confier toutes mes questions existentielles à la paume de ma main, j’essayais de ne plus systématiquement m’en remettre aux dispositifs électroniques et aux lueurs. Aux écrans. J’essayais de faire comme lui, j’imagine, poser mon front contre la vitre et voir remuer loin les arbres à froid, les branches, les volumes de bois vert et les feuilles alliant l’ocre à l’orange. Quelqu’un dira : il faut qu’on reste ensemble. J’étais d’accord avec ça. Je regardais l’ocre plier et j’étais d’accord avec ça. Qu’on reste ensemble. C’était une belle parole. Et j’ai pas besoin d’écran pour savoir que tous les scarabées ne sont pas forcément coprophages, non. C’était un mot que j’avais appris à l’école, coprophage, mais ça ne s’appelait pas l’école, ça s’appelle des études supérieures. Je n’étudierai pas ni la faune ni la flore au cours de ce cursus mais il se trouve qu’un jour on m’a appris ce mot. J’écoutais. Je me remémorais le mot, le son du mot et l’empreinte de son poids sur un sol onctueux, à supposer que ce mot sache marcher comme nous pourrions le faire. J’entendais aller venir à l’étage du dessus. Ne devait-on pas rester ensemble ? Certains étaient passés à l’étage au dessus et les mouvements, dans les constructions humaines empilées les unes sur les autres, laissent des traces. Je n’ai pas étudié ça non plus, au cours de mes études, les constructions humaines. Je n’étudierai plus jamais rien de ma vie ; juste, juste je le ferai, mais ça n’aura aucune appellation formelle, et c’est bien mieux comme ça. Celui qui était le front froid sur la vitre a vu que je faisais la même chose que lui, il va venir bientôt me toucher à l’épaule, par connivence, puis sourire. Y a encore de l’eau chaude dans les tuyaux, dit-il, et puis moi je dirai je suis bien. C’était une drôle de formulation et j’en ai conscience en le disant mais je le dis malgré tout, ça doit venir de ces bouts d’aube qu’on a en tête en permanence, ces mots cyanosés qui existent à la place des nôtres, prêts à sortir d’eux-mêmes (mais je peux pas lui dire tout ça, pas vrai ?). Alors je lui dis rien, je reste là sans dire. Il y a un scarabée sur le bout d’une chaussure et je m’en suis voulu de me demander aussi cliniquement combien de temps vivait un scarabée dans la nature. Dans la nature, et puis, ici. L’autre est reparti de m’avoir touché l’épaule en faisant attention de ne marcher sur rien. Personne. Il n’y a plus aucun bruit à l’étage, signe que le mouvement ça court, ça rue, ça se déplace. Ces scarabées n’ont pas de pinces au niveau des mâchoires (mais je suppose qu’on dit des mandibules), ils étaient du genre fin, plus modeste. Il n’y avait rien, personne au sol, à part l’errance des arbres, enfin les feuilles des arbres, le bruit froncé des branches, et l’ocre qui t’apaise à supposer qu’on croie aux conjonctions d’osmoses issues d’une vie sauvage qui s’approcherait de nous. C’était pas toutes les feuilles et c’est pas tous les arbres mais le son se déplace, là, diffus. J’appréciais ça, que ce soit diffus, ça voulait dire qu’on avait encore un peu de temps devant nous, du temps de chaleur et du temps d’être ici tous ensemble. J’avais mal dans les hanches à force d’être debout alors je vais coincer mon pied derrière ma jambe pour un déséquilibre. Le bruit grinçait aux murs ou dans le sol, c’était pas venu du bois, c’est plus flou, sinueux. Je crois pas que ce soit une matière naturelle mais je crois pas pour autant que ce soit le béton qui fasse, qui déforme ces bruits. Peut-être dans les armatures métalliques qu’il y a dans et autour des fenêtres ? Celui qui ne veut pas manger de la chair animale n’est plus dans la cuisine, il va traverser le salon et prendre une fille dans ses bras pour lui chuchoter des choses à l’oreille c’est un truc qu’il peut faire. Son geste appelle cela. Ces mots, je crois pas que ce soit de la peur, je crois pas que ce soit de la parole non plus. Peut-être que c’est ça, la tendresse ? Dans la cuisine, il y a des lierres aux murs, du moins j’appelle ces taches épaisses des lierres. Ils venaient de la fenêtre, d’une partie fêlée de la fenêtre, d’un bris de verre de cinq ou dix centimètres de diamètre qui laissaient faire la branche. C’est tout sauf ocre, c’est lierre. C’est une couleur qui s’appartient à elle. Bien sûr, je serais bien incapable de déchiffrer ce qui est écrit sur ces boîtes mais j’irai quand même regarder dans le placard l’étendue de ces boîtes, leur volume et leur nombre et l’aspect de l’étiquetage extérieur, la photo ondulée, déteinte, dépigmentée parfois, parfois complètement blanche, blanchie, exsangue, décollée du cylindre. Les scarabées ne vont pas vers les conserves, probablement à cause du dur, du métal. Je dis : peut-être qu’on peut voter ? Mais personne ne rebondit sur ma voix haute, à cause du fait que l’un d’entre nous, celui qui a le front froid collé sur la vitre et qui va me toucher à l’épaule, est en train de parler dans la pièce à côté. Soudain, ça me revient : est-ce qu’il y a des livres ici ? Je sais qu’il aime les livres. Peut-être que ça lui ferait du bien de lire. La langue d’ici, on est peu de monde à la comprendre alors je retourne à mes scarabées noirs, sur mes chaussures, et à ma vitre au front. Lui, il sera là dans mon dos à expliquer aux autres que pour l’instant, la seule chose à faire, c’est attendre et ne pas changer de position. On n’a plus trop l’habitude d’être plus tous ensemble, c’est pour ça que c’est important la façon dont on est, on se comporte. À ce moment-là, face à l’errance des arbres, de l’autre côté de la vitre, mais voyant néanmoins la scène dans mon dos prendre place, les gestes et les visages des autres, je me suis dit j’ai pas, j’ai pas peur. Juste ces mots, c’était important pour moi à ce moment-là, ces mots, j’ai pas peur, au-delà du fait que peut-être ce n’était pas réellement réellement le cas. Quelqu’un s’est inquiété de savoir si j’allais bien et je dirai tout simplement j’ai pas très envie de parler pour l’instant et la personne est restée en face de moi et m’a gardé dans l’œil longtemps. Assez pour que, tous les deux, ensemble, épaule l’épaule mais sans vraiment se toucher, on puisse rester là face à la vitre et le ciel blanc cassé, plein de sable et de silence l’un pour la bouche de l’autre. D’ici, on peut pas voir les animaux, probablement pour ça qu’on s’en remet aux insectes. Scarabées. Je veux partager cette pensée à voix haute avec tout le monde pendant un temps et puis je dis rien, je me tais, je voudrais pas faire ça, briser le silence que j’ai construit moi-même sur nous. Dans la cuisine, celui qui a le front à la vitre parle avec un ami. C’est idiot de dire ça ici, un ami. J’aurais tout aussi bien pu dire quelqu’un. J’avais envie d’être immergé dans de l’eau chaude et duveteuse. Il y avait de l’eau chaude dans les tuyaux mais je ne bougerai pas. Épaule l’épaule, celle à ma droite s’est appuyée sur la vitre à son tour. Les scarabées vont et viennent entre nos ombres et des lacets de chaussures. Les discours reprennent derrière moi mais ce que je cherche à atteindre, à l’ouï, c’est le souffle du vent sous leurs voix. Celle à l’épaule me prend le poignet et me conduira le long du couloir dans la pièce à côté. Il y a encore le bruit des paroles qui vont et viennent entre nos pieds nus. Je verrai la marque des élastiques près des chevilles et les siennes. C’est une baignoire rectangulaire et on prendra le temps, elle et moi, qu’il faut pour retirer chaque scarabée avec nos doigts avant d’ouvrir le jet d’eau chaude dans le bec du pommeau.

Guillaume Vissac • t • 10

Nous somme très honorés d’accueillir pour l’été une série de Guillaume Vissac intitulé t. Guillaume Vissac est auteur et éditeur. Il est l’une des valeurs sûres de la littérature à venir. Il publie ses textes ainsi que son journal et une traduction quotidienne d’Ulysse de Joyce sur son site Fuir est une pulsion.
A suivre tous les jeudis.

 

une armée d’éléphants

Il y a longtemps que personne s’est plus assis en tailleur sur le sol pour défaire les nœuds de ses chaussures, enlever ses chaussures, enlever ses chaussettes, avant de se relever et de marcher sur quelque chose mettant le sol à distance, un caillou, une table, une motte de terre, une souche d’arbre mort, une chaise, un tabouret, un geste, et a ouvert en grand sa bouche pour partager la parole venue des rêves. Je suis là, je suis assise en tailleur sur le sol, les autres vont et viennent ou ne vont pas, ne viennent pas, ça dépend, je suis là à regarder depuis le sol les visages inversés, j’ai un rêve qui me vient des mâchoires, il faudrait que je l’ouvre ma voix, que j’ouvre grand la parole mise en moi pour qu’elle puisse se répandre mais. D’autres ici sont comme moi, assis, assis et en tailleur, sur le sol, on se tient les chevilles, on attend sans savoir ce que c’est qu’on attend. Bientôt j’ai fermé l’œil pour dire que j’ai ça dans la gorge, de la parole en formation comme une stalactite et autant de gouttes d’eau, moi ma parole s’avance dans ma gorge comme cette eau. Des mots, de la salive. J’irai pieds nus monter sur quelque chose pour dire : c’était une armée des hommes contre une armée de bêtes. On me regarde et on m’attend. L’écoute est dans l’inclination des nuques et le mouvement pendu sur les visages. Il y avait des bêtes partout comme sur un champ de bataille et la terre elle est sèche. C’est une armée d’éléphants contre une armée des hommes. C’est eux ou nous on n’a pas le choix. Je dirais qu’il y a des éléphants voltigeurs envoyés dans le ciel pour s’écraser de tout leur poids par terre, que c’est considéré comme une arme de guerre. Une arme de destruction animale. Une arme biologique et plein de sang clair obscur qui macère sous de la peau morose. C’est une bataille totale pour la suprématie sur terre, personne ne sait s’il vaut mieux que quelqu’un gagne. Ils me regarderont avec leurs yeux rivés. Mais pour l’heure je me plonge dans le silence des bouches qui n’ont pas dégorgé, comme la mienne en mon corps mis sur le sol, taillé, la main sur les chevilles, taillé, le sol est charpenté comme une flèche immense dont on voit pas le bout. C’est peut-être ça le sens du rêve. Quelqu’un ira distribuer de l’eau à tout le monde comme on pleure dans des paumes grand ouvertes. On se fait passer la bouteille en plastique d’une bouche à la bouche. Ce n’est rien que de l’eau, dit quelqu’un. Quelqu’un d’autre : ne t’en fais pas, tout ira bien.

Guillaume Vissac • t • 09

Nous somme très honorés d’accueillir pour l’été une série de Guillaume Vissac intitulé t. Guillaume Vissac est auteur et éditeur. Il est l’une des valeurs sûres de la littérature à venir. Il publie ses textes ainsi que son journal et une traduction quotidienne d’Ulysse de Joyce sur son site Fuir est une pulsion.
A suivre tous les jeudis.

 

pas d’animaux dans ces canciones tristes

Elle rejoue la chanson dans sa bouche. L’écran est déchargé la chanson passe par sa propre bouche. Elle chante pour nous, elle nous joue la parole en chantant. Elle enlèvera ses chaussures et pieds nus sur la table elle chantera pour nous tous mis en meute autour d’elle (une meute de nous sages). On se tient chaud les uns les autres en l’écoutant chanter. Quelqu’un a voulu savoir ce que les mots veulent dire, elle est restée silencieuse très longtemps après ça. Après le chant, je veux dire. Elle regardera dehors venir battre le vent. C’est nuit, c’est là, c’est pigments. De la crache charbonneuse pleine de fibres et douceur. Oui, de la douceur. Pigments d’une mine de cuir lignite pleins de reflets d’oursins. Elle est revenue à nous enchevêtrés en nous pour le chaud. On voyait ses pieds là sur la table. Elle dira : c’est une histoire cette chanson, une histoire triste. Une de ces canciones tristes. Quelqu’un a demandé mais il n’y avait pas d’animaux dans ces canciones tristes. Il fallait qu’elle traduise tous les mots mot à mot alors elle prend du temps à l’articulation, à chaque forme, chaque avance de la bouche. Elle dit que quelqu’un dit les choses dans la chanson, que c’est quelqu’un qui observe la fin du monde des hommes qui viendra dans cinq ans alors il (elle reprend sa respiration sa salive et ses yeux dans le vague de la nuit, attirés par la vitre, vont de là à là en quelques secondes pas plus) alors il met dans ses yeux le plus de choses possibles pour les vivre avec lui. Il y a eu un long, un super long silence, il y a des longs silences entre nous (je dis nous pour ne pas dire eux), elle s’appuierait sur ces longs silences-là pour reprendre pieds en elle. Elle dit qu’il y a des larmes dans la chanson, des sons, des airs, des jeux, des visages et des corps de toutes sortes et de toutes les provenances, et il y a du malheur et de la haine, aussi, et il y a de la joie et des émotions vives, aussi. Je crois qu’on peut dire ça, dit-elle, il y a des émotions vivantes. À la fin, on ne sait plus trop à qui la voix de la chanson s’adresse, comme on ne sait plus bien à qui elle, qui est devant nous à partager pour nous, enchevêtrés là pour le chaud, la parole, elle s’adresse également. Quand elle nous regardait les yeux plongés dans l’aube de nos yeux tendres à nous c’était pas vraiment nous qu’elle voyait… Mais je dis nous pour le chaud, c’est vrai. Quelqu’un voudra savoir comment se termine la chanson, ou plutôt non : quels sont les derniers mots du chant qu’elle chante. Elle répondra sans doute. Avant ça, elle doit prendre une longue respiration dehors, dans les reflets lignites. On a mieux dormi cette nuit-là dans le chaud. On avait le chant dans le nez en plus de la parole, ça nous a tous tenu au corps.

Guillaume Vissac • t • 08

Nous somme très honorés d’accueillir pour l’été une série de Guillaume Vissac intitulé t. Guillaume Vissac est auteur et éditeur. Il est l’une des valeurs sûres de la littérature à venir. Il publie ses textes ainsi que son journal et une traduction quotidienne d’Ulysse de Joyce sur son site Fuir est une pulsion.
A suivre tous les jeudis.

 

le long des semelles et des coléoptères

Il dit qu’il ne rêve plus, qu’il ne peut pas monter pieds nus sur la table pour partager les mots, la parole. Il est en train de dire que c’est pas possible et qu’il n’a pas de matière. Il n’avait pas de matière. Il disait qu’il se réveillait souvent sans matière mais persuadé d’être piégé entre deux couches interstitielles. Il disait qu’il se réveillait souvent comme ça et qu’il fallait qu’il se redresse et ses yeux les ouvrir pour voir la matière interstitielle qui est comme deux fines couches en plastique finalement et la voir : une fêlure. Fêlure dans la matière, putain. Il dira la fêlure ou la faille, peut-être que c’était la fissure, ou peut-être la fission. Brèche dans le fil, voilà, il parlait d’une cicatrice réelle prise dans le tissu de ce que c’est qu’on a vu quand on ouvre les yeux. Voilà. Pas de matière pas de parole juste cette absence, ce qui expliquerait pourquoi il pouvait pas se mettre pieds nus, monter sur la table et nous dire, partager la parole. Tous on l’écoutera parler, dire ça. C’était important pour nous tous, dire ça. Lui le dire, nous l’entendre. Tous on fera respect de ça dans le silence, tous on sera dans le geste visuel de l’accompagnement, tous on sera dans l’articulation des nuques et des cervicales, l’œil, on a les yeux ouverts. Quelqu’un a dit peut-être que c’est ça le rêve, peut-être que c’est ça la matière. Pas de réponse. Personne ne dira rien derrière. Il va garder en lui longtemps des mots pour soupeser ces mots, pour qu’il les fonde à lui, pour que l’étreinte approche. Je l’ai regardé faire. J’aimais ça regarder. On l’a tous regardé. Certains d’entre nous par moments, sur le silence alors, on s’est retrouvé à faire oui de la tête, non de la tête, mais c’est pas ça le non, le oui, c’est le geste et les formes, c’est dénué de sens, c’est le sens pris par la matière là où il n’y avait aucune parole à partager. Certains certaines nous étions là les yeux fermés, nous serons là dans le silence. Lui ça lui manque pas, les rêves. Lui c’est pas ça qu’il reçoit dans ses yeux noirs, dans ses épaules, à la pointe des salives à la langue. Je l’ai suivi passer sur la nuque et les yeux de l’eau froide. Je l’ai vu faire, l’eau froide, comment elle va sur son visage et sur ses tempes et dans ses yeux mouillés, l’eau froide, ce qu’elle y fera quand, l’eau froide, ses yeux se sont rouverts. Ce que je sais de ce moment n’est venu d’aucun reflet d’aucune sorte, il n’y avait plus de miroir depuis longtemps dans ce qui était encore il y a longtemps la salle de bains de quelqu’un. J’ai dit quelque chose comme nous sommes plein des souvenirs de ceux qui, je ne sais plus jusqu’où allait ma phrase et lui me sourira en l’écoutant, c’est tout ce que j’ai envie de mentionner ici. C’est comme cette histoire qu’il m’avait racontée. À un moment donné, le long de nos errances dehors, il s’était laissé décrocher à l’arrière du groupe, quitte à se perdre, il avait ralenti le pas, ralenti le pas, il est là à ralentir le pas, progressivement, sur les sentiers, dans le bruit des fougères, le long des semelles et des coléoptères. Il s’accroupira là pour remuer la terre avec ses doigts ou, je sais pas, faire ce qu’on fait quand on est appelé à voir autre chose qu’un grain dans la matière. Il me dira pas combien de temps il est resté dans cette position-là. Peu importe. Quelque chose le dépasse et le frôle. C’est une bête. Il sait pas dire ce que c’est comme bête. Il sait pas dire, c’est tout. Il se redresse, suivra la forme d’une bête qui faufile, qui sinue à la branche. Il nous a oublié là, nous aussi, il suit la forme d’une bête. Il me dira rien de la fin d’une histoire telle que celle-là, ni s’il l’a réellement vécue, ni si on la lui a transmise par la bouche, de la même manière qu’ici-même je l’écoute, de la même manière qu’ici-même je raconte. Il a quitté la petite pièce le visage humecté de lumière. Il allait mieux je crois. L’eau lui faisait beaucoup de bien. La sensation d’aller de l’eau sur la figure. Parfois, il suffit de ça, cette présence. Dans la sentier, les fougères plient. Il faut parfois forcer, baisser la tête et les épaules, aller par l’arpenté et se tordre le corps pour ne pas perdre l’ombre, le pas, la bête et où elle va. Elle se retournera, la bête. Œil, bec, museau. Moustaches. Traces de pattes à la terre près des berges, là où le sol mollit. Je suis là, là où le sol s’affecte, à la pliance du lit. La bête boit dans le lit du ruisseleau. Il va dans le murmure, je suis là dans le murmure et l’odeur, à ma propre sueur. Je le bois à la matière même de son fil, le ruisseau, je l’ai dans les mâchoires et je l’ai dans la bouche et dans tout le visage. La bête attend que je boive moi aussi. L’eau m’a porté le visage, les épaules. Je l’ai pas remarqué tout de suite, mais mon pouls s’est calmé. Ma respiration. La bête est partie depuis longtemps. Je pense à ceux qui ont vécu ici, en ces murs, avant notre arrivée, mais je pense également surtout à l’absence qui a touché ces murs, à la matière pendant autant d’années. Je vais penser à ce qu’il m’a dit et à comment nous l’avons retrouvé : lui errant dans les ombres et fougères, l’eau du ruisseau sur son visage et sa chemise plaquée, aux sueurs, la bête venue et repartie, en présence, la présence de ses os, de sa peau humectée, des paroles prises aux lèvres, parlant seul, allant seul, maniant seul la parole des solistes, chuchotements, choses venues mais mal tenues, mal dites, pas de prononciation, tout dans le franchissement des choses et des syllabes, obstacles, le moulin de la lèvre, les baragouinismes, langue souquée des névroses, et ce qu’il aura à dire quand ses yeux nous verront, est-ce qu’il haussera le ton à la parole, est-ce qu’il y aura des mots halés, et ce qu’il appelle la fissure, la fission, la faille ou la fêlure, et qui le privera de ses pieds nus, de rêve, de la parole à tendre, peut-être qu’il taira ça aussi.

Guillaume Vissac • t • 07

Nous somme très honorés d’accueillir pour l’été une série de Guillaume Vissac intitulé t. Guillaume Vissac est auteur et éditeur. Il est l’une des valeurs sûres de la littérature à venir. Il publie ses textes ainsi que son journal et une traduction quotidienne d’Ulysse de Joyce sur son site Fuir est une pulsion.
A suivre tous les jeudis.

 

une girafe

Oui, un môme affamé, il a dit, se transforme en animal quand il meurt. C’est ce qu’on raconte. Personne n’a demandé qui racontait ce genre de trucs, on s’est juste rapproché de lui seul pour savoir, d’abord, quel genre d’animal on devenait, et ensuite si nous on pouvait encore se considérer comme des mômes. La faim c’était une autre question. N’importe quel animal, il a dit, puis il a dit je sais pas. C’était pas une question d’âge, c’était autre chose, mais on saura pas quoi. Quelqu’un dans mon dos dit qu’elle peut préparer un truc, un truc simple, un truc faux. Ce sera pas conforme à la recette, voilà tout. La plupart d’entre nous, on était intrigué par l’emploi du mot faux. Quand elle dira qu’elle peut préparer une fausse raclette, d’autres buteront sur le mot raclette. Il fallait expliquer. Nous n’avons pas tous la même langue. Lui parle avec les yeux. Moi je dis le français. Elle est slovène. Il est turc. Ils sont couverts de boue à l’heure où je les vois. On a de la parole en trop qui crée des dépôts blancs aux lèvres. Tu parles anglais avec un accent fauve. Moi pas. Quelqu’un d’autre : je crois pas que ce soit une question d’âge, moi. Je crois que c’est une histoire propre à nous-mêmes. Certains parmi nous le seraient, mômes, et d’autres plus jeunes que nous ne le seraient pas. Tout ce qu’il me faut, elle dira, c’est des patates, du fromage et puis un micro-ondes. N’importe quel fromage ? N’importe quel fromage. C’est de là que venait le mot faux. Le truc, c’est qu’il n’y a pas de micro-ondes ici. Pas besoin de chercher dans tout le bâtiment pour comprendre. Au mieux, un grill dans un four, un four encore en état de marche des années après ses dernières heures d’asservissement par l’Homme. C’était bien ça aussi. Que les machines s’enfoncent dans le sommeil et le repos de leur plein gré. On n’a pas besoin des machines pour ça, a dit quelqu’un. Ça rendra le mot faux encore plus prégnant. On me demande ce que j’aimerais être comme animal une fois que je serai mort de faim. En admettant, je veux dire. J’aimais bien les girafes, mais il n’y a pas de girafes ici. Et si les scarabées vivaient plus longtemps qu’eux, à cause de leurs défenses que je trouvais belles et émouvantes, j’aurais répondu ça. Finalement, des patates, on n’en a pas trouvées. Celle qui parlait de faire une fausse raclette a trouvé autre chose que des patates. C’était soit des radis soit des betteraves, on n’avait pas réussi à trancher. C’était encore plus faux comme ça. Personne n’est mort de faim. On a juste comparé nos bêtes ensemble, nos bêtes pour les temps à venir au-delà la faim. La nuit tombera bleue au fond d’un reflet flou, à la fenêtre. Un peu de froid retombe. Tu as dormi la tête mise à la place d’un peu de peau que j’ai. Les os nous tireront dessus à l’aube mais l’aube est une boucherie amère qui n’a pas vent de nous. Il suffisait qu’un seul de nous tire de lui-même ou d’elle la force de tenir encore ses yeux ouverts pour nous prévenir du lendemain. Je vais m’astreindre à ça. Je les scrute endormis. Je leur fais donc des masques de leur bête en dormant. Des masques de mes gestes et mots. Des articulations de bouches et de lèvres sans son. Des bris de salive nue à la crête de la langue. Des bulles de ça éclosant à l’aigu pendant que je les mime. La lueur de la nuit, c’est pas l’obscurité c’est le déséquilibre entre les ombres et les nappes noires de ce qu’on peine à reconnaître. Je regarderai longtemps les formes se défaire autour de nous. L’humeur des vitres ruisselantes. La mousse rouge qui mord au mur. Des filaments fragiles saillants à la jonction des sols. Le bois des meubles courbe et de l’acier rouillé mis à genoux. Au milieu de tout ça, des marées de thorax et de cages thoraciques et le son de leur souffle et, parfois, de leurs estomacs gourds ou tordus sur eux-mêmes.

Guillaume Vissac • t • 06

Nous somme très honorés d’accueillir pour l’été une série de Guillaume Vissac intitulé t. Guillaume Vissac est auteur et éditeur. Il est l’une des valeurs sûres de la littérature à venir. Il publie ses textes ainsi que son journal et une traduction quotidienne d’Ulysse de Joyce sur son site Fuir est une pulsion.
A suivre tous les jeudis.

 

un essaim d’oiseaux morts

On s’est posé dans un immeuble abandonné. Là, un essaim d’oiseaux noirs prend l’envol à la vitre. On est resté sonné par le bruit des ailes noires. Le toit est proche de deux étages, ça veut dire que l’essaim gicle en chute libre, et certains d’entre nous ont vu la forme de son corps se dresser pour finir par s’aplanir sur l’air frêle. C’était beau. On a essayé de reproduire ce bruit à plusieurs avec ce qui nous tombait sous la main. Par exemple nos vêtements. Le bruit nous a porté toute une partie du jour ce jour-là. On a tous revu ce bruit dans notre sommeil les nuits suivantes. Une fille dira qu’elle l’entendait quand l’un d’entre nous se retournait ou remuait dans le corps de la nuit, dans l’inconscience. Elle y associe ce bruit-là. L’envol. C’est un à-pic, l’envol, c’est un danger dans la nature de se bercer de cette façon au moment du mouvement. C’est pas commun. On ne savait pas trop ce que l’essaim chasse, on sait qu’il chasse en meute. Ils n’étaient pas charognards ces oiseaux. On sait même pas ce qu’ils étaient mais on sait ce qu’ils sont pas. On a tous besoin de s’enfermer en nous-mêmes quelques fois. Personne juge quelqu’un qui émet l’envie ou le besoin de se retrouver en lui-même à un moment donné. On respecte. On passera tous par là un jour ou l’autre. Le seul truc, disait cette fille, c’était de pas s’éloigner trop du troupeau. Certains sont partis voir sur le toit les nids noirs pris dans les fils de fer et les antennes hertziennes rouillées. Quelqu’un à l’œil charismatique m’a dit : faut absolument que tu vois ça ! Ce serait pour ça que je n’y suis pas allé ? Par nécessité de me retrouver en moi-même ? Cette fille me dira je comprends, je vais rester avec toi. Elle le faisait pas par pitié ou rien. Elle le ferait. J’ai de l’insomnie dans le cou, les nuits, j’arrive pas à dormir. J’entends pas ce bruit froissé d’essaim crevant le ciel dans l’à-pic comme certains. J’ai des douleurs qui me tirent dans le ventre et le nombril. C’est à force de rester immobile dans la nuit, de me jouer des compositions blanches. Alors j’oserai dire à cette fille qui veille à ce que je ne m’écarte pas trop des autres : je compose des compositions blanches quand j’arrive pas à dormir. Le blanc, c’était à cause des touches au piano qu’on touchait. C’était une contrainte : ne toucher que les blanches. Alors tu sais jouer du piano ? dit-elle. C’était vrai. Elle veut savoir ce que je sais jouer. Je me mettrai à la table de la cuisine près des boîtes de conserve. Une à une elle a écrit les touches du piano blanches sur la table. J’ai joué. La composition blanche de la nuit d’avant-hier. Elle est respectueuse dans son écoute des ongles, les miens. C’est tout ce qu’on entendra, mes ongles. Après un moment de silence gorgé de sa salive, elle dit : c’est le bruit ? Elle voulait parler du bruit de l’essaim engouffré dans l’à-pic dans cette seconde vertigineuse où tous on les avait saisis. Il n’y a pas d’autre mot. Non, je dirai. Je peux pas jouer le bruit. J’étais triste de dire ça, savoir ça, penser ça. C’est vrai. Je serai toute ma vie triste de ça. Une inaptitude. Pourquoi ? Elle voulait savoir. Ce sera comme un arc entre nous ces questions. L’arc qui prend dans le soir entre les caténaires au passage de la rame, chez nous, loin loin d’ici. Il faut que je le dise. L’à-voix-haute est requis. Le bruit peut pas être joué avec des blanches, je dis, le bruit peut être joué qu’avec des noires. C’est un autre exercice et moi, je dirai, j’ai quitté le piano avant de maîtriser la contrainte noire. Au bout du compte, les autres sont revenus de leur visite au toit, il y aura des choses belles dans leur bouche à chacun et chacun voudra faire, à un moment donné, vivre cette parole à travers eux et construire leur histoire. C’est pareil pour les rêves. Il faut partager la parole, elle vient de nous. Ça me remplissait de quelque chose d’aérien qui était à la fois rassurant et plein de dissonances aussi. On t’apprend qu’au piano c’est pas forcément un mal, les dissonances. Tout n’est pas qu’harmonie. Ce sera pareil avec cette histoire de nids noirs. Ils avaient vu des œufs. J’étais surpris de voir que personne parmi eux prenne l’envie d’attraper un téléphone en charge près des prises, de remonter seul aux nids noirs, et d’accepter cette image d’œufs posés dans les antennes hertziennes et les cloques des cheminées au sein de leur réseau ou de leur base de données. Ils sont tous consacrés à la parole, la leur ou celle des autres, et c’est quelque chose de vivant et de précieux pour moi qui ai choisi de ne pas monter voir les nids de mes yeux. Du coup, je suis forcé de m’en remettre à la parole. Personne ne sait si elle, de son côté, était de cet avis. Peut-être qu’à un autre moment, avant ou après l’une de ces scènes, elle montera à son tour au toit pour voir les nids. Je sais pas. Le récit ne se situe pas à cet endroit. Et c’est tout naturellement que je retrouverai ma place auprès des autres l’une de ces nuits sans douleur ni composition blanche, une nuit dédiée au bruit qui me viendra en rêve et alors, bien sûr que c’était ma première réaction que de le retranscrire à voix haute pour les autres au titre de la parole. Des semaines ont passé. Nous ne sommes plus au même endroit depuis longtemps. Là où nous sommes, des fibres de nos vêtements usagés vont dans l’air frêle, on voit lever les bourres et les poussières, les petits bouts de peaux mortes, c’est plus léger que l’air. J’ai mangé des groseilles pleines de jus, j’ai les mains toutes collantes. J’ai lu un livre la nuit dernière qu’on m’a donné en souriant mais je n’aurai pas le temps de le finir à cause des batteries vides du téléphone portable. Je ne sais pas quand nous pourrons retrouver un endroit où charger nos batteries, alors je me ferai à l’idée de laisser ce livre ouvert en l’état dans cette page, dans cette phrase, dans ce mot. C’est un roman noir, l’intrigue tient en peu de choses. Un homme, chaque semaine, se présente au même endroit, présentant un nom différent. Cet homme a disparu. Il écrit des livres. Son nom d’auteur est encore un autre nom. Au stade où j’en serais resté, on ne sait pas encore si l’enquêteur est là pour retrouver cet homme ou pour le surveiller. Quelqu’un s’inquiète de ce que, dans la nuit, les fourmis ont quitté le terrain où nous sommes. Je n’avais pas sommeil cette nuit-là. Je creusais dans ma nuit des compositions blanches. Elle le sait, je lui ai dit pendant que les autres étaient partis aux toits. Tu as vu quelque chose ? Je n’ai rien vu. La nuit, l’épaisse, mange le relief, la texture des espaces. Il n’y a plus que du grain. Gris, marron. Rien de plus. Elle sera soulagée de cette réponse, soulagée de savoir que je n’avais rien vu d’obscur ou de malfaisant, elle prendra la parole à son tour. La seule chose à faire, c’est de rester immobiles à notre tour et d’attendre le retour de la faune. On ne peut rien faire pour les fourmis. C’était le passé désormais. De retour ce jour-là, le matin de l’à-pic et du bruit, je me suis pelotonné dans la cuisine et j’ai mis les mains sur, dans la trace de mes ongles, les traces qu’elle dessinerait pour voir jouer mes compositions blanches pendant que tous les autres iraient voir les nids, là-haut, aux toits. J’ai joué une composition noire. C’est ma façon de reproduire le bruit. Ce qui sera fragile dans cet air-là, c’est l’uvulaire étendu dans le son, c’est de prolonger ça, de le tenir comme un accord guitare, le tenir plus dans la tension de l’ongle qu’ailleurs, près de la phalange presque pétée à cause de l’immobilité. Je joue ça pour moi-même. Pas de public. Pas de parole. Ça ne durera pas, le silence pèse plus, plus que moi je veux dire. Quelqu’un est dans l’angle de la pièce, il cherche un câble connecté près du nœud des machines en recharge. Sa présence près des prises, à cause du mouvement sans doute, des écrans s’enveniment, c’est la fluorescence. Je m’entends respirer et le pouls également. Quand je serai mort de faim, il dit, ce garçon mis dans la fluorescence, j’aimerais voir de la plume pousser sur mon corps. Le vent grêle prendra la suite du silence, sifflant sa forme dans les brisures du verre des vitres. Je l’ai regardé dire ces mots et j’ai regardé la table sous mes doigts. On était tous les deux dans la fluorescence. Je ne saurais pas dire pourquoi, mais il m’a semblé en le regardant que lui non plus n’irait pas voir les nids aux toits et que lui non plus n’avait pas vu les fourmis s’enfuir cette nuit-là. J’ai voulu lui passer mon téléphone pour qu’il lise à son tour ce roman qu’on m’avait transmis mais je me souviens vite que la charge est en cours. Pour lui dire quelque chose, pour que l’instant ne plie pas, je lui parle du bruit. On se parle du bruit l’un à l’autre.

Guillaume Vissac • t • 05

Nous somme très honorés d’accueillir pour l’été une série de Guillaume Vissac intitulé t. Guillaume Vissac est auteur et éditeur. Il est l’une des valeurs sûres de la littérature à venir. Il publie ses textes ainsi que son journal et une traduction quotidienne d’Ulysse de Joyce sur son site Fuir est une pulsion.
A suivre tous les jeudis.

 

un chevreuil

Dans ce rêve (on est plusieurs, on écoute), dans ce rêve, elle dit, c’était pas clair qui j’étais mais je suis au lit avec des hommes. Des hommes, donc. C’est un grand lit, des draps blancs, tout le monde dessous. Et il y a un gamin (elle ne dit pas gamin mais garçon) qui déboulait pour m’accuser d’être, alors, intime avec tous ces hommes. Elle disait que c’était exactement ça, une accusation. Pour une raison X ou Y, on rigole. C’était les vacances, j’étais bien. C’était pas sexuel, c’était juste dormir là et être bien. Bon. J’ai regardé cette fille raconter. La voix faisait des allers-retours, les timbres mélangés. Et d’autres se mettent à parler à voix plus ou moins basse, ce qui créée des boucles de langues enchevêtrées, je veux dire comme on dit que des cheveux peuvent être enchevêtrés. Des mèches. L’un de ces hommes (la voix revient, on est sur elle comme des mouches sur le beurre) en profite pour me demander en mariage. Ça me fait rire. Dans le rêve ça me fait rire. Et quelque part je suis presque là à dire oui. Une autre voix est arrivée sur la première, elle va commencer à parasiter. Quelqu’un dit autre chose. Il y a de l’agitation et des bruits de feuilles froissées, quelqu’un parle de buissons et de fourrés. On tourne la tête, on est là à tourner la tête. L’autre voix continue, on perd des détails de l’histoire, c’est pas grave. Quelqu’un crie que c’est un cerf, putain. Mais non, c’est une biche. C’est un chevreuil. On ne sait pas trop ce que c’est la différence entre un cerf, une biche, un chevreuil. Le truc est parti, ça a duré une fraction de seconde, ça a duré le temps que ça dure d’avoir peur, oui mais on ne sait pas de quoi. Là, juste là derrière les branches et ils sont pas nombreux ceux qui disent l’avoir vu. C’est un silence qui nous retient. La voix dit qu’elle s’était rendue compte d’un truc : ça lui tapait dans l’œil. On s’est tous tournés plusieurs fois pour chercher l’animal. On verra rien que nos ombres remuées et les branches à travers quoi on cherche, on cherche, ça tremble. On sera nombreux à tendre nos cous et nos épaules et nos fontanelles iront gratter les crins de l’écorce, les bourgeons. Putain il est où ? Il est où ? Ça tapait l’œil, putain. C’était de la douleur qui perçait le rêve et le sommeil, et le fait est qu’au réveil, la fille elle avait mal. J’ai encore mal, maintenant, elle disait ça comme si elle était en train de s’en rendre compte ou comme si elle émergeait justement du rêve alors que tout ça avait eu lieu plusieurs heures plus tôt ou bien alors comme si le mot succombait soudainement à l’offense faite à la douleur. L’oubli de la douleur. Le rêve il est fait de la matière même des rêves, a dit quelqu’un qui n’en avait rien à foutre de l’animal, bien doux, pas sexuel, et la fille a dit mais c’est exactement ça, juste une apparition dans le fond de la végétation. Le chevreuil a des bois lui aussi, la fille dira que celui qui avait fait sa demande était caché dans le pli de ses draps, sans visage à cause du pli de ses draps. Son visage c’est le drap. Le chevreuil était dans toutes les mémoires, surtout dans celles qui l’avaient raté, le chevreuil, et lui, pour le coup, c’en était un, un garçon, le mot était important, bizarrement important, elle le disait différemment toujours, et les feuilles remuaient, remuaient, il venait de passer là car ça vibrait encore, le chevreuil, tout son torse en avant et le cou plein d’artères, de veines, de clavicules ciselées, le tronc barré de lignes horizontales et continues sous la mâchoire avant qu’il disparaisse et que les branches broient ses bois jeunes dans le fracas des brindilles étrillées (même si certains disaient mais non il a pas de bois, juste des épaules, et que c’était une biche à cause de la forme de son nez et de sa bouche humaine, pas un chevreuil, et que dans les faits personne avait réellement répondu à cette demande en mariage, le oui était pas encore dit, la douleur avait tout renversé, c’était différent à cause de la douleur, ça avait tout gâché la douleur, ces mots exactement ces mots émergeaient au milieu des paroles mélangées). Il y a eu un grand silence après ça. On cherchait tous le torse du chevreuil dans les branches avec ses clavicules, un corps de chevreuil avec une tête de torse, même si on abandonnera tous l’idée de réellement l’apercevoir, c’est trop tard maintenant. Il est parti. Donc, oui, il y a un grand silence. Jusqu’à ce que quelqu’un dise, quelqu’un qui est là dans notre dos, on le voit pas vraiment mais on se tourne pour voir sa clavicule, la ligne de sa clavicule naître, lui aussi, dans l’ouverture de son sweat ou de son t-shirt ou de sa chemise, on n’est plus sûr de rien. Il dit : c’est bien que les bêtes elles soient là. Ça veut dire qu’on est en sécurité.

Guillaume Vissac • t • 04

Nous somme très honorés d’accueillir pour l’été une série de Guillaume Vissac intitulé t. Guillaume Vissac est auteur et éditeur. Il est l’une des valeurs sûres de la littérature à venir. Il publie ses textes ainsi que son journal et une traduction quotidienne d’Ulysse de Joyce sur son site Fuir est une pulsion.
A suivre tous les jeudis.

 

d’abord un taureau, ensuite un bouquetin

D’abord c’est à l’épaule mais c’est du crâne qu’elle part. Ça gicle comme on dit d’un liquide que ça gicle. C’est un nerf qui doit avoir cette sinuosité-là et ça finit dans le crâne. C’est chaud. Ça fait mal. Il disait ça : ça fait mal. Et des putain, putain, putain à n’en plus finir. Puis il est reparti dans le même geste qu’avant (avant que ça claque dans l’épaule, dans son cou, dans sa nuque, dans son crâne, et puis que ça brûle et que ça gicle à l’orée là de la brûlure), c’est-à-dire qu’il a repris la marche. Moi je suis derrière lui, je me suis arrêté quand il s’est arrêté, je l’ai regardé se tenir l’épaule, le cou, la nuque, le crâne, et dire putain, putain, putain dans les fougères. Le bruit des feuilles et des branches et des matières synthétiques frottées nous submerge, les autres sont devant, d’autres sont encore derrière, on marche en file indienne à la suite d’une liane de fourmilières et de scarabées. Ils sont par terre, remuent. On reprendra la marche à notre tour. Celui qui s’est fait claquer l’épaule, le cou, la nuque et dont le claquage a giclé dans le crâne et qui a dit putain, putain, putain à cause de ça, trois ou quatre jours après il racontera ça à son tour dans la bouche du réveil. Il est là et il dit : on est dans un champ, y a pas de clôture. C’est pas clair qui est qui et si je suis moi mais c’est souvent comme ça, hein ? C’est une de ces instances, il a dit, ça appelait une fin sa phrase, n’importe quelle fin, mais le silence est retombé. Je me souviens que dans ce champ-là, y avait un animal. Un taureau, un bouquetin. D’abord un taureau, ensuite un bouquetin, ensemble ou alternativement. L’animal c’est un jeune, l’air nerveux. Avec ses cornes il s’approche. Je suis là, il a l’air de dire. C’est une histoire de mâle cette histoire. Mais le mâle l’empale pas, non. Il se frotte à lui cinq minutes mais c’est jamais dangereux. Le rêve a sûrement dû durer plus ou moins longtemps que ça mais le rêve, c’est distendu. Quelqu’un a dit l’autre jour le rêve, c’est distendu. Le rêve, mais ce que ça voulait dire c’était les rêves en général.